{"id":4294,"date":"2019-07-15T07:55:08","date_gmt":"2019-07-15T05:55:08","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=4294"},"modified":"2019-07-15T08:07:25","modified_gmt":"2019-07-15T06:07:25","slug":"hydrocarbures-linevitable-et-insaisissable-pic-entretien-avec-antoine-halff","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=4294","title":{"rendered":"Hydrocarbures : l\u2019in\u00e9vitable et insaisissable pic &#8211; Entretien avec Antoine Halff"},"content":{"rendered":"<p><strong>Variances\u00a0: La question du futur \u00e0 long terme du monde de l\u2019\u00e9nergie est au c\u0153ur des d\u00e9bats depuis la COP21. Est-ce qu\u2019il y a vraiment une vision dominante?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>Antoine<\/strong> <strong>Halff <\/strong>: Au niveau du narratif, comme \u00e0 celui des aspirations, un consensus s\u2019est instaur\u00e9. Il est d\u00e9sormais admis que l\u2019\u00e9volution du climat exige un changement radical du mix ou bouquet \u00e9nerg\u00e9tique. Les effets du r\u00e9chauffement se font d\u00e9j\u00e0 sentir, il est donc urgent de d\u00e9-carboniser. Ceux qui en doutent ou qui affectent d\u2019en douter, les rares climato-sceptiques, comme le Pr\u00e9sident actuel des Etats-Unis, font tache. En m\u00eame temps que s\u2019impose cette exigence climatique, les co\u00fbts du renouvelable d\u00e9gringolent et la voiture \u00e9lectrique devient une r\u00e9alit\u00e9. On est ainsi gagn\u00e9 par l\u2019impression d\u2019\u00eatre \u00e0 un tournant de l\u2019histoire. Il y a un an ou deux, l\u2019annonce d\u2019une r\u00e9volution \u00e9nerg\u00e9tique imminente \u00e9tait encore le fait de consultants-pr\u00e9dicateurs plus ou moins charismatiques. Aujourd\u2019hui, cela fait partie de la doxa. Le probl\u00e8me, face \u00e0 cette vision dominante, est l\u2019inertie des m\u0153urs. La croissance de la consommation de p\u00e9trole n\u2019a en fait jamais \u00e9t\u00e9 aussi rapide que depuis le crash p\u00e9trolier de 2014. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre stabilis\u00e9es, les \u00e9missions de carbone sont reparties \u00e0 la hausse. La consommation d\u2019hydrocarbures, notamment du p\u00e9trole mais aussi du charbon, et les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre imputables \u00e0 l\u2019\u00e9nergie croissent obstin\u00e9ment. Il y a ainsi un clash entre les aspirations et la r\u00e9alit\u00e9, entre les besoins et les faits. Et cette contradiction ne fait que s\u2019exacerber avec le temps. Plus les \u00e9missions augmentent, plus radical devra \u00eatre le n\u00e9cessaire renversement de tendance, et plus il devient improbable. Plus vite nous toucherons le fond de notre budget carbone, plus violent sera le choc. Dans tous les cas de figures, il semble qu\u2019on aille vers un bouleversement : soit on arrive \u00e0 redresser la barre au prix d\u2019une transformation en profondeur in extremis du syst\u00e8me \u00e9nerg\u00e9tique, soit les tendances actuelles se prolongent et on court aussi \u00e0 une transformation nettement plus chaotique \u00e0 travers des catastrophes climatiques.<\/p>\n<p><strong>Pourtant, le sc\u00e9nario du pic de la demande (<\/strong><strong><em>peak demand<\/em><\/strong><strong>) semble gagner en cr\u00e9dibilit\u00e9. Pourquoi en serait-il ainsi si les faits ne suivent pas?<\/strong><\/p>\n<p>Plusieurs facteurs y contribuent : la pression du secteur financier, les avanc\u00e9es techniques, l\u2019exemple r\u00e9cent de disruptions dans d\u2019autres secteurs, tels que t\u00e9l\u00e9phone cellulaire et photo num\u00e9rique, si souvent invoqu\u00e9s dans ce contexte. Les investisseurs exigent d\u00e9sormais des compagnies p\u00e9troli\u00e8res qu\u2019elles int\u00e8grent le pic de la demande dans leur strat\u00e9gie et qu\u2019elles rendent compte de leur gestion du \u201crisque carbone\u201d. Le gouverneur de la banque d\u2019Angleterre Mark Carney a jou\u00e9 parmi d\u2019autres un r\u00f4le clef dans ce domaine et continue \u00e0 le faire. De grands fonds d\u2019investissement comme BlackRock, et les fonds de pension sont de plus en plus nombreux \u00e0 r\u00e9pudier les hydrocarbures de leurs portefeuilles. De nombreuses compagnies p\u00e9troli\u00e8res qui n\u2019envisageaient le pic de la demande que dans un avenir n\u00e9buleux, au-del\u00e0 de l\u2019horizon de leurs pr\u00e9visions officielles, se voient ainsi forc\u00e9es de l\u2019inclure, \u00e0 leur corps d\u00e9fendant, au sein de leur p\u00e9riode de pr\u00e9vision, m\u00eame si c\u2019est souvent vers la fin. Les nouvelles r\u00e8gles de gouvernance l\u2019exigent. Cela conduit nombre de ces compagnies \u00e0 retoucher leur profil et \u00e0 se cr\u00e9er une nouvelle image de producteurs d\u2019\u00e9nergie et non plus seulement de p\u00e9trole, et m\u00eame de prestataires de services \u00e9nerg\u00e9tiques. Shell ou Total en sont des exemples, avec l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de leurs investissements \u2014 et de leur communication \u2014 dans le gaz naturel, mais aussi le renouvelable, toute la cha\u00eene de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, l\u2019afforestation, etc. Cette \u00e9volution est d\u2019ailleurs critique pour l\u2019embauche. Tout cela contribue \u00e0 la cristallisation du discours dominant.<\/p>\n<p>D\u2019autre part l\u2019\u00e9volution des technologies et la chute du co\u00fbt du renouvelable accr\u00e9ditent l\u2019id\u00e9e d\u2019un basculement imminent (<em>tipping point<\/em>) des hydrocarbures vers les \u00e9nergies vertes, l\u2019hydrog\u00e8ne ou une combinaison des deux. La baisse du co\u00fbt du solaire et des \u00e9oliennes a d\u00e9fi\u00e9 toute esp\u00e9rance, si bien que le renouvelable est de plus en plus concurrentiel face aux hydrocarbures, m\u00eame sans subvention. Les capacit\u00e9s de g\u00e9n\u00e9ration se d\u00e9veloppent d\u00e9sormais plus vite dans le renouvelable qu\u2019ailleurs. Les voitures \u00e9lectriques, rendues attractives et \u00e0 la mode par Tesla, prennent leur essor, et l\u2019id\u00e9e de combiner \u00e9lectrification du parc automobile, co-voiturage et voitures autonomes sugg\u00e8re \u00e0 certains que les moteurs \u00e0 combustion interne pourraient vite devenir des pi\u00e8ces de mus\u00e9e, comme les postes de t\u00e9l\u00e9phone en bak\u00e9lite.<\/p>\n<p>Enfin il y a justement l\u2019id\u00e9e que le p\u00e9trole serait menac\u00e9 d\u2019une disruption fulgurante, comme Kodak et Polaroid. Face aux mod\u00e8les de pr\u00e9vision \u00e0 l\u2019ancienne, appuy\u00e9s sur de grosses banques de donn\u00e9es et qui se bornent au fond \u00e0 extrapoler des tendances historiques, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019analystes fait fi du pass\u00e9 et guette les signes avant-coureurs de la r\u00e9volution. C\u2019est un renversement fondamental des r\u00e8gles et des pratiques m\u00eames de la pr\u00e9vision\u00a0: au biais conservateur inh\u00e9rent aux mod\u00e8les traditionnels se substitue un biais inverse qui rejette tout facteur d\u2019inertie et tout signe de continuit\u00e9 et ne retient que les indices de rupture. Il y aussi toute une nouvelle \u00e9cole d\u2019analyse prescriptive qui part de l\u2019objectif \u00e0 atteindre (par exemple, un r\u00e9chauffement de 2 degr\u00e9s Celsius en 2030) et \u00e9labore des sc\u00e9narios qui y conduisent, de mani\u00e8re aspirationnelle.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4296\" src=\"http:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/42.png\" alt=\"\" width=\"720\" height=\"540\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/42.png 720w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/42-300x225.png 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/42-600x450.png 600w\" sizes=\"(max-width: 720px) 100vw, 720px\" \/><\/p>\n<p><strong>Si la technique le permet et les investisseurs l\u2019encouragent, pourquoi cette r\u00e9volution \u00e9nerg\u00e9tique ne se produirait-elle pas?<\/strong><\/p>\n<p>Essor du renouvelable ne veut pas dire faillite des hydrocarbures. Certes, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 renouvelable cro\u00eet plus vite que toute autre, mais \u00e0 partir de z\u00e9ro. Les hydrocarbures eux aussi continuent de croitre, y compris le plus polluant et le plus producteur de gaz \u00e0 effets de serre, le charbon. La Chine est ainsi le leader incontest\u00e9 \u00e0 la fois du solaire, des \u00e9oliennes, des v\u00e9hicules \u00e9lectriques et des centrales \u00e0 charbon tout en continuant \u00e0 \u00e9tendre \u00e0 la fois ses capacit\u00e9s en \u00e9nergie propre et son empreinte carbone.<\/p>\n<p>Une voiture \u00e9lectrique n\u2019est pas non plus comme un iPhone\u00a0: pour le consommateur, c\u2019est une d\u00e9pense beaucoup plus lourde et qui n\u2019offre pas par rapport \u00e0 un v\u00e9hicule \u00e0 combustion interne les avantages d\u2019un smartphone par rapport \u00e0 un poste fixe ou m\u00eame \u00e0 un simple portable. Les sc\u00e9narios de pic de la demande sont souvent simplistes et m\u00eame un peu na\u00effs, notamment en ce qu\u2019ils n\u2019envisagent ni effet de rebond ni d\u2019interaction. L\u2019histoire montre pourtant bien que tout gain d\u2019efficacit\u00e9 tend \u00e0 stimuler la consommation, et que toute baisse de la demande s\u2019autocorrige par la baisse des prix qui en r\u00e9sulte. On voit bien aux Etats-Unis que des services comme Uber et Lyft, loin de r\u00e9duire la circulation automobile, n\u2019ont fait que l\u2019augmenter, souvent au d\u00e9triment des transports publics. On peut tr\u00e8s bien imaginer une mont\u00e9e concurrente et simultan\u00e9e des \u00e9nergies propres et des hydrocarbures. C\u2019est en fait ce qui est en train de se produire.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de pic de la demande, bien que de plus en plus dominante, ne fait donc pas l\u2019unanimit\u00e9. Il y a encore des poches de r\u00e9sistance parmi les analystes, notamment chez Exxon. Il est remarquable que sur ce plan l\u2019Agence Internationale de l\u2019Energie<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, qui dans presque tous les domaines repr\u00e9sente la voix du consensus, soit entr\u00e9e en dissidence<em>.<\/em> Le World Energy Outlook, sa publication phare, ne souscrit pas au pic de la demande, en tout cas pas avant la fin de sa p\u00e9riode de pr\u00e9vision.<\/p>\n<p><strong>Dans quelle mesure l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0pic de la demande\u00a0\u00bb et autres visions <\/strong><strong>\u00e0 long terme d\u00e9pendent-elles<\/strong><strong> des cycles du prix du p\u00e9trole et du ga<\/strong><strong>z?<\/strong><strong> Quelles sont les pr\u00e9visions ind\u00e9pendantes de ces fluctuations ?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de pic de la demande entretient avec les cycles du march\u00e9 des rapports ambigus. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la d\u00e9-carbonisation implique la d\u00e9valorisation des gisements. C\u2019est la probl\u00e9matique des \u2018<em>stranded assets<\/em>\u2019 (actifs mis au rebut) selon laquelle le p\u00e9trole nagu\u00e8re si fiable est devenu un investissement \u00e0 haut risque, parce que la cons\u00e9quence in\u00e9luctable du passage aux voitures \u00e9lectriques et au renouvelable est l\u2019abandon des champs p\u00e9troliers (la question se posera alors : quels champs doit-on abandonner ?). Cette th\u00e9orie a d\u00e9j\u00e0 un effet concret sur le secteur en \u00e9levant ses co\u00fbts de financement, en limitant l\u2019investissement aux projets \u00e0 relativement court terme, en maintenant les prix diff\u00e9r\u00e9s sur le march\u00e9 des futures \u00e0 un niveau trop bas pour financer les grands projets. Il est remarquable que m\u00eame lorsque des \u00e9v\u00e9nements comme une attaque de tankers dans le Golfe arabo-persique font monter bri\u00e8vement les prix du brut, ceux des actions des compagnies p\u00e9troli\u00e8res ne suivent plus, comme cela aurait \u00e9t\u00e9 le cas autrefois.<\/p>\n<p>Le paradoxe est que cela risque en fait de conduire \u00e0 la flamb\u00e9e des prix si le pic de la demande n\u2019est pas aussi rapide que pr\u00e9vu et que le march\u00e9 se retrouve en d\u00e9ficit. En m\u00eame temps, la d\u00e9pr\u00e9ciation du p\u00e9trole pourrait aussi en prolonger la vie en relevant la barre de comp\u00e9titivit\u00e9 pour les renouvelables.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, l\u2019id\u00e9e m\u00eame de pic de la demande est un probl\u00e8me de riche. Elle ne s\u2019est v\u00e9ritablement impos\u00e9e que depuis le crash des prix du p\u00e9trole de 2014, suite \u00e0 l\u2019essor du p\u00e9trole de schiste et l\u2019extraordinaire abondance qu\u2019il a permise. Ce n\u2019est sans doute pas un hasard. Auparavant, nous \u00e9tions dans l\u2019angoisse de l\u2019\u00e9puisement des ressources, de la p\u00e9nurie, de la croissance in\u00e9luctable de la demande chinoise et de la mont\u00e9e des prix. Le \u201c<em>peak oil<\/em>\u201d dont parlaient alors de mani\u00e8re obsessionnelle les m\u00e9dias et une bonne partie de l\u2019industrie, c\u2019\u00e9tait le pic de la production. Il y a eu toute une vague d\u2019ouvrages savants sur les in\u00e9vitables \u201cguerres de ressources\u201d entre pays industrialis\u00e9s et \u00e9mergents qui allaient se disputer les gisements d\u2019hydrocarbures de plus en plus rar\u00e9fi\u00e9s. Aujourd\u2019hui, nous avons bascul\u00e9 dans une probl\u00e9matique inverse d\u2019abondance quasi-in\u00e9puisable des ressources et d\u2019\u00e9puisement de la demande. Il y a un caract\u00e8re cyclique \u00e0 ces attentes, qui suit de pr\u00e8s le cycle des prix.\u00a0 Le pic de la demande est un probl\u00e8me qu\u2019ont les pays riches en ressources lorsque le march\u00e9 est \u00e0 la baisse et le pic de l\u2019offre est le probl\u00e8me des pays consommateurs quand le march\u00e9 est en hausse. Chose remarquable, dans les deux cas le pic se situe \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame niveau.<\/p>\n<p>Mais il ne faut pas c\u00e9der \u00e0 la tentation du cynisme. Dans l\u2019\u00e9volution du march\u00e9, il convient toujours de faire la part de ce qui est cyclique et de ce qui est structurel et li\u00e9 \u00e0 des tendances lourdes. Les deux coexistent et il n\u2019est pas toujours facile de d\u00e9m\u00ealer leurs r\u00f4les respectifs. Il en va de m\u00eame dans le domaine des attentes et des pr\u00e9visions \u00e0 plus ou moins long terme.<\/p>\n<p><strong>Si l\u2019essor des \u00e9nergies propres peut \u00e9chouer \u00e0 d\u00e9loger les hydrocarbures, ceux-ci peuvent-ils eux-m\u00eame<\/strong><strong>s<\/strong><strong> devenir plus propres? <\/strong><\/p>\n<p>Il est clair que la demande de p\u00e9trole, m\u00eame si elle ne diminue pas, va se transformer en profondeur. En fait, elle n\u2019a cess\u00e9 de le faire tout au long de son histoire. Lors de sa naissance, l\u2019industrie faisait concurrence aux baleiniers et le k\u00e9ros\u00e8ne \u00e0 l\u2019huile de baleine utilis\u00e9e alors pour l\u2019\u00e9clairage aux Etats-Unis. Le pic de la demande de p\u00e9trole pour l\u2019\u00e9clairage n\u2019a pas tard\u00e9 mais l\u2019industrie a eu t\u00f4t fait de trouver au p\u00e9trole d\u2019autres usages, notamment dans le transport automobile. Le pic de la demande automobile peut \u00e0 son tour se produire sans n\u00e9cessairement sonner le glas du p\u00e9trole. Le secteur p\u00e9trochimique est aujourd&rsquo;hui de loin la plus grande source de croissance de la demande, et les pr\u00e9visions les plus pessimistes s\u2019accordent \u00e0 envisager la continuation de cette tendance. L\u2019\u00e9lectrification de la flotte automobile ne peut qu\u2019alimenter l\u2019app\u00e9tit pour de nouveaux types de plastiques et autres mat\u00e9riaux non-m\u00e9talliques.\u00a0 De plus l\u2019industrie se focalise de plus en plus sur la capture et l\u2019utilisation du carbone, notamment mais pas exclusivement aux fins de la production elle-m\u00eame, par la r\u00e9injection du carbone dans les champs p\u00e9troliers pour en maintenir la pression. La compagnie Occidental Petroleum a ainsi r\u00e9cemment annonc\u00e9 son intention d\u2019atteindre l\u2019objectif de z\u00e9ro-\u00e9mission tr\u00e8s prochainement. Mes coll\u00e8gues \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Columbia travaillent assid\u00fbment au d\u00e9veloppement de nouveaux types de capture du carbone qui pourraient prolonger l\u2019esp\u00e9rance de vie du secteur des hydrocarbures.<\/p>\n<p><strong>Quels sont les progr\u00e8s vis-\u00e0-vis de la pauvret\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique?<\/strong><\/p>\n<p>Les estimations varient, mais une grande part de l\u2019humanit\u00e9 n\u2019a pas encore acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9nergie autrement que sous ses formes les plus traditionnelles et d\u00e9l\u00e9t\u00e8res comme les bouses de vache, notamment en Afrique sub\u00e9quatoriale et dans le sous-continent indien. C\u2019est aussi d\u2019Afrique que doit venir la grande majorit\u00e9 de la croissance de la population pr\u00e9vue dans les prochaines d\u00e9cennies. L\u2019objectif d\u2019ouvrir \u00e0 ces milliards d\u2019\u00eatres humains l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9nergie et celui de d\u00e9-carboniser la plan\u00e8te ne sont pas faciles \u00e0 concilier. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a l\u2019espoir du saut en avant (<em>leapfrog<\/em>), de passer directement de la biomasse traditionnelle aux \u00e9nergies nouvelles en sautant l\u2019\u00e9tape des hydrocarbures. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, on voit mal comment approvisionner une flotte africaine de v\u00e9hicules \u00e9lectriques quand le continent a tant de peine \u00e0 garder les lumi\u00e8res allum\u00e9es. Et l\u2019Afrique dispose elle-m\u00eame d\u2019importants gisements d\u2019hydrocarbures. J\u2019ai r\u00e9cemment assist\u00e9 \u00e0 un colloque sur ce sujet en Afrique du Sud. Le renouvelable y \u00e9tait clairement \u00e0 l\u2019ordre du jour, mais pas le pic de la demande.<\/p>\n<p><strong>Connait-on suffisamment les usages du p\u00e9trole aujourd\u2019hui pour bien comprendre comment ils pourraient \u00eatre transform\u00e9s ?<\/strong><\/p>\n<p>Nos donn\u00e9es statistiques sur la demande de p\u00e9trole sont bien plus limit\u00e9es qu\u2019on ne le croit. La demande est un champ d\u2019\u00e9tudes plus \u00e9lusif que la production ou tout autre aspect de la cha\u00eene p\u00e9troli\u00e8re. Les champs de p\u00e9trole se mesurent par milliers mais les consommateurs par milliards. Le caract\u00e8re fragment\u00e9 et \u00e9pars de la consommation la rend r\u00e9tive \u00e0 la collecte de donn\u00e9es. C\u2019est particuli\u00e8rement vrai des pays \u00e9mergents o\u00f9 les capacit\u00e9s administratives sont les plus limit\u00e9es, les donn\u00e9es plus \u00e9parses et difficiles \u00e0 rassembler et o\u00f9 les choses bougent le plus vite. Disons par euph\u00e9misme que les donn\u00e9es de l\u2019AIE tiennent aujourd\u2019hui plus de l\u2019art que de la science.<\/p>\n<p>Tout cela est en train de changer gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9volution qui est en train de se produire dans le domaine de l\u2019observation des march\u00e9s, gr\u00e2ce aux nouvelles techniques de d\u00e9tection et de mesure comme l\u2019imagerie satellite, la g\u00e9olocalisation, l\u2019utilisation des r\u00e9seaux sociaux, etc. \u2014 mais m\u00eame dans ce domaine de pointe, la demande reste bien plus opaque que la production et sa connaissance est \u00e0 la remorque de celle de l\u2019offre. On ne peut pr\u00e9voir que ce que l\u2019on conna\u00eet, et il est donc bien vrai que notre ignorance du pr\u00e9sent entrave la qualit\u00e9 de nos pr\u00e9visions. Au-del\u00e0 de ces questions techniques de transparence du march\u00e9, il y a aussi la question plus fondamentale des choix id\u00e9ologiques mis en \u0153uvre dans la fa\u00e7on dont nous abordons le peu de donn\u00e9es dont nous disposons. L\u2019attribution des \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre par secteur rel\u00e8ve de choix et d\u2019a priori souvent discutables et lourds de cons\u00e9quence en mati\u00e8re de politique et de choix de soci\u00e9t\u00e9. On ne peut pas envisager la transition \u00e9nerg\u00e9tique et la d\u00e9-carbonisation de l\u2019\u00e9nergie en vase clos, en isolant l\u2019\u00e9nergie de ses usages et des choix politiques sous-jacents \u00e0 son utilisation.<\/p>\n<p>L\u2019exemple de la cha\u00eene alimentaire est caract\u00e9ristique. Dans les donn\u00e9es de l\u2019AIE, le secteur agricole ne repr\u00e9sente qu\u2019un minuscule pourcentage de la facture \u00e9nerg\u00e9tique. Dans celles de la FAO<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>, la cha\u00eene agroalimentaire en repr\u00e9sente pr\u00e8s du tiers. Le r\u00f4le de l\u2019agriculture dans l\u2019avenir du climat est ainsi hors-sujet pour l\u2019AIE, mais central pour la FAO. On pourrait faire des remarques analogues au sujet de l\u2019urbanisation.<\/p>\n<p>Dans les discussions sur le pic de la demande, on a trop tendance \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019\u00e9nergie comme un syst\u00e8me clos. Il n\u2019en est \u00e9videmment rien. On ne peut pas transformer l\u2019\u00e9nergie sans transformer la soci\u00e9t\u00e9. Notre capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9-carboniser l\u2019\u00e9nergie d\u00e9pendra in\u00e9vitablement non seulement des technologies et des politiques directement li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9nergie, mais aussi de nos choix, plus larges, de soci\u00e9t\u00e9. Et cela ne se limite pas \u00e0 la question de l\u2019\u00e9lectrification du transport individuel, qui aujourd\u2019hui repr\u00e9sente 25 % de la consommation de p\u00e9trole. Par exemple, comme les donn\u00e9es de la FAO le sugg\u00e8rent, on pourra difficilement r\u00e9duire la facture climatique de l\u2019\u00e9nergie sans remettre en question les aspects \u00e9nergivores de l\u2019agriculture intensive, avec son insatiable app\u00e9tit d\u2019hydrocarbures pour les multiples transports a \u00e9chelle globale, les engrais et insecticides, le pompage de l\u2019eau et l\u2019irrigation, les machines agricoles, la r\u00e9frig\u00e9ration des produits agricoles transform\u00e9s ou non, la cuisson, les industries de transformation, l\u2019emballage, la grande distribution, etc. C\u2019est en fonction de ces choix que l\u2019on ira dans le mur ou que l\u2019on parviendra \u00e0 redresser la barre.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Propos recueillis par Pierre Bismuth<\/p>\n<p><strong>Note sur l\u2019auteur<\/strong>\u00a0: Antoine Halff est directeur du programme March\u00e9s P\u00e9troliers au Centre de Global Energy Policy de l\u2019Universit\u00e9 Columbia \u00e0 New York. Il est analyste en chef chez Kayrros, start-up en big data focalis\u00e9e sur la transparence des march\u00e9s p\u00e9troliers.\u00a0 Auparavant, il dirigea le d\u00e9partement de l\u2019industrie et des march\u00e9s p\u00e9troliers de l\u2019Agence Internationale de l\u2019Energie, la recherche sur les denr\u00e9es chez Newedge et les \u00e9tudes sur les liens entre l\u2019\u00e9nergie et la g\u00e9opolitique chez Eurasia Group. Son livre, <em>Energy Poverty: Global Problem and Local Solutions<\/em>, co-\u00e9dit\u00e9 avec Jon Rozhon et Benjamin Sovacool, (Oxford University Press, 2014) a \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9 de \u201cmust read\u201d par Bill Clinton. Antoine est titulaire d\u2019un DEA de l\u2019Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et d\u2019une Ma\u00eetrise de l\u2019Universit\u00e9 Paris 7.<\/p>\n<p><em>Mots cl\u00e9s : march\u00e9 de l\u2019\u00e9nergie &#8211; peak oil &#8211; stranded assets &#8211; \u00e9missions de carbone &#8211; technologies renouvelables.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> AIE: l\u2019Agence Internationale de l\u2019Energie, cr\u00e9\u00e9e le 15 novembre 1974 \u00e0 la suite du premier <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Choc_p%25C3%25A9trolier\"><span style=\"text-decoration: underline;\">choc p\u00e9trolier<\/span><\/a><\/span>, est une <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Organisation_internationale\">organisation internationale<\/a><\/span><\/span> destin\u00e9e \u00e0 faciliter la coordination des politiques <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%25C3%2589nergie\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">\u00e9nerg\u00e9tiques<\/span><\/span><\/a> des pays membres<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> FAO (Food and Agriculture organisation): la FAO est une organisation intergouvernementale pr\u00e9sente dans plus de 130 pays<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Variances\u00a0: La question du futur \u00e0 long terme du monde de l\u2019\u00e9nergie est au c\u0153ur des d\u00e9bats depuis la COP21. Est-ce qu\u2019il y a vraiment une vision dominante? Antoine Halff : Au niveau du narratif, comme \u00e0 celui des aspirations, un consensus s\u2019est instaur\u00e9. 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