{"id":4218,"date":"2019-06-19T09:25:52","date_gmt":"2019-06-19T07:25:52","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=4218"},"modified":"2019-06-19T09:36:34","modified_gmt":"2019-06-19T07:36:34","slug":"notes-de-lecture-la-science-de-la-richesse-essai-sur-la-construction-de-la-pensee-economique-de-jacques-mistral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=4218","title":{"rendered":"Notes de lecture : \u00ab La science de la richesse. Essai sur la construction de la pens\u00e9e \u00e9conomique \u00bb de Jacques Mistral *"},"content":{"rendered":"<p>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 sur le site <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.voxfi.fr\/lecture-du-livre-de-jacques-mistral-la-science-de-la-richesse\/\">voxfi.fr, le 20 mai dernier<\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<hr \/>\n<p>Il faut une bonne dose de muscle, d\u2019aplomb et de culture pour entreprendre un livre \u00e9conomique d\u2019une telle envergure\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La science de la richesse. Essai sur la construction de la pens\u00e9e \u00e9conomique<\/em>\u00a0\u00bb, Gallimard, 2019. Le r\u00e9sultat est l\u00e0\u00a0: voici un ouvrage d\u00e9sormais incontournable dans le domaine, large, de la gen\u00e8se des id\u00e9es \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Il est lumineusement \u00e9crit, avec le respect des deux r\u00e8gles de base pour celui qui se risque \u00e0 \u00e9crire en histoire des sciences : montrer la probl\u00e9matique de l\u2019auteur en relation avec son temps\u00a0; tout en posant le regard moderne et critique sur ce qui est \u00e9nonc\u00e9 par l\u2019auteur, permis par l\u2019\u00e9volution \u00e0 aujourd\u2019hui de la discipline. C\u2019est ce qui fait que le public potentiellement int\u00e9ress\u00e9 par le livre me para\u00eet large\u00a0: au premier chef, les enseignants de la discipline, en lyc\u00e9e ou \u00e0 l\u2019universit\u00e9, les \u00e9tudiants en \u00e9conomie, mais au-del\u00e0 toute personne qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019\u00e9conomie et \u00e0 la vie sociale. Seule r\u00e9serve pour ce dernier public, on profite d\u2019autant mieux de la lecture qu\u2019on dispose d\u00e9j\u00e0 d\u2019un vernis assez \u00e9pais en mati\u00e8re d\u2019\u00e9conomie. Mais ce n\u2019est qu\u2019un compliment de plus\u00a0: il y a plusieurs niveaux de lecture et plusieurs portes d\u2019entr\u00e9e dans le livre. Attendez-vous quand m\u00eame \u00e0 quelques bonnes soir\u00e9es de lecture pour l\u2019ing\u00e9rer tout \u00e0 fait.<\/p>\n<p>Dans les quelques domaines o\u00f9, \u00e0 force de besogne, je crois avoir acquis une petite comp\u00e9tence, notamment en finance d\u2019entreprise ou, souvenir de jeunesse, en \u00e9conomie marxiste, voici que vient sous la lecture une synth\u00e8se claire et nette. Les connaisseurs d\u2019autres domaines doivent r\u00e9agir pareillement.<\/p>\n<p>\u00c0 saluer d\u2019entr\u00e9e une saine innovation de langage. On use commun\u00e9ment du mot \u00ab\u00a0science \u00e9conomique\u00a0\u00bb\u00a0ou bien, en protestation contre la scientificit\u00e9 parfois pompeusement revendiqu\u00e9e de la discipline, celui d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9conomie politique\u00a0\u00bb. Mistral propose de revenir au vieux mot d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomique\u00a0\u00bb, plus modeste et qui \u00e9vite les postulations d\u2019embl\u00e9e. Apr\u00e8s tout, on dit bien \u00ab\u00a0la physique\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0les math\u00e9matiques\u00a0\u00bb, et on ne dit pas la \u00ab\u00a0science psychologique\u00a0\u00bb ni la \u00ab\u00a0psychologie politique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, Mistral intitule son livre \u00ab\u00a0essai\u00a0\u00bb et non le classique \u00ab\u00a0Histoire de la pens\u00e9e \u00e9conomique\u00a0\u00bb, alors qu\u2019on pourrait assur\u00e9ment comparer son livre aux deux classiques du genre que sont \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/pens%C3%A9e-%C3%A9conomique-Mark-Blaug\/dp\/271783656X\">Le Blaug\u00a0<\/a>\u00bb et \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/Histoire-lanalyse-%C3%A9conomique-Joseph-Schumpeter\/dp\/2070313417\/ref=sr_1_2?qid=1557265601&amp;refinements=p_lbr_books_authors_browse-bin%3AJoseph+A.+Schumpeter&amp;s=books&amp;sr=1-2\">Le Schumpeter\u00a0<\/a>\u00bb. Il y a peut-\u00eatre une part de r\u00e9serve chez l\u2019auteur\u00a0; peut-\u00eatre aussi une commodit\u00e9\u00a0: un essai a le droit de ne pas \u00eatre exhaustif et de laisser quelques trous. Mais il y a une raison plus importante\u00a0qui est l\u2019approche suivie au fil du livre : la production des id\u00e9es \u00e9conomiques est intimement reli\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire politique, institutionnelle, culturelle de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elles naissent, domaine o\u00f9 Mistral imprime sa propre vision.<\/p>\n<p>Ainsi du choix de dater de la Renaissance la gen\u00e8se de cette discipline (ce qui implique de laisser dans l\u2019ombre l\u2019Antiquit\u00e9 et la p\u00e9riode scolastique, pourtant des p\u00e9riodes riches en probl\u00e9matiques \u00e9conomiques). Il en donne la raison\u00a0: c\u2019est \u00e0 cette date, autour du 16\u00e8me si\u00e8cle, qu\u2019il s\u2019est d\u00e9bloqu\u00e9 quelque chose, \u00e0 savoir des soci\u00e9t\u00e9s prenant progressivement conscience de l\u2019autonomie de l\u2019individu et du droit \u00e0 la critique sociale. On \u00e9carte les \u00e9l\u00e9ments transcendants dans l\u2019explication sociale et, dans cette reconfiguration, dans cette r\u00e9flexion sur elle-m\u00eame, la soci\u00e9t\u00e9 fait na\u00eetre conjointement la philosophie politique et la r\u00e9flexion \u00e9conomique, chacune d\u2019elles allant progressivement devenir des disciplines \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9cole, on use d\u2019une date pour r\u00e9sumer ce qu\u2019est l\u2019histoire\u00a0: 1515, Marignan\u00a0!, ce qui est faire beaucoup d\u2019honneur \u00e0 cette bataille \u00e0 l\u2019enjeu m\u00e9diocre. Mais qu\u2019on songe \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9 autour d\u2019elle\u00a0(p. 56 du livre) : 1513, Copernic expose son syst\u00e8me\u00a0; 1513\u00a0: Machiavel publie Le Prince\u00a0; 1516\u00a0: Thomas More publie L\u2019Utopie\u00a0; 1517\u00a0: Luther affiche ses 95 th\u00e8ses. Et quelques ann\u00e9es avant\u00a0: 1492, imprimerie\u00a0; et d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique, ce qui a \u00e9t\u00e9 un choc politique et \u00e9conomique immense, bouleversant la carte de l\u2019Europe, comme allait le faire un peu plus tard la R\u00e9forme. Au 16\u00e8me si\u00e8cle donc, c\u2019est une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle qui se regarde et qui a besoin d\u2019instruments en mati\u00e8re de pens\u00e9e politique et d\u2019\u00e9conomique.<\/p>\n<p>Il est ais\u00e9 de poursuivre\u00a0avec Mistral : le 17\u00e8me si\u00e8cle (en fait jusqu\u2019\u00e0 1750) arrive et avec lui le mercantilisme (associ\u00e9 en France au nom de Colbert), qui nous vaut un remarquable chapitre du livre. La discipline \u00e9conomique se tourne vers la notion cl\u00e9 de richesse de l\u2019\u00c9tat, et donc de lev\u00e9e d\u2019imp\u00f4t, de contr\u00f4le de la monnaie, de commerce ext\u00e9rieur devenu l\u2019enjeu d\u2019\u00e2pres batailles entre pays. Or, le mercantilisme, loin d\u2019\u00eatre la caricature qu\u2019on en fait d\u2019une doctrine exaltant m\u00e9diocrement le protectionnisme et la th\u00e9saurisation de l\u2019or, est l\u2019affirmation par les id\u00e9es de ces \u00c9tats nationaux en cours de constitution. Si l\u2019or les int\u00e9resse tant, c\u2019est parce qu\u2019il permet d\u2019\u00e9tablir leur puissance. Cela implique de lourds investissements pour conqu\u00e9rir les march\u00e9s \u00e9trangers et ne pas laisser l\u2019 \u00ab ennemi\u00a0\u00bb s\u2019emparer du sien. Il fallait notamment r\u00e9cup\u00e9rer les richesses venues d\u2019Am\u00e9rique accumul\u00e9es par l\u2019empire des Habsbourg en Espagne. Le mercantilisme, c\u2019est l\u2019id\u00e9ologie \u00e9conomique dont a besoin le monarque. Et parall\u00e9lisme \u00e0 nouveau entre la pens\u00e9e politique et \u00e9conomique. Par exemple, la pens\u00e9e lib\u00e9rale de ce si\u00e8cle nait, c\u2019est \u00e9vident chez Hobbes, du souci de donner une l\u00e9gitimit\u00e9 politique \u00e0 l\u2019ordre qui tentait de s\u2019installer \u00e0 l\u2019occasion de la R\u00e9volution anglaise\u00a0; et le mercantilisme en donne le volet \u00e9conomique.<\/p>\n<p>La fin du 18\u00e8me si\u00e8cle voit quant \u00e0 elle la naissance de l\u2019\u00e9cole classique, associ\u00e9e notamment aux noms de Turgot (1767), Smith (1776) et plus tard Ricardo (1817). C\u2019est la naissance du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique, indissociablement li\u00e9 au lib\u00e9ralisme politique. Le Monarque n\u2019est plus de mise, n\u2019\u00e9tant plus le pivot oblig\u00e9 de la richesse du pays. Le capitalisme s\u2019installe et avec lui sa dynamique de d\u00e9veloppement autonome. Pour les nouveaux marchands qui imposent leurs vues au pouvoir politique, il y a trop \u00e0 perdre \u00e0 se priver d\u2019opportunit\u00e9s d\u2019\u00e9changes \u00e0 l\u2019international, d\u2019o\u00f9, entre autres choses dans le bouleversement intellectuel de l\u2019\u00e9poque, les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une th\u00e9orie du libre-\u00e9change.<\/p>\n<p>De mon point de vue, le chapitre qui traite d\u2019Adam Smith est remarquable. C\u2019est une figure nouvelle de lui qui appara\u00eet, celle d\u2019un grand philosophe des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises, loin de la sotte lecture (si m\u00eame on le lit) qu\u2019on fait de cet auteur. Non, il n\u2019est pas le th\u00e9oricien d\u2019un ordre spontan\u00e9 de march\u00e9, conduit par une sorte de \u00ab\u00a0main invisible\u00a0\u00bb (une expression ultrac\u00e9l\u00e8bre mais qui veut dire pour Smith tout autre chose que le slogan qu\u2019on r\u00e9p\u00e8te aujourd\u2019hui). Non, il n\u2019est pas le chantre de l\u2019int\u00e9r\u00eat individuel conduisant miraculeusement \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat collectif (la fable du boucher)\u00a0: le concept de \u00ab\u00a0sympathie\u00a0\u00bb est pour lui tout aussi important que celui d\u2019int\u00e9r\u00eat individuel. Non, il n\u2019est pas le th\u00e9oricien de la valeur-travail, une th\u00e9orie reprise et d\u00e9velopp\u00e9e par Ricardo et surtout Marx (avec les impasses auxquelles cela a conduit), mais dont, par pr\u00e9science, il s\u2019\u00e9carte prudemment.<\/p>\n<p>Un tr\u00e8s bon chapitre aussi sur Marx qui ronge assez s\u00e9rieusement la coh\u00e9rence de la pens\u00e9e \u00e9conomique de Marx, mais d\u2019o\u00f9 le lecteur sort un peu surpris\u00a0: pourquoi alors, dans le reste de l\u2019ouvrage, faut-il le glorifier \u00e0 ce point en tant que visionnaire\u00a0? Pour Marx, la th\u00e9orie de la valeur et de l\u2019exploitation \u00e9tait le socle \u00e9conomique de sa compr\u00e9hension sociale. Si cette th\u00e9orie flanche, alors les d\u00e9g\u00e2ts \u00e0 l\u2019\u00e9difice sont beaucoup plus s\u00e9rieux que l\u2019entend Mistral. Le lecteur reste toujours fascin\u00e9 par les analyses historiques de Marx, mais n\u2019est pas convaincu qu\u2019il arrive \u00e0 int\u00e9grer pleinement la dynamique historique \u00e0 son raisonnement \u00e9conomique\u00a0; il s\u2019agit souvent plut\u00f4t d\u2019un collage, d\u2019une juxtaposition. C\u2019est peut-\u00eatre au fond sa th\u00e9orie de la croissance (ou de la reproduction, dans ses termes) qu\u2019il faut conserver parce qu\u2019elle \u00e9tait novatrice.<\/p>\n<p>Bien entendu, la th\u00e9orie n\u00e9oclassique y trouve bonne place, surtout Walras et la notion d\u2019\u00e9quilibre, de fonctionnement des march\u00e9s, qui ouvre le champ \u00e0 la micro\u00e9conomie et aux instruments qu\u2019elle a permis de construire. Cette th\u00e9orie rebute souvent parce qu\u2019on la r\u00e9duit \u00e0 tort \u00e0 une explication \u00e0 partir de l\u2019utilit\u00e9 \u00e9go\u00efste de la personne. C\u2019est faux, m\u00eame si certains en usent quasiment de fa\u00e7on religieuse. Mistral dit bien qu\u2019\u00e0 en rester l\u00e0, \u00ab\u00a0<em>l\u2019\u00e9conomiste a peu de chances de nouer un dialogue fructueux [avec les autres sciences morales] si sa contribution \u00e0 l\u2019examen des conduites sociales se limite depuis les origines \u00e0 cultiver un \u00e9loge sophistiqu\u00e9 de l\u2019\u00e9go\u00efsme et du profit<\/em>\u00a0\u00bb (p. 152)<\/p>\n<p>La confrontation toujours renouvel\u00e9e entre les \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0n\u00e9o-classiques\u00a0\u00bb reste un \u00e9l\u00e9ment qui vivifie la discipline\u00a0: <em>\u00ab\u00a0On doit donc s\u2019attendre \u00e0 ce que la pens\u00e9e \u00e9conomique s\u2019interroge \u00e0 la fois sur les lois de structure qui gouvernent [\u2026] la croissance, les crises, le ch\u00f4mage, les in\u00e9galit\u00e9s\u00a0; et sur les m\u00e9canismes pr\u00e9sidant \u00e0 la coordination d\u2019une multitude de d\u00e9cisions d\u00e9centralis\u00e9es portant sur les produits, les co\u00fbts, la tarification des services publics, les choix d\u2019investissement.\u00a0\u00bb <\/em>(p. 82) M\u00eame au travers de ses errements, la discipline \u00e9conomique a r\u00e9ussi \u00e0 construire des outils d\u2019analyse qui trouvent leurs applications dans la politique \u00e9conomique et fiscale, l\u2019\u00e9valuation, la conduite des entreprises, pour citer quelques domaines.<\/p>\n<p>Une petite critique, qui s\u2019adresse surtout \u00e0 Gallimard qui publie l\u2019ouvrage et qui a sans doute pris au mot Mistral sur le terme d\u2019\u00ab\u00a0essai\u00a0\u00bb qu\u2019il emploie\u00a0: il manque cruellement un index des noms propres utilis\u00e9s et un r\u00e9capitulatif bibliographique. Le lecteur est oblig\u00e9 de barbouiller de notes son livre pour s\u2019y retrouver. Gageons que la prochaine \u00e9dition y rem\u00e9diera, ou les traductions en langue \u00e9trang\u00e8re qui ne sauraient tarder. (Les \u00e9diteurs fran\u00e7ais, m\u00eame les plus prestigieux, sont assez paresseux sur les ajouts bibliographiques.)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Venu \u00e0 la fin de l\u2019ouvrage, je me pose une petite question\u00a0: pourquoi au fond faut-il s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire des id\u00e9es\u00a0\u00e9conomiques\u00a0? Est-ce si important retrouver le Adam Smith d\u2019origine\u00a0? Je livre ici ma petite r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Il y a diff\u00e9rents niveaux de discours en mati\u00e8re de connaissance. Au niveau le plus assur\u00e9, cas des sciences de la nature, il y a accumulation directe de connaissances et le propre d\u2019une science est alors de devenir anonyme. Rien ne sert de lire Lavoisier dans le texte d\u2019origine pour conna\u00eetre l\u2019oxyg\u00e8ne, ni Newton pour comprendre la chute des corps. Un manuel de 1<sup>er<\/sup> cycle universitaire le fait beaucoup mieux que les auteurs d\u2019origine, \u00e0 force d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 enseign\u00e9 des milliers de fois.<\/p>\n<p>La philosophie est le niveau le moins assur\u00e9. Tout \u00e9tudiant en philo lit et relit Platon, Spinoza et les autres. On se frotte au texte ou aux commentaires du texte pour poser en termes modernes la r\u00e9flexion. L\u2019accumulation de connaissances n\u2019est pas comme un mur qu\u2019on construit, mais un perp\u00e9tuel va-et-vient. Le texte religieux va plus loin encore\u00a0: sa richesse vient de son ambigu\u00eft\u00e9. Thomas d\u2019Aquin disait \u00ab\u00a0<em>Si le Christ avait consign\u00e9 par \u00e9crit sa doctrine, les hommes penseraient que son enseignement ne rec\u00e8le rien de plus profond que la formule \u00e9crite<\/em>\u00a0\u00bb, d\u2019o\u00f9, ajoute-t-il, que chez les pa\u00efens aussi, Pythagore et Socrate, qui furent les plus remarquables des docteurs, n\u2019ont rien voulu \u00e9crire.<\/p>\n<p>Eh bien, l\u2019\u00e9conomique est un peu entre les deux. On peut \u00eatre un bon \u00e9conomiste sans avoir lu dans le texte Smith et Keynes. Mais en g\u00e9n\u00e9ral les grands \u00e9conomistes d\u2019aujourd\u2019hui l\u2019ont fait, m\u00eame si les manuels modernes les r\u00e9sument assez bien. Il reste le besoin de se r\u00e9clamer d\u2019un grand auteur et de l\u2019interpr\u00e9ter, y compris dans son ambigu\u00eft\u00e9. Un exemple\u00a0: le g\u00e9nial chapitre 12 de la Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de Keynes o\u00f9 il parle de la formation des anticipations et de l\u2019incertain en \u00e9conomie\u00a0: des gens s\u00e9rieux ont d\u00e9pens\u00e9 le gros de leur vie universitaire \u00e0 gloser et ratiociner sur ce chapitre, preuve qu\u2019il touche un vrai probl\u00e8me, mais probablement mal pos\u00e9 encore. Bref, il y a donc une partie \u00ab\u00a0anonyme\u00a0\u00bb de connaissances qui s\u2019additionnent (on sait d\u00e9sormais ce qu\u2019est l\u2019effet d\u2019une taxe, d\u2019un tarif, etc.) et une partie qui est davantage circulaire, qui aide \u00e0 organiser la pens\u00e9e, \u00e0 renouveler un d\u00e9bat, etc. Comme en philosophie, des questions reviennent de fa\u00e7on r\u00e9currente, avec les m\u00eames lignes de fracture entre \u00e9conomistes (exemple\u00a0: le SMIC aide-t-il l\u2019emploi\u00a0? L\u2019\u00c9tat doit-il s\u2019endetter\u00a0?) Certains d\u00e9signent cette seconde partie par le terme d\u2019id\u00e9ologie, et pourquoi pas\u00a0? Car ce peut \u00eatre de la bonne id\u00e9ologie si les \u00e9conomistes conduisent le d\u00e9bat en s\u2019accordant sur les r\u00e8gles de raisonnement. Il n\u2019y a pas en \u00e9conomie des lois fixes qu\u2019il conviendrait d\u2019expliquer au mieux comme on le fait pour la chute des corps. La mise en contexte historique s\u2019impose pour bien comprendre comment telle proposition a pu \u00e9merger, et dans quel contexte moderne elle \u00e9merge \u00e0 nouveau. L\u2019historien des id\u00e9es n\u2019a donc rien d\u2019un antiquaire remuant la poussi\u00e8re.\u00a0 Dans cette r\u00e9alit\u00e9 dont la complexit\u00e9 nous nargue et qui nous interdit de faire de l\u2019exp\u00e9rimentation comme dans les sciences dures, on arrive \u00e0 d\u00e9celer certaines familles de probl\u00e9matiques et, par commodit\u00e9, y rattacher un \u00e9tendard, souvent le nom d\u2019un grand penseur. Il y a alors un enjeu bien s\u00fbr scientifique, mais aussi id\u00e9ologique, \u00e0 ce que l\u2019\u00e9tendard soit le bon, qu\u2019il n\u2019y ait pas captation intellectuelle par quelqu\u2019un qui voudrait attacher \u00e0 ses propres convictions le \u00ab\u00a0goodwill\u00a0\u00bb du nom prestigieux (ainsi, nous dit Mistral, des n\u00e9olib\u00e9raux qui ont op\u00e9r\u00e9 un rapt sur Adam Smith). Le monde il y a un quart de si\u00e8cle \u00e9tait largement keyn\u00e9sien, croyant fortement \u00e0 la r\u00e9gulation et \u00e0 l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat apr\u00e8s les chocs des grands conflits mondiaux. Puis, les \u00e9conomistes ont majoritairement bascul\u00e9 vers une approche \u00ab\u00a0n\u00e9olib\u00e9rale\u00a0\u00bb, en partie sous l\u2019effet de chocs technologiques qui ont sembl\u00e9 donner une prime aux pays choisissant la flexibilit\u00e9 la plus grande. Ayant sous les yeux certaines des cons\u00e9quences de ce choix, on rebascule en ce moment vers une r\u00e9appr\u00e9ciation du r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat et du bien commun. \u00c0 voir. Mais, pendant ce temps, l\u2019\u00e9conomique poursuit sa \u00ab\u00a0demi\u00a0\u00bb-accumulation de connaissances.<\/p>\n<p>Cela ajoute plus qu\u2019une demi-raison de lire Mistral.<\/p>\n<hr \/>\n<p><em>\u00ab <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Sciences-humaines\/La-science-de-la-richesse\">La science de la richesse. Essai sur la construction de la pens\u00e9e \u00e9conomique<\/a><\/span><\/span> \u00bb de Jacques Mistral, aux \u00e9ditions Gallimard<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 sur le site voxfi.fr, le 20 mai dernier. Il faut une bonne dose de muscle, d\u2019aplomb et de culture pour entreprendre un livre \u00e9conomique d\u2019une telle envergure\u00a0: \u00ab\u00a0La science de la richesse. Essai sur la construction de la pens\u00e9e \u00e9conomique\u00a0\u00bb, Gallimard, 2019. 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