{"id":3877,"date":"2019-02-15T08:45:26","date_gmt":"2019-02-15T06:45:26","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=3877"},"modified":"2019-07-23T08:35:00","modified_gmt":"2019-07-23T06:35:00","slug":"economie-numerique-globalisation-de-nouveaux-problemes-mesure-de-croissance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=3877","title":{"rendered":"Economie num\u00e9rique, globalisation : de nouveaux probl\u00e8mes pour la mesure de la croissance ?"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Cet article<\/em><em>, r\u00e9sum\u00e9 d\u2019un dossier tr\u00e8s complet paru en octobre dernier dans l\u2019\u00e9dition 2018 de \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise \u2013 Comptes et dossiers\u00a0\u00bb<\/em><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><em><sup><strong>[1]<\/strong><\/sup><\/em><\/a><em>, aborde des probl\u00e8mes fondamentaux pour les statistiques macro-\u00e9conomiques. <\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Comment peut-on encore calculer un Produit <u>Int\u00e9rieur<\/u> Brut dans un monde domin\u00e9 par les multinationales\u00a0? Comment prendre en compte<\/em><em>,<\/em><em> dans un indicateur cens\u00e9 mesurer la croissance<\/em><em>, <\/em><em>une \u00e9<\/em><em>conomie num<\/em><em>\u00e9rique bas\u00e9e sur la gratuit\u00e9\u00a0et une acc\u00e9l\u00e9ration inconnue jusqu\u2019alors des nouveaux produits ? Le PIB est-il obsol\u00e8te\u00a0? Faut-il inventer de nouveaux indicateurs\u00a0<\/em><em>? <\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Didier Blanchet amorce des r\u00e9ponses tout en relativisant les choses. Nous esp\u00e9rons que son papier sera l\u2019occasion d\u2019ouvrir un d\u00e9bat dans nos colonnes.<\/em><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 2019 va marquer le dixi\u00e8me anniversaire du rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi sur la mesure de la performance \u00e9conomique et du progr\u00e8s social. Ces dix ann\u00e9es ont aussi \u00e9t\u00e9 celles de l\u2019apr\u00e8s-crise, avec de nouvelles raisons d\u2019interroger la pertinence de la comptabilit\u00e9 nationale. L\u2019id\u00e9e que le PIB surestimerait la hausse r\u00e9elle du pouvoir d\u2019achat et plus encore celle du bien-\u00eatre \u00e9tait l\u2019un des pr\u00e9suppos\u00e9s du rapport. Elle est de nouveau tr\u00e8s pr\u00e9sente\u00a0en ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e 2019. Une bonne part de l\u2019opinion publique ne se contente pas du message que le pouvoir d\u2019achat a fait du surplace depuis la crise, elle consid\u00e8re qu\u2019il aurait plut\u00f4t r\u00e9gress\u00e9. Mais l\u2019apr\u00e8s-crise a aussi vu ressurgir le soup\u00e7on sym\u00e9trique, celui d\u2019une sous-estimation de la croissance. Il avait \u00e9t\u00e9 incarn\u00e9 aux Etats-Unis dans les ann\u00e9es 1990 par le rapport Boskin et par le paradoxe bien connu de Solow\u00a0: des partages volume-prix suppos\u00e9s incapables de bien prendre en compte la part de la croissance qui passe par le renouvellement et la mont\u00e9e en gamme des produits, des ordinateurs pr\u00e9sents partout sauf dans les statistiques de productivit\u00e9. Les m\u00eames interrogations s\u2019appliquent aujourd\u2019hui aux biens et services issus de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique, et d\u2019autant plus que beaucoup d\u2019entre eux sont des produits apparemment gratuits, donc en principe hors du champ de la comptabilit\u00e9 nationale. La th\u00e8se est que la croissance serait toujours l\u00e0, mais sous des formes in\u00e9dites qui \u00e9chappent de plus en plus aux radars des comptables<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Il s\u2019y ajoute les effets de plus en plus visibles de l\u2019internationalisation des firmes et le d\u00e9fi qu\u2019elle repr\u00e9sente pour le \u00ab\u00a0I\u00a0\u00bb de PIB. La production des entreprises multinationales est difficile \u00e0 localiser, surtout lorsqu\u2019elle mobilise des actifs intangibles dont l\u2019attache peut \u00e9voluer tr\u00e8s facilement pour tirer parti des \u00e9carts de fiscalit\u00e9 entre pays. Cette question interpellait depuis longtemps les comptables nationaux. Elle est devenue incontournable depuis la publication \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2016 des chiffres de la croissance irlandaise<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>\u00a0: une croissance hors norme de 26\u00a0% entre 2014 et 2015, li\u00e9e \u00e0 l\u2019afflux vers le pays d\u2019actifs immat\u00e9riels de multinationales et des revenus g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par ces actifs. C\u2019est la cr\u00e9dibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019indicateur qui s\u2019est trouv\u00e9e une fois de plus affect\u00e9e par cet \u00e9pisode.<\/p>\n<p>Que penser de toutes ces questions\u00a0? Chacune d\u2019entre elles pr\u00e9sente deux volets. Le premier est empirique,\u00a0c\u2019est celui de l\u2019ampleur quantitative des biais. Ils sont par nature impossibles \u00e0 mesurer. On peut n\u00e9anmoins essayer d\u2019en proposer des majorants et, en l\u2019\u00e9tat actuel des \u00e9valuations, ils n\u2019apparaissent pas de nature \u00e0 fausser radicalement les messages port\u00e9s par les comptes. Mais il y a aussi des probl\u00e8mes conceptuels ou de communication sur les concepts. La question est de repr\u00e9ciser mais aussi \u00e9ventuellement de r\u00e9interroger ce que mesure exactement la comptabilit\u00e9 nationale, et pour r\u00e9pondre \u00e0 quels besoins<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>\u00a0?<\/p>\n<h3><strong>L\u2019affaire irlandaise<\/strong><\/h3>\n<p>Commen\u00e7ons par les questions que soul\u00e8ve l\u2019affaire Irlandaise, la fa\u00e7on dont elle remet en cause l\u2019ensemble des usages traditionnels du PIB. On peut structurer le d\u00e9bat en identifiant trois principaux\u00a0de ces usages : aider au pilotage \u00e0 court terme de la politique macro\u00e9conomique \u2013le PIB comme indicateur d\u2019activit\u00e9\u2013, permettre d\u2019\u00e9valuer la soutenabilit\u00e9 des d\u00e9penses publiques \u2013le PIB comme proxy de la base taxable de l\u2019\u00e9conomie\u2013 et enfin informer sur l\u2019\u00e9volution des conditions de vie de la population. Il est clair qu\u2019un indicateur \u00e9voluant comme l\u2019a fait la croissance irlandaise de 2014-2015 ne remplit plus aucun de ces trois objectifs. Il n\u2019informe plus sur la croissance locale de l\u2019activit\u00e9 et encore moins sur l\u2019\u00e9volution des conditions de vie de la population. Tout au plus pourrait-on arguer qu\u2019il mesure encore l\u2019\u00e9volution de la base taxable de l\u2019Etat irlandais, mais cette mesure est en trompe-l\u2019\u0153il\u00a0: ce potentiel taxable n\u2019est dynamique que parce qu\u2019il est peu tax\u00e9, il pourrait s\u2019\u00e9vaporer aussi vite qu\u2019il est apparu si l\u2019Irlande tentait de mieux l\u2019exploiter.<\/p>\n<p>L\u2019institut statistique irlandais a cherch\u00e9 \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 cette situation en proposant un indicateur alternatif\u00a0: un RNN*, qui est le revenu national net de la d\u00e9pr\u00e9ciation de ces actifs immat\u00e9riels. Son comportement est effectivement moins erratique puisque purg\u00e9 des revenus qui repartent d\u2019Irlande au profit des actionnaires non-r\u00e9sidents des firmes concern\u00e9es, et purg\u00e9 \u00e9galement de la part des profits non distribu\u00e9s qui sert uniquement \u00e0 compenser la d\u00e9pr\u00e9ciation des intangibles ayant afflu\u00e9 vers le pays. Les grands pays peuvent de leur c\u00f4t\u00e9 se rassurer en calculant que ce qui p\u00e8se lourd pour l\u2019\u00e9conomie irlandaise p\u00e8se beaucoup moins en pourcentage de leurs PIB. Du reste, il semble que cet afflux vers l\u2019Irlande ait plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 originaire de petits paradis fiscaux, donc sans effet n\u00e9gatif en miroir sur la mesure de la production des autres grandes \u00e9conomies.<\/p>\n<p>La situation reste n\u00e9anmoins peu satisfaisante, du point de vue conceptuel comme en termes de communication. De deux choses l\u2019une\u00a0: soit le PIB reste l\u2019indicateur phare de la comptabilit\u00e9 nationale et il faut qu\u2019il ait un sens pour les grandes comme pour les petites \u00e9conomies, soit ceci n\u2019est pas possible et il faut essayer d\u2019\u00e9voluer vers d\u2019autres indicateurs de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<h3><strong>Clarifier ce qu\u2019on sait mesurer au niveau local\u00a0: de la production, ou seulement des revenus\u00a0<\/strong><strong>?<\/strong><\/h3>\n<p>Risquons une position dans ce d\u00e9bat, en disant que la mondialisation interroge effectivement la pr\u00e9tention \u00e0 mesurer une \u00ab\u00a0production\u00a0int\u00e9rieure\u00a0\u00bb, avec la connotation physique qu\u2019elle continue de porter, et que ceci doit pousser \u00e0 revenir \u00e0 la notion moins discutable de revenu issu de la production, celui que les diff\u00e9rents pays tirent de mani\u00e8re durable ou passag\u00e8re de leur insertion dans les chaines de valeur mondiale. On aura certes toujours besoin d\u2019indicateurs de production mais force est d\u2019admettre que la notion de production \u00ab\u00a0en volume\u00a0\u00bb est une construction conventionnelle fragile, et d\u2019autant plus fragile que le processus de production est fragment\u00e9 ou fait coop\u00e9rer des facteurs de production localis\u00e9s en diff\u00e9rents endroits.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une difficult\u00e9 d\u00e9j\u00e0 connue des comptables r\u00e9gionaux\u00a0: lorsqu\u2019une entreprise totalement fran\u00e7aise combine les activit\u00e9s d\u2019un si\u00e8ge, de services administratifs, de centres de R et D et d\u2019unit\u00e9s de fabrication r\u00e9partis en diff\u00e9rents endroits du territoire, il n\u2018y a aucun moyen th\u00e9oriquement fond\u00e9 de caract\u00e9riser les parts du produit final de la firme qui sont \u00ab\u00a0produites\u00a0\u00bb en chaque point du territoire. Ce qu\u2019on sait mesurer est uniquement la fa\u00e7on dont ces diff\u00e9rents centres se partagent la valeur ajout\u00e9e globalement g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la firme. Elle refl\u00e8te au mieux des productivit\u00e9s marginales des facteurs localis\u00e9s dans ces centres, mais en aucun cas des productions en niveau, et cette ventilation territoriale du revenu peut \u00e9voluer tr\u00e8s fortement et tr\u00e8s rapidement si une part croissante de ce revenu revient \u00e0 des actifs intangibles \u00e0 la localisation totalement arbitraire. L\u2019affaire irlandaise est la transposition de ce probl\u00e8me au niveau transnational. Le fait que ce sont des revenus que l\u2019on mesure est d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s bien rendu par l\u2019expression de \u00ab\u00a0chaine globale de valeur\u00a0\u00bb : ce que nous mesurons est la cr\u00e9ation et \u00e9ventuellement l\u2019accaparement local de valeur, sans que des contreparties physiques soient syst\u00e9matiquement observables.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat sur le choix des indicateurs pourrait effectivement gagner \u00e0 repartir sur cette base. C\u2019est bien le revenu qui constitue la partie vraiment tangible de ce que mesure la comptabilit\u00e9 nationale, et il est bien plus facile d\u2019admettre qu\u2019il puisse parfois avoir un comportement tr\u00e8s volatil, tout particuli\u00e8rement dans de petites \u00e9conomies. Cette volatilit\u00e9 est une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il faut mesurer, pour ce qu\u2019elle nous r\u00e9v\u00e8le des effets pervers du manque de coordination fiscale entre pays. Ce qui ne retire bien s\u00fbr rien \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019indicateurs plus stables refl\u00e9tant la part de ces revenus qui profite r\u00e9ellement aux populations et aux finances publiques locales\u00a0: c\u2019est en ces termes qu\u2019il convient de lire la proposition de RNN* irlandais, sans pr\u00e9sager de savoir s\u2019il s\u2019agit bien l\u00e0 de la piste \u00e0 suivre <em>in fine<\/em>.<\/p>\n<h3><strong>Les raisons du ciblage sur les flux mon\u00e9taires, et la probl\u00e9matique des partages volume-prix<\/strong><\/h3>\n<p>Cette focalisation sur une lecture \u00ab\u00a0revenu\u00a0\u00bb de la comptabilit\u00e9 nationale aiderait-t-elle \u00e0 mieux r\u00e9pondre aux autres probl\u00e8mes \u00e9voqu\u00e9s en introduction\u00a0? La r\u00e9ponse est positive pour au moins l\u2019un d\u2019entre eux, celui de savoir s\u2019il faut ou pas int\u00e9grer au PIB nominal une mesure de ce qui est gratuit. Se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la notion de production n\u2019aide pas \u00e0 bien trancher ce d\u00e9bat, car la notion de production d\u00e9borde naturellement cette fronti\u00e8re du mon\u00e9taire\u00a0: les choses ne sont pas moins \u00ab\u00a0produites\u00a0\u00bb lorsqu\u2019elles le sont gratuitement que contre paiement. A contrario, la notion de revenu est mon\u00e9taire par nature, et personne ne conteste l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019indicateurs d\u00e9di\u00e9s \u00e0 cette composante mon\u00e9taire du niveau de vie. Cette restriction au mon\u00e9taire est par ailleurs coh\u00e9rente avec les deux premiers usages du PIB qu\u2019on a identifi\u00e9s plus haut. Se limiter au champ du mon\u00e9taire va compl\u00e8tement de soi si l\u2019objectif est la mesure de la base taxable. Il se peut certes que l\u2019\u00e9mergence de services gratuits aide \u00e0 am\u00e9liorer le bien-\u00eatre de la population, on l\u2019esp\u00e8re m\u00eame. Mais ce n\u2019est pas cette forme de progr\u00e8s \u00e9conomique qui aidera \u00e0 assurer le service ou le remboursement de la dette publique. Et la r\u00e9gulation macro\u00e9conomique conjoncturelle vise avant tout \u00e0 assurer des emplois r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s au plus grand nombre possible d\u2019individus\u00a0: la focalisation sur le mon\u00e9taire se justifie l\u00e0 encore pleinement.<\/p>\n<p>Quid alors du passage de ce revenu mon\u00e9taire \u00e0 un pouvoir d\u2019achat en volume\u00a0? La question est celle de la capacit\u00e9 du revenu \u00e0 procurer des paniers de biens rendant un service constant, avec des biens dont les prix et la qualit\u00e9 \u00e9voluent en permanence. Il s\u2019agit l\u00e0 de la notion th\u00e9orique d\u2019indice de prix \u00ab\u00a0\u00e0 utilit\u00e9 constante\u00a0\u00bb que les indices empiriques tentent plus ou moins de reproduire. Le fait que des biens en remplacent d\u2019autres est le principal probl\u00e8me auquel se heurte cette mesure et il n\u2019est pas neuf. Il n\u2019est g\u00e9rable que par hypoth\u00e8ses, par exemple par des approches de type prix h\u00e9doniques ou bien en supposant que les ratios de prix des g\u00e9n\u00e9rations successives de biens qui coexistent \u00e0 une date donn\u00e9e sont repr\u00e9sentatifs de leurs utilit\u00e9s marginales relatives pour le consommateur.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats auxquels on parvient de cette mani\u00e8re sont forc\u00e9ment entach\u00e9s d\u2019une marge d\u2019erreur, mais l\u2019impact sur la mesure de la croissance globale est mod\u00e9r\u00e9 par le fait que les postes concern\u00e9s sont loin de repr\u00e9senter la majeure partie de la consommation et de la production. Diverses tentatives ont \u00e9t\u00e9 faites pour donner des majorants du biais sur la mesure de la croissance. Elles concluent \u00e0 au plus quelques dixi\u00e8mes de points de croissance manquante, et cet \u00e9cart ne se serait pas sp\u00e9cialement aggrav\u00e9 sur la p\u00e9riode r\u00e9cente, car la probl\u00e9matique des nouveaux produits n\u2019est pas nouvelle. Ceci \u00e9carte l\u2019hypoth\u00e8se que le ralentissement actuel de la croissance serait un simple artefact li\u00e9 \u00e0 une d\u00e9t\u00e9rioration de la qualit\u00e9 des partages volumes-prix. Il n\u2019y a pas de sujet quantitatif majeur, du moins \u00e0 ce stade.<\/p>\n<h3><strong>Le gratuit\u00a0et la probl\u00e9matique plus large de niveau de vie \u00ab\u00a0\u00e9largi\u00a0\u00bb<\/strong><\/h3>\n<p>Pourtant, l\u00e0 encore, les messages quantitativement rassurants laissent subsister des probl\u00e8mes conceptuels et de communication. Ces d\u00e9bats sur la mesure de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique r\u00e9veillent les tensions qui ont toujours exist\u00e9 entre l\u2019objectif affich\u00e9 de mesure de la production et celui bien moins assum\u00e9 de mesure du bien-\u00eatre, ou tout au moins d\u2019une composante de ce dernier. Le terme de prix h\u00e9doniques ou la r\u00e9f\u00e9rence aux indices de prix \u00ab\u00a0\u00e0 utilit\u00e9 constante\u00a0\u00bb sont r\u00e9v\u00e9lateurs de la position un peu ambigu\u00eb des comptables nationaux dans ce d\u00e9bat. On sait tr\u00e8s bien que le PIB ne mesure pas le bien-\u00eatre, il lui manquera toujours beaucoup trop de choses pour cela. Mais, en m\u00eame temps, on voit bien, et les utilisateurs per\u00e7oivent bien, que la notion de \u00ab\u00a0volume\u00a0\u00bb est impossible \u00e0 conceptualiser sans r\u00e9f\u00e9rence au concept \u00e9conomique d\u2019utilit\u00e9\u00a0: on imagine mal une mesure de la croissance qui ne rende pas compte de ce que les nouveaux produits ajoutent \u00e0 l\u2019utilit\u00e9 du consommateur final. On est donc pris entre deux feux\u00a0: il faut dire et r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019on ne mesure pas le bien-\u00eatre, tout en \u00e9tant oblig\u00e9 d\u2019admettre qu\u2019on mesure quelque chose qui a \u00e0 voir avec lui, mais sans fa\u00e7on simple de caract\u00e9riser la chose en question.<\/p>\n<p>Et ceci fait aussit\u00f4t revenir la probl\u00e9matique du gratuit. Avoir exclu ce dernier de la mesure du revenu nominal allait de soi. Mais le passage aux volumes ou au pouvoir d\u2019achat donne in\u00e9vitablement envie de le faire r\u00e9apparaitre au d\u00e9nominateur, car l\u2019\u00e9mergence de substituts gratuits \u00e0 des biens ou services payants n\u2019est qu\u2019un cas extr\u00eame d\u2019apparition de substituts meilleur march\u00e9 que les produits d\u2019origine\u00a0: il n\u2019y a pas de raison de la traiter diff\u00e9remment. Les indices de prix en tiennent d\u2019ailleurs un peu compte. Dans le cas rare o\u00f9 c\u2019est un bien existant qui devient gratuit, on enregistre bien une baisse de 100 % de son prix, pond\u00e9r\u00e9e par son poids initial dans le budget des m\u00e9nages. Il y a aussi le fait que l\u2019arriv\u00e9e de nouveaux produits gratuits doit normalement tirer vers le bas les prix de leurs substituts payants, ce que les indices de prix prennent en compte. Mais ce ne sont que des r\u00e9ponses partielles. Faut-il envisager des traitements plus syst\u00e9matiques ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse \u00e0 cette question est forc\u00e9ment oui dans l\u2019absolu, mais pas forc\u00e9ment dans le cadre de la comptabilit\u00e9 nationale, car elle conduit \u00e0 rouvrir l\u2019ensemble des th\u00e8mes couverts par le rapport Stiglitz, qui avait convenu que la comptabilit\u00e9 nationale ne peut pas tout faire. Ce qui pose probl\u00e8me est que ces services num\u00e9riques gratuits ne sont qu\u2019une petite part d\u2019un tr\u00e8s grand nombre d\u2019autres d\u00e9terminants du bien-\u00eatre pour lesquels on ne dispose pas non plus de signal prix et que le rapport avait discut\u00e9s de mani\u00e8re tr\u00e8s extensive. Il serait incoh\u00e9rent de multiplier les chiffrages de ces services num\u00e9riques gratuits sans faire de m\u00eame pour l\u2019ensemble des autres d\u00e9terminants non mon\u00e9taires du bien-\u00eatre. Leur prise en compte est le but de mesures du niveau de vie \u00ab\u00a0\u00e9largi\u00a0\u00bb, qui sont la seule fa\u00e7on de vraiment d\u00e9partager entre ceux qui voient la croissance moins rapide ou plus rapide que le PIB ne la mesure, et qui ont peut-\u00eatre raison chacun de leur c\u00f4t\u00e9 pour des cat\u00e9gories distinctes de la population. C\u2019est une d\u00e9marche indispensable, il y a des cadres th\u00e9oriques sur lesquels elle peut s\u2019appuyer mais, en l\u2019\u00e9tat, il ne peut s\u2019agir que de travaux d\u2019\u00e9tude ou de recherche impossibles \u00e0 faire passer dans le calendrier de production des comptes.<\/p>\n<p>Au total, c\u2019est dans un r\u00f4le interm\u00e9diaire que la comptabilit\u00e9 nationale se trouve donc oblig\u00e9e de rester, mais pas moins mobilisateur pour autant. Elle est avant tout un outil de mesure des revenus ou des flux mon\u00e9taires entre agents, ainsi que de leurs patrimoines. Elle doit d\u00e9sormais le faire en s\u2019accommodant de la plus forte mobilit\u00e9 g\u00e9ographique de certains de ces revenus.\u00a0Bien le faire est d\u00e9j\u00e0 une charge consid\u00e9rable, avec des enjeux suffisamment importants pour justifier les moyens qu\u2019on lui consacre et la visibilit\u00e9 qu\u2019on lui donne. Cette comptabilit\u00e9 nationale est critiqu\u00e9e, mais ses critiques pr\u00e9conisent-ils qu\u2019on cesse de mesurer les revenus des m\u00e9nages et des entreprises, ainsi que les ressources des Etats? On imagine mal que telle soit leur intention. Une fois mesur\u00e9s ces flux nominaux, la comptabilit\u00e9 nationale en propose des \u00e9quivalents en volume, avec les conventions qui sont les siennes\u00a0: la croissance ainsi mesur\u00e9e refl\u00e8te une part de l\u2019\u00e9volution des niveaux de vie et donc du bien-\u00eatre, assez substantielle pour occuper une place de choix dans le suivi des conditions de vie, mais sans pr\u00e9tention \u00e0 \u00e9puiser leur mesure.<\/p>\n<hr \/>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup><strong>[1]<\/strong><\/sup><\/a> <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.insee.fr\/fr\/statistiques\/3614240?sommaire=3614262\">https:\/\/www.insee.fr\/fr\/statistiques\/3614240?sommaire=3614262<\/a><\/span><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> La th\u00e8se est formul\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s radicale par Feldstein (2017), \u00ab\u00a0Underestimating the Real Growth of GDP, Personal Income, and Productivity\u00a0\u00bb, Journal of Economic Perspectives, vol. 31(2), pp. 145-164. Elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e pour le Royaume-Uni par le rapport Bean, paru en 2016 (<span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.gov.uk\/government\/publications\/independent-review-of-uk-economic-statistics-final-report\">https:\/\/www.gov.uk\/government\/publications\/independent-review-of-uk-economic-statistics-final-report<\/a><\/span><\/span>).<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Un prochain article de <span style=\"text-decoration: underline; color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/variances.eu\">variances.eu<\/a><\/span> sera sp\u00e9cifiquement consacr\u00e9 \u00e0 cette affaire du PIB irlandais<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> Pour un tour d\u2019horizon plus complet, voir Blanchet, Khder, Leclair, Lee, Poncet et Ragache (2018), \u00ab\u00a0La croissance est-elle sous-estim\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb in l\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise, comptes et dossiers, coll. Insee R\u00e9f\u00e9rences, \u00e9dition 2018 (<span style=\"text-decoration: underline; color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.insee.fr\/fr\/statistiques\/3614240?sommaire=3614262\">https:\/\/www.insee.fr\/fr\/statistiques\/3614240?sommaire=3614262<\/a><\/span>).<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article, r\u00e9sum\u00e9 d\u2019un dossier tr\u00e8s complet paru en octobre dernier dans l\u2019\u00e9dition 2018 de \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise \u2013 Comptes et dossiers\u00a0\u00bb[1], aborde des probl\u00e8mes fondamentaux pour les statistiques macro-\u00e9conomiques. Comment peut-on encore calculer un Produit Int\u00e9rieur Brut dans un monde domin\u00e9 par les multinationales\u00a0? 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