{"id":4643,"date":"2020-01-10T07:30:52","date_gmt":"2020-01-10T05:30:52","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=4643"},"modified":"2020-01-10T08:44:21","modified_gmt":"2020-01-10T06:44:21","slug":"une-breve-histoire-dinternet-dutopies-en-dystopies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=4643","title":{"rendered":"Une br\u00e8ve histoire d\u2019internet : d\u2019utopies en dystopies"},"content":{"rendered":"<p>Internet est semblable \u00e0 l\u2019univers en expansion : depuis son <em>big bang<\/em>, il y a environ soixante ans, au tournant des ann\u00e9es 1960, il n\u2019a cess\u00e9 de s\u2019\u00e9tendre \u00e0 grande vitesse, en changeant sans cesse de visage. Il est comme un \u00ab\u00a0\u00e9ther\u00a0\u00bb, un espace-temps, une matrice nourrici\u00e8re, si\u00e8ge de la transition num\u00e9rique. Permanent tourbillon d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9, cette derni\u00e8re est entra\u00een\u00e9e sans rel\u00e2che par le moteur de l\u2019incertitude cr\u00e9atrice\u00a0; et les surprises\u00a0qu\u2019elle nous r\u00e9serve induisent une autre transition, parall\u00e8le, qui transforme la mani\u00e8re dont nous comprenons l\u2019univers num\u00e9rique, dont nous l\u2019analysons en vue d\u2019influer sur sa trajectoire.<\/p>\n<p>Entre l\u2019humain et la technologie se noue ainsi une \u00e9troite relation de r\u00e9flexivit\u00e9\u00a0: nous forgeons des outils\u00a0num\u00e9riques qui, \u00e0 leur tour, conditionnent la mani\u00e8re dont nous communiquons, dont nous vivons, la mani\u00e8re dont nous pensons et \u2013 \u00ab\u00a0donc\u00a0\u00bb cart\u00e9sien \u2013, celle dont, en d\u00e9finitive, nous sommes !<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ceux issus des pr\u00e9c\u00e9dentes r\u00e9volutions industrielles, les objets mat\u00e9riels ou immat\u00e9riels peuplant l\u2019univers num\u00e9rique, parce qu\u2019ils affectent nos fonctions cognitives, forment une totalit\u00e9 \u00ab\u00a0ambiante\u00a0\u00bb. Ils constituent un\u00a0 r\u00e9f\u00e9rentiel global au sens philosophique du terme, vis-\u00e0-vis duquel nous sommes \u00e0 la fois en position d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 et d\u2019int\u00e9riorit\u00e9\u00a0: d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9, puisque ces instruments sont autant d\u2019artefacts, con\u00e7us par nos intelligences afin d\u2019augmenter nos facult\u00e9s\u00a0; et d\u2019int\u00e9riorit\u00e9, puisque le grand ensemble de tous ces artefacts, exc\u00e9dant largement la somme de ses parties, engendre la \u00ab\u00a0noosph\u00e8re\u00a0\u00bb imagin\u00e9e par Teilhard de Chardin<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, une sph\u00e8re des esprits que nous habitons et dans laquelle nous nous mouvons.<\/p>\n<p>\u00c0 la fa\u00e7on d\u2019une araign\u00e9e, nous vivons au sein m\u00eame de la toile que nous tissons. Et ce n\u2019est certes pas fortuitement que nous d\u00e9signons couramment cette toile par l\u2019expression g\u00e9n\u00e9rique \u00ab\u00a0<strong>Le\u00a0<\/strong>num\u00e9rique\u00a0\u00bb, o\u00f9 l\u2019article d\u00e9fini ne figure pas ici pour invoquer quelque dieu pa\u00efen, mais plut\u00f4t pour signifier un milieu, un \u00e9cosyst\u00e8me en \u00e9volution, de la m\u00eame fa\u00e7on dont nous parlons de \u00ab\u00a0la terre\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0l\u2019air\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0l\u2019eau\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3><strong>1. L\u2019expansion de l\u2019univers num\u00e9rique : du <\/strong><strong><em>big bang<\/em><\/strong><strong> aux galaxies GAFAM<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019expansion d\u2019internet est proprement vertigineuse ! N\u00e9 quant \u00e0 moi une dizaine d\u2019ann\u00e9es avant le <em>big bang<\/em>, j\u2019ai eu la chance de n\u2019avoir manqu\u00e9 aucun \u00e9pisode de la saga. Les plus jeunes, les <em>digital natives<\/em>, pourront, \u00e0 la lecture de ces lignes, situer le moment de leur \u00ab\u00a0naissance num\u00e9rique\u00a0\u00bb, quelque part dans le d\u00e9roul\u00e9 d\u2019une saisissante fresque chronologique o\u00f9 le fil du temps semble s\u2019acc\u00e9l\u00e9rer, tant la densit\u00e9 des \u00e9v\u00e8nements s\u2019y accro\u00eet d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e. Attention, accrochez vos ceintures\u00a0!<\/p>\n<p><strong>1958<\/strong> : aux laboratoires Bell, est mis au point le premier modem permettant la transmission de donn\u00e9es binaires.<\/p>\n<p><strong>1961<\/strong> : l\u2019informaticien am\u00e9ricain Paul Baran invente la commutation de paquets de donn\u00e9es, pr\u00e9requis incontournable d\u2019un r\u00e9seau interconnectant des ordinateurs.<\/p>\n<p><strong>1971<\/strong> : vingt-trois ordinateurs sont connect\u00e9s au r\u00e9seau Arpanet, l\u2019anc\u00eatre militaire de l\u2019internet civil.<\/p>\n<p><strong>1973<\/strong> : la Grande Bretagne et la Norv\u00e8ge rejoignent l\u2019Arpanet, avec chacune\u2026 un seul et unique ordinateur !<\/p>\n<p><strong>1975<\/strong> : Bill Gates cr\u00e9e Microsoft.<\/p>\n<p><strong>1976<\/strong> : Steve Jobs cr\u00e9e Apple.<\/p>\n<p><strong>1983<\/strong> : le protocole de transfert de donn\u00e9es et d\u2019adressage TCP\/IP est adopt\u00e9\u00a0; il fut invent\u00e9 dix ans auparavant par Vincent Cerf\u2026 et par le fran\u00e7ais Louis Pouzin, tous deux futurs laur\u00e9ats en 2013 de la premi\u00e8re \u00e9dition du prix <em>Queen Elizabeth Prize for engineering<\/em>, en compagnie de trois autres pionniers d\u2019internet, Robert Kahn, Tim Berners-Lee et Marc Andreessen.<\/p>\n<p><strong>1985<\/strong>\u00a0: la premi\u00e8re version de Microsoft Windows est lanc\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>1989<\/strong> : cent mille ordinateurs sont maintenant connect\u00e9s \u00e0 l\u2019Arpanet, contre dix mille en 1987 et seulement mille en 1984.<\/p>\n<p><strong>1990<\/strong> : l\u2019Arpanet s\u2019efface, marquant l\u2019\u00e9closion d\u2019internet et du <em>world wide web<\/em>.<\/p>\n<p><strong>1992 <\/strong>: un million d\u2019ordinateurs sont d\u00e9sormais connect\u00e9s \u00e0 internet\u00a0; la m\u00eame ann\u00e9e, Microsoft lance la suite logicielle <em>Office<\/em>.<\/p>\n<p><strong>1993<\/strong>\u00a0: on assiste aux d\u00e9buts de la t\u00e9l\u00e9phonie mobile grand public en Europe, avec l\u2019arriv\u00e9e des appareils de la g\u00e9n\u00e9ration GSM.<\/p>\n<p><strong>1994<\/strong> : Jeff Bezos cr\u00e9e Amazon ; le premier smartphone, l\u2019IBM Simon, est commercialis\u00e9.<\/p>\n<p><strong>I995<\/strong>\u00a0: Pierre Omidyar cr\u00e9e eBay.<\/p>\n<p><strong>1996<\/strong> : John Perry Barlow proclame \u00e0 Davos sa retentissante d\u00e9claration d\u2019ind\u00e9pendance\u00a0 du Cyber-espace, une utopie inspir\u00e9e et libertaire, annon\u00e7ant l\u2019av\u00e8nement d\u2019un espace de libre expression int\u00e9grale, de communication sans contrainte ni contr\u00f4le politique<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p><strong>1998<\/strong> : le march\u00e9 des t\u00e9l\u00e9communications s\u2019ouvre \u00e0 la concurrence dans les \u00c9tats europ\u00e9ens\u00a0; Larry Page et Sergey Brin cr\u00e9ent Google\u2026 dans un garage de Menlo Park, selon la l\u00e9gende urbaine\u00a0; la m\u00eame ann\u00e9e, Apple d\u00e9voile\u00a0 l\u2019iMac.<\/p>\n<p><strong>1999<\/strong>\u00a0: l\u2019ADSL<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> d\u00e9marre en France, permettant la transmission de donn\u00e9es num\u00e9riques sur la paire t\u00e9l\u00e9phonique en cuivre.<\/p>\n<p><strong>2000<\/strong> : la bulle sp\u00e9culative d\u2019internet atteint son pic, bient\u00f4t suivi de son \u00e9clatement, apr\u00e8s un quintuplement de l\u2019indice NASDAQ des valeurs technologiques, de 1000 \u00e0 5000, au cours des cinq ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p><strong>2001<\/strong> : Jimmy Wales et Larry Sanger cr\u00e9ent Wikipedia.<\/p>\n<p><strong>2002<\/strong>\u00a0: le march\u00e9 des <em>smartphones<\/em> prend son essor\u00a0; l\u2019ADSL se g\u00e9n\u00e9ralise en France, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ouverture de la boucle locale d\u2019Orange aux op\u00e9rateurs de r\u00e9seaux concurrents.<\/p>\n<p><strong>2004<\/strong> : Mark Zuckerberg cr\u00e9e Facebook\u00a0; les GAFAM, ces v\u00e9ritables galaxies de l\u2019univers num\u00e9rique, sont d\u00e8s lors au complet\u00a0!<\/p>\n<p><strong>2006<\/strong> : Jack Dorsey <em>et alii<\/em> cr\u00e9ent Twitter.<\/p>\n<p><strong>2008<\/strong>\u00a0: la fibre optique, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s pr\u00e9sente dans le c\u0153ur des r\u00e9seaux, fait sa premi\u00e8re entr\u00e9e chez les foyers fran\u00e7ais.<\/p>\n<p><strong>2010\u00a0<\/strong>: Instagram voit le jour\u00a0; il sera rachet\u00e9 par Facebook deux ans plus tard. <strong>2012<\/strong>\u00a0: au premier trimestre, la fibre optique ne compte encore que 270\u00a0000 abonn\u00e9s en France\u00a0; une \u00ab\u00a0mission tr\u00e8s haut d\u00e9bit\u00a0\u00bb, future agence du num\u00e9rique, est mise en place\u00a0et le plan \u00ab\u00a0France tr\u00e8s haut d\u00e9bit\u00a0\u00bb pr\u00e9voit de servir un d\u00e9bit sup\u00e9rieur \u00e0 30 Mbit\/s sur l\u2019ensemble du territoire national \u00e0 l\u2019horizon 2022.<\/p>\n<p><strong>2013<\/strong>\u00a0: la 4G, quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration de t\u00e9l\u00e9phonie mobile, d\u00e9bute son d\u00e9ploiement\u00a0; le d\u00e9bit disponible en mobilit\u00e9 rattrape ainsi peu \u00e0 peu celui d\u00e9livr\u00e9 par les acc\u00e8s fixes <em>via<\/em> les <em>box<\/em>.<\/p>\n<p><strong>2014<\/strong>\u00a0: le milliard de sites web est d\u00e9pass\u00e9\u00a0; leur nombre s\u2019\u00e9l\u00e8ve aujourd\u2019hui \u00e0 plus de quatre milliards.<\/p>\n<p><strong>2019<\/strong>\u00a0: la barre des six millions de foyers fran\u00e7ais raccord\u00e9s \u00e0 la fibre optique devrait \u00eatre franchie\u00a0; les ench\u00e8res pour les fr\u00e9quences de la g\u00e9n\u00e9ration mobile 5G devraient \u00eatre lanc\u00e9es.<\/p>\n<h3><strong>2. D\u2019utopies en dystopies, d\u2019audace en pr\u00e9caution<\/strong><\/h3>\n<p>De ce grand livre de la gen\u00e8se d\u2019internet, que ressort-il essentiellement\u00a0?<\/p>\n<p>D\u2019une part, apr\u00e8s des d\u00e9buts par trop enchanteurs, une pernicieuse illusion s\u2019est dissip\u00e9e\u00a0: celle d\u2019une \u00e9conomie virtuelle o\u00f9 la valeur se cr\u00e9erait d\u2019un coup de baguette, \u00e0 la seule promesse de gains annonc\u00e9s, \u00e0 la seule entrevue de plans d\u2019affaires potentiels. Autrement dit, pas de magie, pas de hotte d\u2019un chim\u00e9rique p\u00e8re No\u00ebl num\u00e9rique, pas de corne d\u2019abondance de l\u2019immat\u00e9riel\u00a0! Voil\u00e0 une premi\u00e8re utopie \u00e0 terre\u00a0: le virtuel est bien r\u00e9el\u00a0!<\/p>\n<p>D\u2019autre part, deux modes de fonctionnement coexistent sur le <em>web<\/em> et souvent s\u2019y affrontent : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 une logique communautaire, telle qu\u2019incarn\u00e9e par le site Wikipedia\u00a0; de l\u2019autre, une logique commerciale, telle qu\u2019incarn\u00e9e par l\u2019entreprise Amazon. Cette dualit\u00e9 se retrouve notamment dans l\u2019opposition entre le mod\u00e8le du logiciel propri\u00e9taire, d\u00e9fendu par Bill Gates, et le mod\u00e8le <em>open source<\/em> du logiciel libre, pr\u00f4n\u00e9 par Richard Stallman, le fondateur en 1983 du projet GNU<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>. Avant que leurs voies ne se s\u00e9parent, ils ont \u00e9tudi\u00e9 ensemble sur les bancs de Harvard et du MIT, au milieu des ann\u00e9es 70. Dans le domaine de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, une opposition similaire diff\u00e9rencie les licences prot\u00e9g\u00e9es par le <em>copyright<\/em> des licences ouvertes selon le principe du <em>copyleft<\/em>.<\/p>\n<p>Publi\u00e9 en 2007, l\u2019ouvrage \u00ab\u00a0<em>Internet economics, Digital economics<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> refl\u00e8te assez fid\u00e8lement l\u2019attention que portaient alors les chercheurs universitaires \u00e0 chacun des deux grands registres, \u00e9conomique et collaboratif, des activit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur internet. Au sommaire, figurent en effet des chapitres traitant aussi bien :<\/p>\n<ul>\n<li>de la \u00ab\u00a0nouvelle\u00a0\u00bb \u00e9conomie, des nouveaux mod\u00e8les d\u2019affaire, du e-commerce, de la banque et de la finance en ligne ;<\/li>\n<li>des biens informationnels, des communaut\u00e9s en ligne, du <em>peer to peer<\/em>, de la soci\u00e9t\u00e9 de la connaissance, du logiciel libre, de la fracture num\u00e9rique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Aujourd\u2019hui, soit une douzaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, en d\u00e9pit des multiples innovations survenues en mati\u00e8re de technologies et de services ou \u2013 plus exactement \u2013, en raison m\u00eame de ces innovations, l\u2019engouement initial a fait place \u00e0 un certain scepticisme, \u00e0 la crainte de lendemains qui d\u00e9chantent ou, tout du moins, d\u00e9senchantent\u2026<\/p>\n<p>Plusieurs contributeurs importants d\u2019internet, d\u00e9sign\u00e9s comme les \u00ab\u00a0repentis\u00a0\u00bb de la <em>Silicon Valley<\/em>, tels Tim Berners-Lee ou Tristan Harris, lancent des alertes pour d\u00e9noncer les d\u00e9rives et les m\u00e9faits issus de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> \u00e0 l\u2019\u00e8re du <em>big data.<\/em> Ils d\u00e9noncent notamment\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>des menaces pesant sur la vie priv\u00e9e et une insuffisante protection des donn\u00e9es personnelles\u00a0;<\/li>\n<li>des impacts environnementaux n\u00e9gatifs, dus \u00e0 la forte consommation \u00e9nerg\u00e9tique des serveurs et des fermes de donn\u00e9es, ainsi qu\u2019\u00e0 la pollution que pourraient engendrer les d\u00e9chets de mat\u00e9riels non recycl\u00e9s&#8230;<\/li>\n<li>des d\u00e9pendances \u00e0 la technologie, individuelles et collective, notamment l\u2019addiction au smartphone, entra\u00eenant des troubles psychiques&#8230; pouvant aller de la simple \u00ab\u00a0nomophobie\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9pression ou au <em>burn out<\/em>;<\/li>\n<li>la puissance inqui\u00e9tante des algorithmes de \u00ab\u00a0captologie\u00a0\u00bb, qui visent \u00e0 capter notre attention, \u00e0 nous maintenir le plus longtemps possible en ligne afin de nous y pousser \u00e0 consommer\u00a0;<\/li>\n<li>le r\u00e8gne de \u00ab\u00a0l\u2019Empire du faux\u00a0\u00bb, selon la percutante expression de Bruno Patino<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>, autrement dit la diss\u00e9mination des <em>infox<\/em> (<em>fake news<\/em>) et la prolif\u00e9ration des contenus de faible int\u00e9r\u00eat (<em>garbage<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>En bref, \u00e0 en croire les \u00ab\u00a0repentis\u00a0\u00bb, nous vivons dans une soci\u00e9t\u00e9 num\u00e9rique de \u00ab\u00a0l\u2019individualisme connect\u00e9\u00a0\u00bb, mue par la recherche de l\u2019int\u00e9r\u00eat personnel et du profit, remplie de leurres et de chausse-trappes\u2026 alors que nous esp\u00e9rions, selon l\u2019esprit insuffl\u00e9 par les pionniers d\u2019internet, une soci\u00e9t\u00e9 num\u00e9rique de la \u00ab\u00a0connexion solidaire\u00a0\u00bb, plac\u00e9e sous le signe du partage et du savoir universels !<\/p>\n<p>Ces alarmes ont-elles valeur de fatalit\u00e9\u00a0? De quoi l\u2019avenir sera-t-il fait\u00a0? \u00c0 d\u00e9faut de pouvoir le pr\u00e9dire, car notre futur num\u00e9rique d\u00e9pendra en tr\u00e8s grande partie de ce que nous-m\u00eames en ferons, nous en connaissons d\u00e9j\u00e0 les principaux d\u00e9terminants\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>un accroissement soutenu de la pr\u00e9gnance ambiante des technologies num\u00e9riques\u00a0;<\/li>\n<li>des algorithmes enrichis par les consid\u00e9rables progr\u00e8s accomplis par l\u2019intelligence artificielle en termes d\u2019apprentissage (<em>deep learning<\/em>)\u00a0; des moteurs de recherche reposant sur la triple indexation de textes, d\u2019images et de sons, de ce fait quasi-omnipotents et pouvant donc l\u00e9gitimement faire craindre un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00ab\u00a0d\u2019observation\u00a0\u00bb tentaculaire \u00e0 la <em>Big Brother<\/em>,\u00a0;<\/li>\n<li>la g\u00e9n\u00e9ralisation de \u00ab\u00a0l\u2019internet des choses\u00a0\u00bb avec, notamment, l\u2019apparition puis la g\u00e9n\u00e9ralisation de puces communicantes int\u00e9gr\u00e9es aux objets familiers jusqu\u2019aux plus intimes (comme les v\u00eatements), de dispositifs \u00e9lectroniques de contr\u00f4le corporel et de surveillance m\u00e9dicale, de v\u00e9hicules partiellement ou enti\u00e8rement autonomes,\u00a0 de robots de compagnie dou\u00e9s de la parole, de la reconnaissance des \u00e9motions et d\u2019une certaine capacit\u00e9 d\u2019empathie, etc\u00a0;<\/li>\n<li>et, surtout, la convergence technologique et servicielle dite NBIC<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> qui, bien au-del\u00e0 du simple internet des choses, donnera lieu \u00e0 une \u00e9troite imbrication entre les mondes respectifs du vivant et de l\u2019inanim\u00e9\u00a0: d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0, le s\u00e9quen\u00e7age de l\u2019ADN est presque \u00e0 la port\u00e9e du grand public\u2026 demain, l\u2019impression 3D de tissus vivants, voire d\u2019organes complets, deviendra possible.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D\u2019o\u00f9 de nouvelles utopies, telles que \u00ab\u00a0l\u2019homme r\u00e9parable\u00a0\u00bb, l\u2019allongement disruptif de la dur\u00e9e de vie, ou encore le clonage, soulevant d\u2019\u00e9pineuses questions rev\u00eatant une forte dimension \u00e9thique. Ces questions in\u00e9dites donneront lieu \u00e0 de nouvelles d\u00e9rives et transgressions, comme le trans-humanisme ou l\u2019eug\u00e9nisme, faisant alors na\u00eetre de nouvelles inqui\u00e9tudes et remises en question, en particulier quant au statut juridique et \u00e0 la responsabilit\u00e9 sociale des robots, au partage du travail entre humains et machines, etc. Il en r\u00e9sultera vraisemblablement une radicalisation des r\u00e9actions de\u00a0rejet social de la technologie, d\u00e9j\u00e0 aujourd\u2019hui en germe, ainsi qu\u2019un risque exacerb\u00e9 d\u2019\u00e9clatement g\u00e9opolitique de la gouvernance d\u2019internet.<\/p>\n<p>Et ainsi de suite, par cycles successifs, de phases enthousiastes port\u00e9es par des visions utopiques \u00e0 la Dr Jekyll, en phases d\u2019alerte et de scepticisme provoqu\u00e9es\u00a0 par la peur que le rose ne vire au noir, que Mr Hyde ne parvienne \u00e0 faire advenir ce revers consubstantiel \u00e0 toute utopie\u00a0: la dystopie. Oscillante et ouverte \u00e0 la fois, la transition num\u00e9rique ne m\u00e8ne certes pas lin\u00e9airement d\u2019un point de d\u00e9part A \u00e0 un point d\u2019arriv\u00e9e B. La destination B est inconnue et aucune route AB n\u2019est donc trac\u00e9e\u00a0par avance !<\/p>\n<p>Pour choisir la destination B puis construire \u00e0 rebours une route de B vers A, selon la pr\u00e9cieuse d\u00e9marche de la prospective<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>, il nous revient d\u2019\u00e9tablir\u00a0 le bon\u00a0 \u00e9quilibre que constitue un \u00ab\u00a0principe d\u2019audace responsable\u00a0\u00bb, dans la ligne des propositions du rapport de la commission \u00ab\u00a0Innovation 2030\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>\u00a0: un juste milieu entre un usage excessif du principe de pr\u00e9caution et une t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 irraisonn\u00e9e. Osons donc la transition num\u00e9rique, mais sans oublier que, pour \u00eatre en mesure d\u2019oser durablement, une certaine prudence est \u00e9galement de mise. Gardons avant tout \u00e0 l\u2019esprit que le plus s\u00fbr rempart contre la folie du trans-humanisme est le sage recours aux valeurs humanistes\u00a0!<\/p>\n<p>Face \u00e0 l\u2019ind\u00e9termination structurelle propre \u00e0 l\u2019invention du futur, une bonne nouvelle est n\u00e9anmoins certaine\u00a0: d\u00e9cennie apr\u00e8s d\u00e9cennie, internet puis ses successeurs \u2013 <em>intermind<\/em>\u00a0? \u2013 offriront \u00e0 l\u2019imagination de ses architectes, comme \u00e0 l\u2019intelligence de ses analystes, un grain ind\u00e9finiment renouvel\u00e9, \u00e0 moudre et \u00e0 remoudre\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : internet &#8211; num\u00e9rique &#8211; expansion universelle &#8211; noosph\u00e8re &#8211; utopie &#8211; dystopie &#8211; audace &#8211; pr\u00e9caution<\/em><\/p>\n<p><em>Illustration de l&rsquo;article : carte des liens d&rsquo;internet (OPTE Project, extrait) &#8211; http:\/\/www.opte.org\/<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p>BROUSSEAU, \u00c9ric &amp; Nicolas CURIEN, <em>Internet Economics, Digital Economics<\/em>, Cambridge University Press, 2007.<\/p>\n<p>JOUVENEL, Bertrand de, <em>L\u2019art de la conjecture<\/em>, 1967.<\/p>\n<p>LAUVERGEON, Anne, (sous la direction de), <em>Un principe et sept ambitions pour l\u2019<\/em><em>innovation<\/em>, Rapport de la commission \u00ab\u00a0Innovation 2030\u00a0\u00bb, 2013.<\/p>\n<p>PATINO, Bruno, <em>La civilisation du poisson rouge\u00a0: petit trait\u00e9 sur le march\u00e9 de l\u2019attention<\/em>, Grasset, 2019.<\/p>\n<p>TEILHARD de CHARDIN, Pierre, <em>Le Ph\u00e9nom\u00e8ne humain<\/em>, \u00e9ditions du Seuil, 1955.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Pierre Teilhard de Chardin, <em>Le Ph\u00e9nom\u00e8ne humain<\/em>, 1955, \u00e9ditions du Seuil.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0<em>Governments of the industrial world, you weary giants of flesh and steel, I come from Cyberspace, the new home of Mind. On behalf of the future, I ask you of the past to leave us alone. You are not welcome among us. You have no sovereignty where we gather.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> <em>Asymmetric Digital Subscriber Line<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0NU\u00a0\u00bb comme \u00ab\u00a0Not Unix\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> \u00c9ric Brousseau &amp; Nicolas Curien, <em>Internet Economics, Digital Economics,<\/em> Cambridge University Press, 2007.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> L\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention\u00a0 est la branche de l\u2019analyse \u00e9conomique qui s\u2019int\u00e9resse aux proc\u00e9d\u00e9s par lesquels les firmes cherchent \u00e0 capter l\u2019attention des consommateurs afin de susciter des comportements d\u2019achat, notamment <em>via<\/em> des plans de communication publicitaire\u00a0 dans les m\u00e9dias. Bien qu\u2019ancien, ce domaine de r\u00e9flexion conna\u00eet actuellement un fort regain d\u2019int\u00e9r\u00eat, avec le d\u00e9veloppement des techniques mises en \u0153uvre par les grands acteurs d\u2019internet afin de maximiser le temps de pr\u00e9sence devant les \u00e9crans.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> peur d\u2019oublier son t\u00e9l\u00e9phone portable.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> Bruno Patino, <em>La civilisation du poisson rouge\u00a0: petit trait\u00e9 sur le march\u00e9 de l\u2019attention<\/em>, Grasset, 2019.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> NBIC = Nano-Bio-Information-Communication<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> Bertrand de Jouvenel, <em>l\u2019Art de la conjecture<\/em>, 1967.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\"><sup>[11]<\/sup><\/a> Anne Lauvergeon, <em>Un principe et sept ambitions pour l\u2019innovation<\/em>,\u00a0 rapport de la commission \u00ab\u00a0Innovation 2030\u00a0\u00bb, 2013.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Internet est semblable \u00e0 l\u2019univers en expansion : depuis son big bang, il y a environ soixante ans, au tournant des ann\u00e9es 1960, il n\u2019a cess\u00e9 de s\u2019\u00e9tendre \u00e0 grande vitesse, en changeant sans cesse de visage. Il est comme un \u00ab\u00a0\u00e9ther\u00a0\u00bb, un espace-temps, une matrice nourrici\u00e8re, si\u00e8ge de la transition num\u00e9rique. Permanent tourbillon d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":229,"featured_media":4646,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[135],"tags":[],"class_list":["post-4643","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-tribune","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4643","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/229"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4643"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4643\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4646"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4643"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4643"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4643"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}