{"id":4548,"date":"2019-12-02T07:20:05","date_gmt":"2019-12-02T05:20:05","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=4548"},"modified":"2020-05-13T14:29:34","modified_gmt":"2020-05-13T12:29:34","slug":"pourquoi-la-croissance-est-elle-mediocre-en-amerique-latine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=4548","title":{"rendered":"Pourquoi la croissance est-elle m\u00e9diocre en Am\u00e9rique latine ?"},"content":{"rendered":"<h3>L\u2019Am\u00e9rique latine s\u2019est laiss\u00e9 distancer par l\u2019Asie en mati\u00e8re de croissance au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. \u00a0De quand peut-on dater ce d\u00e9crochage\u00a0?<\/h3>\n<p>Tr\u00e8s clairement, 1980.\u00a0 Jusque-l\u00e0, la croissance latino-am\u00e9ricaine est du m\u00eame ordre que celle enregistr\u00e9e en Asie.\u00a0 En 1981, elle s&rsquo;effondre, et en 1982 \u00e9clate la crise de la dette, d&rsquo;abord au Mexique puis dans toute la r\u00e9gion, o\u00f9 tous les grands pays sauf la Colombie font d\u00e9faut sur le service de leur dette ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Cette croissance ne se rel\u00e8vera jamais vraiment, m\u00eame pas pendant la p\u00e9riode 2003-2011 de forte hausse des prix des mati\u00e8res premi\u00e8res export\u00e9es par la r\u00e9gion.\u00a0 Il y a alors certes un rebond, mais l&rsquo;Am\u00e9rique latine continue de perdre du terrain par rapport \u00e0 l&rsquo;Asie et m\u00eame \u00e0 l&rsquo;Afrique.<\/p>\n<p>Au total, depuis 1960, la croissance annuelle moyenne en Am\u00e9rique latine a \u00e9t\u00e9, \u00e0 3,5%, nettement plus lente qu&rsquo;en Asie de l&rsquo;Est (5,7 %, Chine exclue) ou du Sud (5,1 %), et \u00e0 peine plus rapide qu&rsquo;en Afrique sub-saharienne (3,4 %) (cf. graphique 1).\u00a0 Sur longue p\u00e9riode, cette diff\u00e9rence conduit \u00e0 des \u00e9carts consid\u00e9rables\u00a0: entre 1960 et 2018, alors que le PIB par habitant \u00e0 parit\u00e9 de pouvoir d&rsquo;achat (\u00ab\u00a0ppa\u00a0\u00bb) et \u00e0 prix constants a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9 par 2,8 en Am\u00e9rique latine, il l&rsquo;a \u00e9t\u00e9 par 7,0 en Asie de l&rsquo;Est, 5,6 en Asie du Sud, et 5,8 en Turquie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Graphique 1.\u00a0 Croissance annuelle moyenne du PIB\u00a0 <\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4555\" src=\"http:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/j.png\" alt=\"\" width=\"714\" height=\"465\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/j.png 714w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/j-300x195.png 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/j-600x391.png 600w\" sizes=\"(max-width: 714px) 100vw, 714px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>Quelles sont les causes les plus couramment avanc\u00e9es \u00e0 l\u2019appui de cette croissance lente depuis la crise de la dette\u00a0?\u00a0 <\/strong><\/h3>\n<p>Ecartons d&rsquo;abord une explication qui semble pourtant \u00ab\u00a0naturelle\u00a0\u00bb\u00a0: ce serait la cons\u00e9quence de la crise de la dette.\u00a0 Non.\u00a0 Cette crise a sans aucun doute eu un effet d\u00e9pressif dans les ann\u00e9es 80, car elle a notamment impliqu\u00e9 des politiques budg\u00e9taires beaucoup plus aust\u00e8res et des d\u00e9valuations qui ont entra\u00een\u00e9 une chute des salaires r\u00e9els.\u00a0 Mais la \u00ab\u00a0purge\u00a0\u00bb n&rsquo;a eu qu&rsquo;un temps.\u00a0 En particulier, l&rsquo;acc\u00e8s aux financements ext\u00e9rieurs a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 assez rapidement.<\/p>\n<p>En fait, il n&rsquo;y a pas de consensus sur les raisons du ralentissement persistant de la croissance.\u00a0 L&rsquo;\u00e9conomiste Dani Rodrik a publi\u00e9 en 2006 un tr\u00e8s int\u00e9ressant article sur les analyses des deux grandes institutions de Washington, la Banque mondiale et le FMI.\u00a0 Il l&rsquo;a ironiquement intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Goodbye Washington Consensus, Hello Washington Confusion\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Rappelons d&rsquo;abord ce qu&rsquo;\u00e9tait le \u00ab\u00a0Consensus de Washington\u00a0\u00bb.\u00a0 Il s&rsquo;agissait de dix \u00ab\u00a0principes\u00a0\u00bb, synth\u00e9tis\u00e9s <em>ex post<\/em> en 1990 (<em>ex post<\/em> car la mise en \u0153uvre avait commenc\u00e9 d\u00e8s la crise de la dette) par John Williamson, qui selon la Banque mondiale, le FMI et le Tr\u00e9sor am\u00e9ricain devaient servir de base \u00e0 une bonne politique \u00e9conomique.\u00a0 Ils portaient principalement sur les finances publiques (\u00e9quilibr\u00e9es, avec un \u00e9largissement de l\u2019assiette fiscale et des d\u00e9penses r\u00e9orient\u00e9es vers les investissements et la r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s) et la lib\u00e9ralisation des march\u00e9s (en mati\u00e8re de commerce ext\u00e9rieur, avec des d\u00e9valuations et une forte r\u00e9duction des tarifs douaniers, de march\u00e9s int\u00e9rieurs avec des privatisations, et de march\u00e9s financiers avec une ouverture du compte de capital).\u00a0 Cela impliquait en Am\u00e9rique latine une r\u00e9orientation radicale des strat\u00e9gies \u00e9conomiques, avec notamment un abandon des politiques de \u00ab\u00a0substitution aux importations\u00a0\u00bb jusqu&rsquo;alors dominantes.<\/p>\n<p>En 2005, la Banque mondiale et le FMI prennent acte de l&rsquo;\u00e9chec des nouvelles politiques.\u00a0 Elles ont certes permis \u00e0 la plupart des pays de retrouver progressivement un acc\u00e8s aux march\u00e9s financiers, notamment en r\u00e9duisant les d\u00e9ficits ext\u00e9rieurs et budg\u00e9taires, mais au prix de fortes pouss\u00e9es d&rsquo;inflation cons\u00e9cutives aux d\u00e9valuations, de chutes s\u00e9v\u00e8res des salaires r\u00e9els et d&rsquo;une aggravation de la pauvret\u00e9 et des in\u00e9galit\u00e9s, et sans impact vraiment positif sur la croissance, m\u00eame \u00e0 moyen terme\u00a0: elle tombe (ce qui \u00e9tait attendu) \u00e0 1,5 % par an en moyenne pendant les ann\u00e9es 80, et ne remonte qu&rsquo;\u00e0 2,9 % pendant la d\u00e9cennie suivante (cela ne l&rsquo;\u00e9tait pas).<\/p>\n<p>Et nous avons alors deux analyses franchement divergentes, d&rsquo;o\u00f9 la \u00ab\u00a0Washington Confusion\u00a0\u00bb de Rodrik.\u00a0 Pour la Banque mondiale, la principale le\u00e7on est qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de r\u00e8gles uniques et universelles.\u00a0 Il faut donc abandonner la recherche de \u00ab\u00a0meilleures pratiques\u00a0\u00bb introuvables.\u00a0 Les m\u00eames objectifs n&rsquo;impliquent pas un ensemble unique de mesures de politique \u00e9conomique.\u00a0 Un objectif donn\u00e9, par exemple la lib\u00e9ralisation du commerce, peut \u00eatre atteint ou approch\u00e9 de diverses mani\u00e8res, en fonction du contexte local.\u00a0 En outre, pour la Banque mondiale, les efforts de r\u00e9formes doivent \u00eatre concentr\u00e9s sur les probl\u00e8mes bloquants et ne pas \u00eatre l&rsquo;application d&rsquo;une \u00ab\u00a0<em>laundry list<\/em>\u00a0\u00bb (ce qui constitue une critique radicale du consensus de Washington)<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Pour le FMI, au contraire, si les r\u00e9formes ont d\u00e9\u00e7u, c&rsquo;est parce qu&rsquo;elles ne sont pas all\u00e9es assez loin<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.\u00a0 Le FMI estime que les r\u00e9formes faciles (par exemple, les privatisations) ont \u00e9t\u00e9 faites, mais pas les plus difficiles.\u00a0 M\u00eame les r\u00e9formateurs les plus convaincus ne se sont pas attaqu\u00e9s aux faiblesses institutionnelles\u00a0: fiscalit\u00e9 inefficace et injuste, r\u00e9gulation et supervision insuffisantes, corruption \u00e9tendue, syst\u00e8me judiciaire inefficace et parfois corrompu, rigidit\u00e9s du march\u00e9 du travail&#8230;\u00a0 En d&rsquo;autres termes, on n&rsquo;a pas os\u00e9 r\u00e9former des institutions dont le mauvais fonctionnement r\u00e9duisait ou annulait l&rsquo;impact de mesures par ailleurs justifi\u00e9es.\u00a0 Le FMI ne remettait donc aucunement en cause les pr\u00e9ceptes du consensus de Washington, mais estimait n\u00e9cessaire un \u00ab\u00a0consensus de Washington augment\u00e9\u00a0\u00bb par des r\u00e9formes de \u00ab\u00a0seconde g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb concentr\u00e9es sur les institutions.<\/p>\n<p>Pour ma part, je pense la Banque mondiale vise juste quand elle remet en cause l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0bonnes pratiques\u00a0\u00bb qui fonctionneraient partout et en toutes circonstances.\u00a0 Parce que l&rsquo;origine d&rsquo;un m\u00eame probl\u00e8me \u00e9conomique (par exemple, une croissance faible) peut \u00eatre tr\u00e8s diff\u00e9rente d&rsquo;un pays \u00e0 l&rsquo;autre.\u00a0 Et parce que, m\u00eame si les causes du probl\u00e8me sont identiques, le rem\u00e8de pourra \u00eatre diff\u00e9rent, en fonction des structures \u00e9conomiques du pays, du contexte politique et, comme le soutient le FMI, des institutions.<\/p>\n<h3>L&rsquo;importance du contexte institutionnel \u00e9tait pourtant admise depuis longtemps\u2026<\/h3>\n<p>Oui.\u00a0 Le FMI \u00ab\u00a0red\u00e9couvre\u00a0\u00bb ainsi le travail initi\u00e9 par Douglass North sur les institutions et leur r\u00f4le dans le d\u00e9veloppement \u00e9conomique.\u00a0 L&rsquo;article fondateur de North (\u00ab\u00a0Institutions\u00a0\u00bb) date de 1991, et de nombreux \u00e9conomistes avaient poursuivi dans cette voie.\u00a0 Par exemple, Daron Acemoglu <em>et al.<\/em> sur le r\u00f4le d\u00e9cisif des droits de propri\u00e9t\u00e9 dans la croissance \u00e9conomique (\u00ab\u00a0<em>The Colonial Origins of Comparative Development<\/em>\u00ab\u00a0, 2001).\u00a0 Pour l&rsquo;Am\u00e9rique latine, ces id\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9es en particulier par Hernando de Soto.\u00a0 Rodrik mentionne malicieusement un article de William Easterly et Ross Levine, qui montrent que si la qualit\u00e9 des institutions domestiques est incluse comme variable explicative dans une r\u00e9gression o\u00f9 la variable d\u00e9pendante est la performance \u00e9conomique \u00e0 long terme, les variables de politique \u00e9conomique (ouverture commerciale, inflation, sur- ou sous-\u00e9valuation du taux de change) n&rsquo;ont plus aucun impact propre<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Le concept d'\u00a0\u00bbinstitutions\u00a0\u00bb est assez flou.\u00a0 North les d\u00e9finissait comme \u00ab\u00a0des contraintes cr\u00e9\u00e9es par l&rsquo;homme qui structurent les interactions politiques, \u00e9conomiques, et sociales\u00a0\u00bb.\u00a0 Contraintes qui peuvent \u00eatre formelles, comme les lois, ou informelles, comme les traditions.\u00a0 En \u00e9conomie, cela peut se traduire concr\u00e8tement par d&rsquo;une part, le contexte r\u00e9glementaire (lois, r\u00e9gulations\u2026) dans lequel op\u00e8rent les agents \u00e9conomiques, et d&rsquo;autre part par la mani\u00e8re dont celui-ci est mis en \u0153uvre, que l&rsquo;on peut appeler \u00ab\u00a0gouvernance\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>L\u2019Am\u00e9rique latine est un vaste continent et recouvre des situations tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. \u00a0Le constat est-il g\u00e9n\u00e9ral ou bien certains pays ont-ils r\u00e9ussi \u00e0 afficher de meilleures performances que les autres\u00a0?<\/h3>\n<p>En termes de performances de croissance, il y a certes une diff\u00e9rence entre les meilleurs (Chili, P\u00e9rou, Colombie, R\u00e9publique Dominicaine, Panama), les inconstants (Br\u00e9sil, Argentine), et les moins performants (Mexique, Am\u00e9rique centrale, Venezuela bien s\u00fbr).\u00a0 Mais m\u00eame les pays affichant les meilleurs r\u00e9sultats restent loin des taux de croissance asiatiques, et de leurs propres performances jusqu&rsquo;en 1980.<\/p>\n<p>Sur la qualit\u00e9 des institutions, il y a aussi des diff\u00e9rences.\u00a0 Mais concernant le contexte r\u00e9glementaire, l&rsquo;Am\u00e9rique latine est selon les indicateurs disponibles globalement mal positionn\u00e9e par rapport \u00e0 l&rsquo;Asie en d\u00e9veloppement.\u00a0 Si on utilise le rapport \u00ab\u00a0<em>Doing Business<\/em>\u00a0\u00bb de la Banque mondiale, qui note et classe 190 pays sur divers aspects (acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, acc\u00e8s au financement, r\u00e8glementation du travail, fiscalit\u00e9, protection des investisseurs\u2026), on ne trouve aucun pays latino-am\u00e9ricain parmi les 50 premiers, contre 6 pays d&rsquo;Asie de l&rsquo;est ou du sud\u00a0: les mieux class\u00e9s sont le Mexique (54\u00e8me), le Chili (56\u00e8me), et la Colombie (65\u00e8me).<\/p>\n<p>Ce rapport est critiquable \u00e0 bien des \u00e9gards, mais il apporte cependant des \u00e9l\u00e9ments int\u00e9ressants.\u00a0 Ainsi, l&rsquo;Am\u00e9rique latine appara\u00eet particuli\u00e8rement mal plac\u00e9e sur le crit\u00e8re \u00ab\u00a0<em>paying taxes<\/em>\u00ab\u00a0, qui prend en compte le poids de la fiscalit\u00e9 mais aussi sa complexit\u00e9\u00a0: tous les pays latino-am\u00e9ricains, sauf le Costa Rica et le Salvador, sont sur ce crit\u00e8re plus mal (parfois beaucoup plus mal, comme la Colombie et le Mexique) class\u00e9s que sur le classement global (cf. graphique 2)<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>.\u00a0 La lourdeur de l&rsquo;imp\u00f4t et des administrations fiscales affecte donc sensiblement la perception de l&rsquo;Am\u00e9rique latine par les entreprises, et encourage probablement la fraude.<\/p>\n<p>Une remarque additionnelle sur ce contexte r\u00e9glementaire.\u00a0 Les institutions multilat\u00e9rales insistent beaucoup en Am\u00e9rique latine sur une n\u00e9cessaire lib\u00e9ralisation du march\u00e9 du travail.\u00a0 \u00ab\u00a0<em>Doing Business<\/em>\u00a0\u00bb ne s&rsquo;y int\u00e9resse pas, mais des \u00e9l\u00e9ments sont apport\u00e9s par le \u00ab\u00a0<em>Global Competitiveness Report<\/em>\u00a0\u00bb du World Economic Forum.\u00a0 L&rsquo;Am\u00e9rique latine y appara\u00eet effectivement mal positionn\u00e9e sur ce crit\u00e8re.\u00a0 On peut toutefois s&rsquo;interroger sur la pertinence de cette insistance, dans une r\u00e9gion o\u00f9 plus de la moiti\u00e9 des emplois sont informels, o\u00f9 cette informalit\u00e9 progresse \u00e0 chaque crise, et o\u00f9 les grandes entreprises ont appris depuis longtemps \u00e0 utiliser la sous-traitance pour contourner les quelques \u00e9l\u00e9ments g\u00eanants de la l\u00e9gislation du travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Graphique 2.\u00a0 \u00ab\u00a0Doing Business\u00a0\u00bb, classement (sur 190 pays) des pays latino-am\u00e9ricains\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4559\" src=\"http:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/n.png\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"467\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/n.png 750w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/n-300x187.png 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/n-600x374.png 600w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/n-400x250.png 400w\" sizes=\"(max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Sur la gouvernance, les indicateurs les plus synth\u00e9tiques dont on dispose sont les \u00ab\u00a0<em>World Governance Indicators<\/em>\u00a0\u00bb calcul\u00e9s et publi\u00e9s par la Banque mondiale, et en particulier les indicateurs d'\u00a0\u00bbenvironnement juridique\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0<em>Rule of Law<\/em>\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0<em>Control of Corruption<\/em>\u00ab\u00a0.\u00a0 Ils font appara\u00eetre une situation plut\u00f4t d\u00e9favorable \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique latine, compar\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Asie (cf. graphique 3).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Graphique 3.\u00a0 Indicateurs de gouvernance (2018)\u00a0 <\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4556\" src=\"http:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/k.png\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"465\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/k.png 750w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/k-300x186.png 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/k-600x372.png 600w\" sizes=\"(max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><\/p>\n<p>Sur le \u00ab\u00a0Respect de la loi\u00a0\u00bb, le pays latino-am\u00e9ricain le plus vertueux, le Chili, se situe au niveau de la Cor\u00e9e et de Taiwan, et le suivant, l&rsquo;Uruguay, est au niveau de la Malaisie.\u00a0 Sur le \u00ab\u00a0Contr\u00f4le de la corruption\u00a0\u00bb, l&rsquo;Uruguay, le mieux not\u00e9 en Am\u00e9rique latine, devance assez largement Taiwan (qui est au niveau du Chili), et plus encore la Cor\u00e9e et la Malaisie.\u00a0 Mais si on compare les grands pays, Br\u00e9sil et Mexique d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, Chine, Inde et Indon\u00e9sie de l&rsquo;autre, le bilan est moins flatteur\u00a0: la d\u00e9gradation presque continue constat\u00e9e au Br\u00e9sil depuis 2011 et surtout au Mexique depuis 2005 les ont conduits pour le premier \u00e0 des notations l\u00e9g\u00e8rement inf\u00e9rieures \u00e0 celles des trois grands pays asiatiques, et pour le Mexique au-dessous de celles du Pakistan.\u00a0 Dans les autres pays, la situation s&rsquo;est am\u00e9lior\u00e9e en Argentine (l&rsquo;illusion va-t-elle durer\u00a0?), mais les progr\u00e8s enregistr\u00e9s en Colombie s&rsquo;effritent, et les indicateurs stagnent \u00e0 des niveaux m\u00e9diocres, voire mauvais, au P\u00e9rou, en Equateur et en Bolivie, et surtout en Am\u00e9rique centrale (sauf au Costa Rica).<\/p>\n<h3><strong>Si l\u2019on retient le caract\u00e8re pr\u00e9\u00e9minent des facteurs institutionnels, et si l\u2019on constate la difficult\u00e9 \u00e0 modifier les institutions, l\u2019espoir n\u2019est-il pas mince de voir la situation s&rsquo;am\u00e9liorer\u00a0?\u00a0 <\/strong><\/h3>\n<p>Malheureusement, car cela peut appara\u00eetre d\u00e9courageant pour les r\u00e9formistes, il est difficile de modifier les institutions.\u00a0 Pour rester sur la question de la corruption, de nombreux responsables politiques latino-am\u00e9ricains ont sinc\u00e8rement tent\u00e9 de la ma\u00eetriser, mais presque tous ont \u00e9chou\u00e9, se heurtant \u00e0 la culture politique locale, \u00e0 leurs soutiens \u00e9lectoraux, voire \u00e0 leur entourage familial.\u00a0 Le seul pays latino-am\u00e9ricain qui ait r\u00e9ussi \u00e0 la r\u00e9duire brutalement est Cuba, et cela a co\u00fbt\u00e9 une r\u00e9volution.\u00a0 En outre, si le lien entre qualit\u00e9 des institutions et niveau de d\u00e9veloppement est assez \u00e9vident, la corr\u00e9lation statistique avec le taux de croissance est beaucoup plus incertaine.\u00a0 Il est peu op\u00e9rationnel, comme le remarque Rodrik, de recommander \u00e0 la Bolivie de s&rsquo;inspirer des institutions su\u00e9doises, parce qu&rsquo;il faudrait pour cela que la Bolivie soit aussi d\u00e9velopp\u00e9e que la Su\u00e8de.<\/p>\n<p>Mais surtout, les institutions sont difficiles \u00e0 modifier parce qu&rsquo;elles conviennent aux oligarchies latino-am\u00e9ricaines qui, sauf exception, continuent \u00e0 contr\u00f4ler le pouvoir, et pour qui \u00ab\u00a0la reproduction sociale passe avant la production \u00e9conomique\u00a0\u00bb, comme l&rsquo;\u00e9crit Alain Rouqui\u00e9 (\u00ab\u00a0A l\u2019ombre des dictatures. La d\u00e9mocratie en Am\u00e9rique latine\u00a0\u00bb, 2010).\u00a0 Dans le cadre de ces institutions, cette oligarchie a maintes fois montr\u00e9 sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9tourner les r\u00e9formes \u00e0 son profit. \u00a0Trois exemples\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>Au Mexique, les privatisations du secteur bancaire, des mines et de quelques <em>utilities<\/em> par Ernesto Zedillo apr\u00e8s la crise de 1995 ont \u00e9t\u00e9 capt\u00e9es par quelques hommes d&rsquo;affaires proches du parti alors au pouvoir, le PRI.<\/li>\n<li>En Argentine, l&rsquo;ouverture de la balance des capitaux sous les applaudissements du FMI, une des premi\u00e8res mesures du gouvernement Macri en d\u00e9cembre 2015, a favoris\u00e9 des sorties massives de capitaux, alors que l&rsquo;Etat s&rsquo;endettait alors par dizaines de milliards de dollars sur les march\u00e9s financiers. Il est difficile de croire que ni le FMI ni le gouvernement argentin ne l&rsquo;aient pas anticip\u00e9.\u00a0 Remarquons que quand les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires des \u00ab\u00a0r\u00e9formes\u00a0\u00bb sont les \u00ab\u00a0<em>capital flyers<\/em>\u00a0\u00bb qui r\u00e9ussissent \u00e0 se mettre \u00e0 l&rsquo;abri de la crise, il n&rsquo;est pas surprenant que cela affaiblisse l&rsquo;appui \u00e0 ces r\u00e9formes dans la population, comme le montre le processus \u00e9lectoral r\u00e9cent.<\/li>\n<li>Partout, la fiscalit\u00e9. Le consensus de Washington insistait sur son r\u00f4le, et sur celui de la d\u00e9pense publique, dans la recherche d&rsquo;une meilleure justice sociale et dans l&rsquo;offre d&rsquo;infrastructures \u00e9conomiques et sociales.\u00a0 Les recettes fiscales de la plupart des Etats reposent sur trois piliers\u00a0: la fiscalit\u00e9 indirecte (la TVA), l&rsquo;imposition des b\u00e9n\u00e9fices des soci\u00e9t\u00e9s, et les imp\u00f4ts sur les personnes physiques.\u00a0 La premi\u00e8re est par nature tr\u00e8s peu progressive\u00a0: les pauvres sont peu ou prou tax\u00e9s au m\u00eame taux que les riches.\u00a0 La seconde est lourde, complexe, mal mise en \u0153uvre, et presque tous les gouvernements affichent l&rsquo;objectif de la r\u00e9duire et de la simplifier. Enfin, l&rsquo;imp\u00f4t sur les personnes est en Am\u00e9rique latine assez particulier\u00a0: d&rsquo;une part, il est peu progressif, le taux maximal \u00e9tant rapidement atteint, et surtout, il ne touche en pratique que les salari\u00e9s et les retrait\u00e9s.\u00a0 Pour les autres, il est d\u00e9claratif et, faiblesse des administrations fiscales aidant, symbolique\u00a0: les revenus fonciers, immobiliers, et financiers sont tr\u00e8s peu contr\u00f4l\u00e9s et donc faiblement tax\u00e9s.\u00a0 Une telle situation a des cons\u00e9quences politiques\u00a0: les classes moyennes, conscientes de payer l&rsquo;essentiel de l&rsquo;imp\u00f4t, et de ne recevoir en \u00e9change que des services publics (\u00e9ducation, sant\u00e9, et m\u00eame s\u00e9curit\u00e9) m\u00e9diocres, sont de plus en plus r\u00e9ceptifs aux discours individualistes hostiles \u00e0 l&rsquo;imp\u00f4t et \u00e0 la redistribution\u2026 ce qui convient tout \u00e0 fait \u00e0 l&rsquo;oligarchie.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La seule issue est-elle donc la r\u00e9volution\u00a0?\u00a0 Les quelques cas sont peu concluants.\u00a0 La r\u00e9volution mexicaine a co\u00fbt\u00e9 une guerre civile f\u00e9roce, qui n&rsquo;aura <em>in fine<\/em> que remplac\u00e9 une oligarchie par une autre.\u00a0 Les communistes cubains ont bien r\u00e9ussi \u00e0 modifier radicalement les institutions du pays, et \u00e0 am\u00e9liorer la sant\u00e9 et l&rsquo;\u00e9ducation, mais au prix de la plupart des droits politiques, et de performances \u00e9conomiques m\u00e9diocres.\u00a0 Les chavistes v\u00e9n\u00e9zu\u00e9liens n&rsquo;ont pas enray\u00e9 le d\u00e9clin d&rsquo;un pays beaucoup trop d\u00e9pendant du p\u00e9trole, et l&rsquo;ont au contraire pr\u00e9cipit\u00e9 dans le chaos.<\/p>\n<p>Mais les exemples de succ\u00e8s du r\u00e9formisme sont presque aussi rares\u00a0: Jos\u00e9 Battle en Uruguay (mais il y a plus d&rsquo;un si\u00e8cle\u00a0!), L\u00e1zaro C\u00e1rdenas au Mexique et Lula da Silva au Br\u00e9sil (dans une bien moindre mesure que Battle).\u00a0 En outre, Jos\u00e9 Battle s&rsquo;appuyait sur ses succ\u00e8s militaires, et L\u00e1zaro C\u00e1rdenas sur la nature quasi-monarchique et incontest\u00e9e de la pr\u00e9sidence mexicaine. \u00a0N&rsquo;ayant pas ces atouts, Lula et le PT br\u00e9silien ont finalement d\u00fb rendre le pouvoir \u00e0 l&rsquo;oligarchie qui a su utiliser leurs erreurs, mais surtout qui ma\u00eetrisait les institutions et les m\u00e9dias.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : Am\u00e9rique latine &#8211; politique \u00e9conomique &#8211; institutions &#8211; gouvernance &#8211; r\u00e9formes<\/em><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><b>Une version plus longue de cet article doit \u00eatre publi\u00e9e prochainement par le site Diploweb.<\/b><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Rodrik constate cependant avec regret que ce diagnostic ne semble pas avoir beaucoup influenc\u00e9 les pratiques de la Banque mondiale, qui reste sur une approche de \u00ab\u00a0laundry list\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0best practices\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Point de vue r\u00e9sum\u00e9 par Anne Krueger, alors \u00ab\u00a0First Deputy Managing Director\u00a0\u00bb du FMI\u00a0: \u00ab\u00a0Meant well, tried little, failed much\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce que j&rsquo;ai pu constater dans toutes les tentatives de mod\u00e9lisation du risque-pays auxquelles j&rsquo;ai particip\u00e9 en tant qu&rsquo;\u00e9conomiste de banque\u00a0: l&rsquo;inclusion des World Governance Indicators de la Banque mondiale retire presque tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 celle de variables \u00ab\u00a0\u00e9conomiques\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La Colombie, 65\u00e8me dans le classement global, est ainsi 146\u00e8me sur le crit\u00e8re \u00ab\u00a0paying taxes\u00a0\u00bb.\u00a0 M\u00eame le Venezuela, pourtant au 188\u00e8me rang sur 190 pays dans le classement global, r\u00e9ussit l'\u00a0\u00bbexploit\u00a0\u00bb d&rsquo;\u00eatre 189\u00e8me sur ce crit\u00e8re fiscal.\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Am\u00e9rique latine s\u2019est laiss\u00e9 distancer par l\u2019Asie en mati\u00e8re de croissance au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. \u00a0De quand peut-on dater ce d\u00e9crochage\u00a0? Tr\u00e8s clairement, 1980.\u00a0 Jusque-l\u00e0, la croissance latino-am\u00e9ricaine est du m\u00eame ordre que celle enregistr\u00e9e en Asie.\u00a0 En 1981, elle s&rsquo;effondre, et en 1982 \u00e9clate la crise de la dette, d&rsquo;abord au Mexique puis [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":216,"featured_media":4553,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[219,212,135],"tags":[],"class_list":["post-4548","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique-international","category-selection-2019-decembre","category-tribune","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4548","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/216"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4548"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4548\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4553"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4548"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4548"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4548"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}