{"id":3956,"date":"2019-03-08T08:00:10","date_gmt":"2019-03-08T06:00:10","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=3956"},"modified":"2020-04-29T10:29:11","modified_gmt":"2020-04-29T08:29:11","slug":"lamerique-latine-virage-a-droite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=3956","title":{"rendered":"L\u2019Am\u00e9rique latine\u00a0: quel virage \u00e0 droite\u00a0?"},"content":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s ses \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;ENSAE et un premier s\u00e9jour en Am\u00e9rique latine (Colombie) comme \u00ab\u00a0volontaire du service national\u00a0\u00bb, Jean Louis Martin a travaill\u00e9 plusieurs ann\u00e9es comme consultant en macro\u00e9conomie, en finances publiques et statistiques \u00e9conomiques, principalement en Afrique (C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, Cap Vert&#8230;). Il a ensuite rejoint le secteur bancaire, dans des \u00e9quipes de recherche, mais aussi dans des fonctions commerciales dans la banque internationale, par exemple comme repr\u00e9sentant \u00e0 Mexico. Il est ensuite revenu aux \u00e9tudes \u00e9conomiques, et travaille maintenant comme consultant ind\u00e9pendant.<\/p>\n<p>Jean-Louis a accept\u00e9 de r\u00e9pondre aux questions de variances.eu \u00e0 l\u2019occasion de la publication sur le site Diploweb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> d\u2019un passionnant article sur le virage \u00e0 droite de l\u2019Am\u00e9rique latine, dont il nous livre les principaux enseignements \u00e0 travers cet entretien.<\/p>\n<p><em><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>L\u2019\u00e9lection de Jair Bolsonaro \u00e0 la pr\u00e9sidence br\u00e9silienne confirme un virage \u00e0 droite en Am\u00e9rique latine. Quelles sont selon toi les causes de cette \u00e9volution\u00a0? <\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p>Il faut d\u2019abord rappeler que ce virage n\u2019est ni g\u00e9n\u00e9ral ni massif. Certes, il y a eu les \u00e9lections de Mauricio Macri en Argentine en 2015, de Pedro Pablo Kuczynski au P\u00e9rou en 2016, de Sebasti\u00e1n Pi\u00f1era au Chili en d\u00e9cembre 2017, d\u2019Iv\u00e1n Duque en Colombie en juin 2018, et bien s\u00fbr de Jair Bolsonaro au Br\u00e9sil en octobre 2018. Mais plusieurs petits pays ont \u00e9lu des pr\u00e9sidents de gauche\u00a0: le Salvador, l\u2019Uruguay, l\u2019Equateur el le Costa Rica, et le Mexique a largement \u00e9lu Andr\u00e9s Manuel L\u00f3pez Obrador en juillet 2018. Et m\u00eame au Chili, tout en \u00e9lisant Sebasti\u00e1n Pi\u00f1era, les \u00e9lecteurs ont envoy\u00e9 des majorit\u00e9s de gauche au S\u00e9nat et \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est vrai que la pouss\u00e9e de gauche des ann\u00e9es 2000 est bien termin\u00e9e. Il y a bien s\u00fbr des raisons locales\u00a0: la corruption et l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 au Br\u00e9sil, la r\u00e9cession et la corruption en Argentine, la \u02bafatigue\u02ba de la coalition de centre-gauche au Chili, la tradition conservatrice en Colombie, qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 gouvern\u00e9e \u00e0 gauche\u2026 Mais il y a aussi des facteurs transverses.<\/p>\n<p>Je ne crois pas beaucoup aux accusations d\u2019\u02bairresponsabilit\u00e9 financi\u00e8re\u02ba port\u00e9es contre la gauche. Elles sont fond\u00e9es au Venezuela et en Argentine, plus discutables au Br\u00e9sil, et seraient tout \u00e0 fait injustes au Chili, en Uruguay, au P\u00e9rou ou en Equateur. Pas beaucoup plus \u00e0 celles d\u2019une corruption qui s\u2019aggraverait avec la gauche, m\u00eame si l\u2019argument a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 <em>ad nauseam<\/em> par Jair Bolsonaro. La corruption est \u00e0 mon avis li\u00e9e au niveau de robustesse des institutions. Par exemple, on ne constate en Uruguay aucune augmentation de la perception de la corruption depuis l\u2019acc\u00e8s au pouvoir de la gauche du Frente Amplio. Au Chili, pas non plus d\u2019impact apparent de l\u2019alternance gauche-droite. En revanche, au Mexique, la d\u00e9gradation est continue, que le PAN (droite) ou le PRI (centre-gauche) soient au pouvoir. Mais il est vrai que le cas du Venezuela, qui a sombr\u00e9 dans la dictature, le chaos \u00e9conomique, et une corruption effr\u00e9n\u00e9e, joue un r\u00f4le d\u2019\u00e9pouvantail bien utile pour les droites latino-am\u00e9ricaines, qui s\u2019en servent en Colombie, mais aussi au Br\u00e9sil et m\u00eame au Mexique.<\/p>\n<p>Pour moi, beaucoup plus d\u00e9cisives dans la pouss\u00e9e de droite ont \u00e9t\u00e9 la frustration et la peur du d\u00e9classement des classes moyennes latino-am\u00e9ricaines. Elles estiment \u00eatre flou\u00e9es\u00a0: elles sont \u00e0 peu pr\u00e8s les seules \u00e0 payer un imp\u00f4t sur le revenu et ne re\u00e7oivent en \u00e9change que des services publics (\u00e9ducation, sant\u00e9, et m\u00eame s\u00e9curit\u00e9) m\u00e9diocres, et pas am\u00e9lior\u00e9s par les gauches au pouvoir. En outre, le ralentissement des \u00e9conomies menace les plus fragiles de ces revenus moyens. Ils sont donc tr\u00e8s r\u00e9ceptifs \u00e0 un discours de droite contre l\u2019imp\u00f4t et l\u2019Etat, et rejoignent les oligarchies qui elles, ont toujours \u00e9t\u00e9 hostiles \u00e0 la gauche, parfois violemment (Colombie, Br\u00e9sil, Chili, Am\u00e9rique centrale).<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re cause, qui a jou\u00e9 un r\u00f4le important au Br\u00e9sil\u00a0: la mont\u00e9e des \u00e9glises \u00e9vang\u00e9liques, presque partout align\u00e9es sur la droite dure, et qui lui ont donn\u00e9 un acc\u00e8s nouveau aux \u00e9lecteurs les plus pauvres.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>La gauche a \u00e9t\u00e9 au pouvoir dans nombre de pays d\u2019Am\u00e9rique latine pendant les ann\u00e9es 2000. Qu\u2019est-ce qui a caract\u00e9ris\u00e9 les politiques de gauche sur le continent\u00a0? <\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p>Il y a des marqueurs clairs entre droite et gauche, en particulier sur les questions soci\u00e9tales. La ministre br\u00e9silienne de la famille, qui veut rhabiller les petits gar\u00e7ons en bleu et les petites filles en rose, nous en donne un exemple ridicule, mais il y a une vraie divergence, tout \u00e0 fait s\u00e9rieuse, sur le droit de la famille, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019avortement, les droits des minorit\u00e9s sexuelles\u2026 qui vient de l\u2019origine des deux camps\u00a0: la droite est partout l\u2019h\u00e9riti\u00e8re des partis cl\u00e9ricaux du XIX\u00e8me si\u00e8cle, quand la gauche est souvent la\u00efque.<\/p>\n<p>Ces diff\u00e9rences vont persister, notamment parce qu\u2019elles sont utilis\u00e9es par la droite comme un \u00ab\u00a0marqueur\u00a0\u00bb politique. On peut citer l\u2019exemple de la Colombie o\u00f9 un des th\u00e8mes de campagne de la droite uribiste<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> pendant la campagne du r\u00e9f\u00e9rendum sur l\u2019accord de paix avec les FARC en octobre 2016 \u00e9tait la \u00ab\u00a0th\u00e9orie du genre\u00a0\u00bb qui selon elle infestait presque toutes les pages de l\u2019accord. C\u2019\u00e9tait faux, mais l\u2019argument a port\u00e9. Les divergences vont m\u00eame s\u2019accentuer en raison du poids croissant des \u00e9vang\u00e9listes dans la population ayant une pratique religieuse, au d\u00e9triment de l\u2019Eglise catholique.<\/p>\n<p>Un autre sujet sur lequel on peut trouver une diff\u00e9rence entre la droite et une partie de la gauche est le traitement des minorit\u00e9s ethniques. Il n\u2019y a en effet que deux gouvernements de gauche, celui d\u2019Evo Morales en Bolivie et celui de Rafael Correa en Equateur, qui ont r\u00e9ellement essay\u00e9 de mieux int\u00e9grer les communaut\u00e9s indiennes au pouvoir politique, et par l\u00e0 am\u00e9liorer leur acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation et la sant\u00e9. Mais pas toute la gauche\u00a0: comme les gouvernements de droite, le PT de Lula et Dilma Rousseff au Brasil s\u2019est peu int\u00e9ress\u00e9 au sujet.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>Et en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique, les diff\u00e9rences ont-elles \u00e9t\u00e9 importantes entre droite et gauche\u00a0? <\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p>Pas tant que l\u2019on pourrait imaginer, et c\u2019est surprenant.<\/p>\n<p>Un bref retour en arri\u00e8re s\u2019impose. Les ann\u00e9es 80 et 90, quand toute l\u2019Am\u00e9rique latine, sauf Cuba, \u00e9tait gouvern\u00e9e \u00e0 droite, ont \u00e9t\u00e9 des ann\u00e9es de lib\u00e9ralisation \u00e9conomique. La crise de la dette du d\u00e9but des ann\u00e9es 80 avait en effet contraint tous les pays \u00e0 se plier aux recommandations du \u00ab\u00a0consensus de Washington\u00a0\u00bb, qui portaient essentiellement sur une lib\u00e9ralisation des march\u00e9s (commerce ext\u00e9rieur, flux de capitaux, privatisations\u2026), une ind\u00e9pendance des banques centrales, et un assainissement des finances publiques. Les deux premiers volets ont \u00e9t\u00e9 largement mis en \u0153uvre, celui sur les finances publiques nettement moins.<\/p>\n<p>Il y a certes eu un effort d\u2019augmentation des recettes, notamment par l\u2019instauration ou l\u2019\u00e9largissement de la TVA, mais le consensus de Washington recommandait aussi d\u2019utiliser les finances publiques pour r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s, par l&rsquo;imp\u00f4t et la fourniture de services sociaux (sant\u00e9, \u00e9ducation, retraites). En effet, si quelque chose est \u00e9vident aux yeux de l\u2019analyste politique ou \u00e9conomique ou m\u00eame du simple voyageur en Am\u00e9rique latine, c\u2019est bien l\u2019ampleur des in\u00e9galit\u00e9s et des injustices sociales dans la r\u00e9gion. Pour les seules disparit\u00e9s de revenu, mesur\u00e9es par le coefficient de Gini, l&rsquo;Am\u00e9rique latine est de loin le continent le plus in\u00e9galitaire. La moyenne des coefficients pour la r\u00e9gion est de 0,49, contre 0,38 en Asie de l&rsquo;Est et du Sud-est, 0,42 aux \u00c9tats-Unis, et 0,33 en France. En outre, l&rsquo;\u00ab\u00a0injustice sociale\u00a0\u00bb est loin d\u2019\u00eatre enti\u00e8rement per\u00e7ue par le coefficient de Gini, qui ne mesure que les in\u00e9galit\u00e9s de revenus; les in\u00e9galit\u00e9s de patrimoine sont ainsi bien plus s\u00e9v\u00e8res. Les efforts des gouvernements latino-am\u00e9ricains pour r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s sont pourtant rest\u00e9s modestes. Selon la Commission Economique pour l\u2019Am\u00e9rique latine et les Cara\u00efbes (CEPALC), les politiques redistributives ne r\u00e9duisent en Am\u00e9rique latine le Gini que de 9 points, contre 26 dans l&rsquo;Union Europ\u00e9enne (graphique 1).<\/p>\n<div id=\"attachment_3957\" style=\"width: 730px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-3957\" class=\"size-full wp-image-3957\" src=\"http:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/4.png\" alt=\"\" width=\"720\" height=\"418\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/4.png 720w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/4-300x174.png 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/4-600x348.png 600w\" sizes=\"(max-width: 720px) 100vw, 720px\" \/><p id=\"caption-attachment-3957\" class=\"wp-caption-text\">graphique 1\u00a0: coefficients de Gini et redistribution (autour de 2011)<\/p><\/div>\n<p>Le graphique 1 montre aussi une diff\u00e9rence importante entre l\u2019Europe et l\u2019Am\u00e9rique latine. Dans l\u2019Union Europ\u00e9enne, l\u2019essentiel de la redistribution est obtenu par la modulation de la pression fiscale en fonction des revenus (les revenus \u00e9lev\u00e9s sont en moyenne plus impos\u00e9s que les revenus faibles), et dans une moindre mesure par la prestation de services publics bon march\u00e9 ou gratuits (parce que les plus ais\u00e9s b\u00e9n\u00e9ficient eux aussi de ces services publics). En Am\u00e9rique latine, au contraire, la contribution de la fiscalit\u00e9 \u00e0 la redistribution est tr\u00e8s faible\u00a0: il est nul en Colombie, et il n\u2019est significatif qu\u2019en Uruguay et au Br\u00e9sil. Cela s\u2019explique par la faible imposition des revenus non-salariaux (or il s\u2019agit des revenus des plus riches\u00a0: b\u00e9n\u00e9fices, revenus financiers, revenus fonciers) et du poids relativement \u00e9lev\u00e9 de la TVA dans les ressources fiscales.<\/p>\n<p>L\u2019acc\u00e8s au pouvoir de partis de gauche n\u2019a pas significativement modifi\u00e9 les politiques \u00e9conomiques. Les continuit\u00e9s les plus \u00e9videntes sont dans la modestie du retour de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9tatisme\u00a0\u00bb. En dehors du Venezuela, il n\u2019y a eu que quelques nationalisations dans les secteurs de l\u2019\u00e9nergie et des <em>utilities <\/em>en Bolivie et en Argentine (o\u00f9 la plus importante a \u00e9t\u00e9 celle de la filiale locale de Repsol, YPF), et elles ont \u00e9t\u00e9 sauf exception n\u00e9goci\u00e9es et indemnis\u00e9es. Sauf en Argentine, il n\u2019y a pas eu non plus de remise en cause d\u2019un autre principe du consensus de Washington, celui de l\u2019ind\u00e9pendance des banques centrales.<\/p>\n<p>La continuit\u00e9 est \u00e9galement frappante en mati\u00e8re budg\u00e9taire. C\u00f4t\u00e9 recettes, les gouvernements de gauche ont certes essay\u00e9 de renforcer les recettes publiques (graphique 2). Mais leur hausse avait \u00e9t\u00e9 plus marqu\u00e9e pendant les ann\u00e9es 90 dans presque dans tous les pays, quand ceux-ci \u00e9taient tous gouvern\u00e9s \u00e0 droite. D\u2019autre part, la hausse de l\u2019imp\u00f4t sur les profits des soci\u00e9t\u00e9s est en partie le produit d\u2019une conjoncture favorable, celle de la forte progression des prix des mati\u00e8res premi\u00e8res jusqu\u2019en 2013.<\/p>\n<div id=\"attachment_3958\" style=\"width: 731px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-3958\" class=\"size-full wp-image-3958\" src=\"http:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/5.png\" alt=\"\" width=\"721\" height=\"432\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/5.png 721w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/5-300x180.png 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/5-600x360.png 600w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/5-627x376.png 627w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/5-440x264.png 440w\" sizes=\"(max-width: 721px) 100vw, 721px\" \/><p id=\"caption-attachment-3958\" class=\"wp-caption-text\">graphique 2\u00a0: \u00e9volution des ratios pr\u00e9l\u00e8vements fiscaux \/ PIB<\/p><\/div>\n<p>En revanche, l\u2019augmentation de la pression fiscale sur les revenus des personnes physiques a \u00e9t\u00e9 modeste; cet imp\u00f4t reste tr\u00e8s faible en Am\u00e9rique latine si on le compare \u00e0 son niveau moyen dans les pays de l\u2019OCDE\u00a0: il repr\u00e9sente respectivement 2,2% et 8,4% du PIB. Il est vrai que l\u2019aversion \u00e0 l\u2019imp\u00f4t est telle dans la r\u00e9gion que tous les gouvernements, de droite comme de gauche, voient souvent les parlements s\u2019opposer \u00e0 leurs ambitions r\u00e9formistes. On peut toutefois s\u2019\u00e9tonner qu\u2019un gouvernement de gauche y renonce <em>ex ante<\/em>, comme Andr\u00e9s Manuel L\u00f3pez Obrador qui pour amadouer les milieux d\u2019affaires mexicains a promis pendant sa campagne de ne pas entreprendre de r\u00e9forme fiscale pendant les trois premi\u00e8res ann\u00e9es de son mandat. Pourtant, le graphique 1 montre que l\u2019impact redistributif de la fiscalit\u00e9 mexicaine actuelle est bien modeste et le graphique 2 que le taux global de pr\u00e9l\u00e8vement est le plus faible de tous les grands pays de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 d\u00e9penses publiques, les politiques des gouvernements de gauche sont \u00e0 peine plus r\u00e9formistes. On doit constater (cf. graphique 1) qu\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019acc\u00e8s au pouvoir des partis de gauche, l\u2019effet redistributif des d\u00e9penses publiques est toujours faible. Les principaux programmes de transferts mon\u00e9taires conditionnels aux familles pauvres (<em>Bolsa Familia<\/em>, <em>Oportunidades, Juntos<\/em>\u2026) avaient \u00e9t\u00e9 mis en place par des gouvernements de droite. Ils ont certes \u00e9t\u00e9 parfois, comme <em>Bolsa Familia<\/em> au Br\u00e9sil, consid\u00e9rablement renforc\u00e9s par la gauche d\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir, et ont contribu\u00e9, avec l\u2019augmentation du salaire minimum par la gauche, \u00e0 sortir environ 35 millions de Br\u00e9siliens de la pauvret\u00e9.<\/p>\n<p>Mais certaines composantes de ces d\u00e9penses \u00ab\u00a0sociales\u00a0\u00bb ont un effet clairement r\u00e9gressif\u00a0: la d\u00e9pense publique contribue alors \u00e0 creuser les in\u00e9galit\u00e9s. C\u2019est par exemple le cas de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, o\u00f9 l\u2019essentiel des d\u00e9penses publiques b\u00e9n\u00e9ficie aux plus riches. Et c\u2019est surtout le cas des subventions \u00e0 l\u2019\u00e9nergie (gaz, essence et gasoil, \u00e9lectricit\u00e9) ou aux transports. Dans tous les pays o\u00f9 elles sont significatives (Argentine, Bolivie, Mexique\u2026), elles b\u00e9n\u00e9ficient beaucoup plus aux riches qu\u2019aux pauvres. Elles ont \u00e9t\u00e9 mises en place \u00e0 la fois par des gouvernements de droite et de gauche, mais constituaient un des piliers de la \u00ab\u00a0politique sociale\u00a0\u00bb des gouvernements Kirchner en Argentine.<\/p>\n<p>Au total, et malgr\u00e9 l\u2019ampleur du probl\u00e8me social en Am\u00e9rique latine, les gouvernements de gauche ne l\u2019ont pris en compte que bien timidement dans leurs politiques \u00e9conomiques. Il y a \u00e0 cela des raisons ext\u00e9rieures, notamment la d\u00e9pendance persistante \u00e0 la perception par les march\u00e9s financiers. Mais il y a aussi des blocages internes, \u00e0 commencer par l\u2019hostilit\u00e9 des plus riches \u00e0 l\u2019imp\u00f4t (et leur capacit\u00e9 \u00e0 y \u00e9chapper) et la peur des classes moyennes du \u00ab\u00a0d\u00e9classement\u00a0\u00bb. <em>In fine<\/em>, le bilan est bien plus modeste qu\u2019attendu.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em><strong>Droite et gauche ont \u00e9galement des approches similaires dans leurs relations avec le grand voisin d\u2019Am\u00e9rique du nord\u00a0? <\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p>C\u2019est un autre point sur lequel il y a assez peu de diff\u00e9rence. M\u00eame le Venezuela de Ch\u00e1vez n\u2019\u00e9tait pas si hostile aux Etats-Unis, jusqu\u2019\u00e0 ce que ceux-ci soutiennent le coup d\u2019Etat rat\u00e9 d\u2019avril 2002.<\/p>\n<p>Globalement, derri\u00e8re des discours d\u2019amiti\u00e9 plus ou moins sinc\u00e8res, tous les pays latino-am\u00e9ricains se m\u00e9fient des Etats-Unis, consid\u00e9r\u00e9s comme un partenaire in\u00e9vitable, un alli\u00e9 \u00e0 la fiabilit\u00e9 incertaine, et surtout comme un g\u00e9ant irascible dont les d\u00e9cisions unilat\u00e9rales s\u2019embarrassent peu des int\u00e9r\u00eats des Latino-Am\u00e9ricains. Cette perception s\u2019est renforc\u00e9e depuis l\u2019accession de Donald Trump \u00e0 la pr\u00e9sidence des Etats-Unis\u00a0: sa d\u00e9nonciation du trait\u00e9 de libre-commerce avec le Canada et le Mexique (l\u2019ALENA) montre que m\u00eame les alli\u00e9s les plus proches ne sont pas \u00e0 l\u2019abri des caprices du \u00ab\u00a0g\u00e9ant du Nord\u00a0\u00bb. M\u00eame avec le Br\u00e9sil, au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9vidente proximit\u00e9 id\u00e9ologique des deux dirigeants, les occasions de conflits commerciaux ne manquent pas, en particulier sur les produits de l\u2019agro-industrie. Pour les plus petits pays, le \u00ab\u00a0risque am\u00e9ricain\u00a0\u00bb va bien au-del\u00e0\u00a0: tous se rappellent les interventions militaires pas si anciennes et parfois tr\u00e8s violentes en R\u00e9publique dominicaine, \u00e0 Grenade ou \u00e0 Panam\u00e1.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc pour les gouvernements latino-am\u00e9ricains, de droite comme de gauche, de tenir compte des obsessions nord-am\u00e9ricaines dans la r\u00e9gion. Les obsessions anciennes, comme celles du communisme ou des drogues, et les plus \u00ab\u00a0Trumpiennes\u00a0\u00bb, comme les \u00e9changes commerciaux et l\u2019immigration. Le communisme n\u2019est plus vraiment un sujet, sauf avec Cuba et le Venezuela. La drogue en est encore un, et les Etats-Unis ont accru les pressions sur le principal producteur de coca\u00efne, la Colombie, pour une reprise des \u00e9pandages de glyphosate. Sur les \u00e9changes commerciaux, Donald Trump peut se targuer du succ\u00e8s de la ren\u00e9gociation de l\u2019ALENA. Mais cela aura probablement peu d\u2019effet sur le d\u00e9ficit commercial des Etats-Unis vis-\u00e0-vis du Mexique, en raison de l\u2019int\u00e9gration de l\u2019industrie des deux c\u00f4t\u00e9s de la fronti\u00e8re. Enfin, l\u2019immigration est un pur sujet de politique int\u00e9rieure des Etats-Unis\u00a0: les flux de \u00ab\u00a0<em>bad people<\/em>\u00a0\u00bb ont en effet d\u00e9j\u00e0 beaucoup baiss\u00e9 depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p><em><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Et pour terminer sur Bolsonaro, la violence de sa campagne est-elle repr\u00e9sentative d\u2019une nouvelle mani\u00e8re de faire de la politique sur le continent\u00a0? <\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p>On n\u2019avait en effet encore jamais vu, m\u00eame lors de la derni\u00e8re campagne pr\u00e9sidentielle aux Etats-Unis, ou de la campagne pour le r\u00e9f\u00e9rendum colombien de 2016, ou lors de diverses \u00e9lections v\u00e9n\u00e9zu\u00e9liennes (de la part du pouvoir chaviste dans ce dernier cas), un tel d\u00e9ferlement de mensonges grossiers, de \u00ab\u00a0l\u00e9gendes urbaines\u00a0\u00bb cr\u00e9\u00e9es de toutes pi\u00e8ces, de m\u00e9pris et de haine de l\u2019adversaire et de ses \u00e9lecteurs. On n\u2019avait pas non plus encore vu d\u2019utilisation aussi intensive et efficace des r\u00e9seaux sociaux. Est-ce pour autant le mod\u00e8le du futur\u00a0?<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas certain. Par exemple, au Mexique, A.M. L\u00f3pez Obrador a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu apr\u00e8s une campagne \u00e0 l\u2019ancienne, parcourant le pays pendant des ann\u00e9es, s\u2019appuyant sur des comit\u00e9s de soutien locaux, et exposant son programme devant les foules des meetings. Et ni Sebasti\u00e1n Pi\u00f1era au Chili, ni Tabar\u00e9 V\u00e1zquez en Uruguay n\u2019ont jug\u00e9 n\u00e9cessaire de diaboliser leur adversaire pour remporter les \u00e9lections.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est vrai que l\u2019\u00e9lecteur latino-am\u00e9ricain, apr\u00e8s avoir longtemps vot\u00e9 \u00ab\u00a0pour\u00a0\u00bb le candidat que lui indiquait le cacique local, vote maintenant, comme nous, plut\u00f4t \u00ab\u00a0contre\u00a0\u00bb. Contre ceux qui l\u2019ont d\u00e9\u00e7u, et la gauche d\u00e9\u00e7oit plus souvent que la droite. Contre ceux qu\u2019il estime ou dont on l\u2019a convaincu qu\u2019ils \u00e9taient les plus corrompus, m\u00eame s\u2019il ne se fait pas souvent beaucoup d\u2019illusion sur leurs adversaires. Contre les \u00ab\u00a0ennemis de Dieu\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0pervers\u00a0\u00bb et leurs d\u00e9fenseurs. Et m\u00eame encore contre les \u00ab\u00a0communistes\u00a0\u00bb ou suppos\u00e9s tels qui menaceraient sa position sociale. Dans un tel contexte, la calomnie et le mensonge paient.<\/p>\n<p>On ne peut donc exclure, dans certains pays qui traverseraient une crise \u00e9conomique s\u00e9v\u00e8re, un \u00e9pisode aigu de violence, ou une crise morale grave suite \u00e0 un \u00e9pisode de corruption particuli\u00e8rement scandaleux, l\u2019\u00e9mergence et l\u2019\u00e9lection de candidats hors syst\u00e8me. Le Br\u00e9sil r\u00e9unissait toutes ces circonstances\u00a0: il a \u00e9lu Jair Bolsonaro. Si Andr\u00e9s Manuel L\u00f3pez Obrador \u00e9choue au Mexique, le pays sera en grand risque du m\u00eame virage \u00ab\u00a0alternatif\u00a0\u00bb, derri\u00e8re un Bolsonaro local\u2026 ou un Ch\u00e1vez. Tocqueville, qui estimait que \u00ab\u00a0L\u2019Am\u00e9rique du sud ne peut supporter la d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb, aurait-il raison\u00a0?<\/p>\n<p><em>Mots cl\u00e9s : Am\u00e9rique latine, in\u00e9galit\u00e9s, politique \u00e9conomique, gauche et droite.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>Voir l\u2019article complet sur <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/diploweb.com\/\">Diploweb.com<\/a><\/span><\/span>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> C\u2019est-\u00e0-dire la droite repr\u00e9sent\u00e9e par Alvaro Uribe, Pr\u00e9sident de la Colombie de 2002 \u00e0 2010.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s ses \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;ENSAE et un premier s\u00e9jour en Am\u00e9rique latine (Colombie) comme \u00ab\u00a0volontaire du service national\u00a0\u00bb, Jean Louis Martin a travaill\u00e9 plusieurs ann\u00e9es comme consultant en macro\u00e9conomie, en finances publiques et statistiques \u00e9conomiques, principalement en Afrique (C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, Cap Vert&#8230;). 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