{"id":3792,"date":"2019-01-09T07:45:54","date_gmt":"2019-01-09T05:45:54","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=3792"},"modified":"2020-04-29T09:54:09","modified_gmt":"2020-04-29T07:54:09","slug":"marchand-de-venise-outil-pedagogique-debutants-finance-bien-plus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=3792","title":{"rendered":"\u00ab Le marchand de Venise \u00bb comme outil p\u00e9dagogique pour les d\u00e9butants en finance\u2026 et bien plus"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Le marchand de Venise\u00a0\u00bb de Shakespeare est une pi\u00e8ce fortement antis\u00e9mite \u2013 on va y venir \u2013 en m\u00eame temps qu\u2019une plong\u00e9e extraordinaire dans le monde financier de l\u2019\u00e2ge pr\u00e9classique en Europe. On pr\u00e9tend ici qu\u2019elle peut servir de bonne introduction \u00e0 un cours d\u2019initiation \u00e0 la finance. Elle montre en particulier que la finance est beaucoup plus que le simple calcul des int\u00e9r\u00eats compos\u00e9s ou du prix des options. Elle plonge dans les affaires de la cit\u00e9. Il faut la lire et la faire lire, <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.atramenta.net\/telecharger-ebook-gratuit\/oeuvre11913.html\">ici sur Internet<\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n<p>Rappelons le sc\u00e9nario\u00a0: Bassiano est un jeune v\u00e9nitien flamboyant, mais dispendieux. Il veut \u00e0 la fois \u00e9teindre ses dettes et faire meilleure figure aux yeux de la belle Portia dont il brigue la main. Il demande donc l\u2019appui financier de son fid\u00e8le ami Antonio, jeune, riche et tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux armateur dont les bateaux sillonnent les mers. Antonio n\u2019a pas sur lui les 3.000 ducats qu\u2019il s\u2019engage \u00e0 pr\u00eater \u00e0 Bassiano\u00a0: ses bateaux, tous au large, ne rentreront au port que dans les deux mois. Il va donc voir le banquier juif Shylock pour emprunter la somme et signe un billet qui l\u2019engage \u00e0 la rembourser au terme de trois mois et sur ses fonds propres, sauf \u00e0 devoir indemniser Shylock par une livre de sa chair pr\u00e9lev\u00e9e au plus pr\u00e8s du c\u0153ur. Mais voici qu\u2019une \u00e0 une tombent les nouvelles : ce ne sont que naufrages successifs pour ses bateaux.<\/p>\n<p>Il vient, jusqu&rsquo;au d\u00e9nouement, cette s\u00e9rie de questions\u00a0:<\/p>\n<h3><strong>1. La concurrence<\/strong><\/h3>\n<p>Shylock, \u00e0 qui l\u2019on demande pourquoi il met une p\u00e9nalit\u00e9 si exorbitante en cas de d\u00e9faut sur la dette, r\u00e9pond\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Je le hais parce qu\u2019il est chr\u00e9tien, mais je le hais bien davantage parce qu\u2019il a la basse simplicit\u00e9 de pr\u00eater de l\u2019argent gratis et qu\u2019il fait baisser \u00e0 Venise le taux de l\u2019usance.\u00a0\u00bb <\/em>(Acte I, sc\u00e8ne 3)<\/p>\n<p>On reste encore, la pi\u00e8ce date de la fin du 16\u00e8me si\u00e8cle, dans l\u2019interdit chr\u00e9tien de l\u2019int\u00e9r\u00eat. Antonio est certes g\u00e9n\u00e9reux, mais surtout fid\u00e8le \u00e0 cet enseignement. Or, l\u2019argent a un co\u00fbt et pr\u00eater gratuitement p\u00e9nalise l\u2019interm\u00e9diation financi\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette question avait une dimension plus large au Moyen-\u00e2ge. Car la prohibition de l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9tait aussi la prohibition d\u2019un certain surprofit. Les historiens racontent les probl\u00e8mes de concurrence qui \u00e9taient soulev\u00e9s aux alentours des grands monast\u00e8res\u00a0: la r\u00e8gle du \u00ab\u00a0juste prix\u00a0\u00bb prohibait de gagner un profit abusif, con\u00e7u comme \u00e9tant un profit de monopole, sur les productions monacales. Dans une interpr\u00e9tation exag\u00e9r\u00e9e mais fr\u00e9quente de cette r\u00e8gle, les productions de certains monast\u00e8res \u00e9taient vendues \u00e0 marge nulle et b\u00e9n\u00e9ficiaient de surcro\u00eet d\u2019un co\u00fbt du travail imbattable sachant le faible prix des pri\u00e8res dont se nourrissaient les bons moines. Arrivant sur le march\u00e9, elles \u00e9vin\u00e7aient les paysans et artisans de la zone. La florescence des Cluny et autres Citeaux valait souvent nuage de sauterelles pour les environs.<\/p>\n<p>Shakespeare est sensible \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 et \u00e0 la loi de l\u2019offre et de la demande. La fille de Shylock, dans la suite de la pi\u00e8ce, va se convertir au christianisme par amour pour Lorenzo, son beau V\u00e9nitien. Ses amis charrient gentiment Lorenzo, lui disant \u2013 telle est la blague qu\u2019introduit Shakespeare\u00a0! \u2013 qu\u2019\u00e0 convertir aussi facilement les juifs, le prix du porc va monter \u00e0 Venise\u00a0!<\/p>\n<h3><strong>2. La prohibition de l\u2019int\u00e9r\u00eat<\/strong><\/h3>\n<p>Commun pourtant aux trois religions du livre, les gens comprennent mal cet interdit aujourd\u2019hui, alors qu\u2019il fait partie de notre vie quotidienne. Si un parent ou un ami proche vous demande un coup de main financier, vous trouverez probablement inconvenant de demander un int\u00e9r\u00eat sur le pr\u00eat. On ne se fait pas d\u2019argent sur le dos d\u2019un ami. Et si le risque est important, on devient associ\u00e9, et non pr\u00eateur, pour \u00e9viter la cassure dans les relations personnelles que peut provoquer un pr\u00eat non rembours\u00e9. Si la communaut\u00e9 des croyants, l\u2019<em>umma<\/em> dans la religion musulmane, est une famille, comment concevoir des relations sociales bas\u00e9es sur le gain financier ? Les soci\u00e9t\u00e9s f\u00e9odales chr\u00e9tiennes, gouvern\u00e9es par la vertu et l\u2019h\u00e9ro\u00efsme, ne pouvaient pas l\u2019accepter, alors qu\u2019elles y \u00e9taient relativement indiff\u00e9rentes avant le f\u00e9odalisme. La loi juive, pour une fois moins ambitieuse, limitait explicitement l\u2019interdit \u00e0 votre seul \u00ab fr\u00e8re \u00bb, nous dit le L\u00e9vitique. Il a fallu attendre le 17\u00e8me si\u00e8cle en terre chr\u00e9tienne pour que la notion naissante d\u2019\u00ab int\u00e9r\u00eat \u00bb, dans un sens moral plus large signifiant avantage ou aspiration, redonne sa l\u00e9gitimit\u00e9 au taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat des banquiers. Et plus tard, l\u2019invention juridique de la \u00ab responsabilit\u00e9 limit\u00e9e \u00bb, qui corrige une partie de l\u2019asym\u00e9trie entre actionnaire et cr\u00e9ancier, est venue limiter les droits du cr\u00e9ancier au seul succ\u00e8s du projet, et non \u00e0 l\u2019ensemble du patrimoine du d\u00e9biteur. Avec une rigidit\u00e9 qui s\u2019accompagne de pas mal d\u2019hypocrisie, on comprend qu\u2019un certain Islam mette le veto sur les contrats financiers qui n\u2019impliquent pas une participation aux risques des affaires.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9poque tr\u00e8s r\u00e9cente semble aller fortement en sens inverse et renforce tous les jours les droits du cr\u00e9ancier. Il n\u2019y a m\u00eame plus la forte inflation qu\u2019on connaissait il y a quelques d\u00e9cennies pour all\u00e9ger le sort du particulier ou du pays d\u00e9biteur qui ploie sous un exc\u00e8s de dette.<\/p>\n<p>Antonio ne fait que traduire ce pr\u00e9jug\u00e9 de l\u2019\u00e9poque. Quand Shylock parle de taux d\u2019usance, Antonio r\u00e9pond taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, usant \u00e0 dessein de ce mot d\u00e9gradant.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>Shylock\u00a0: \u00ab\u00a0Dans les lieux d\u2019assembl\u00e9es des marchands, il invective contre mes march\u00e9s, mes gains bien acquis, qu\u2019il appelle int\u00e9r\u00eats. (Acte I, sc\u00e8ne 3). <\/em><\/p>\n<p>Et Antonio\u00a0de r\u00e9pondre :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>\u00ab\u00a0Quoique je ne pr\u00eate ni n\u2019emprunte \u00e0 int\u00e9r\u00eat, cependant pour fournir aux besoins pressants d\u2019un ami, je d\u00e9rogerai \u00e0 ma coutume.\u00a0\u00bb <\/em>(ibid.)<\/p>\n<p>Et\u00a0aussi :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>\u00ab\u00a0<\/em><em>L\u2019<\/em><em>amiti<\/em><em>\u00e9 a-t-elle jamais exig\u00e9 qu\u2019<\/em><em>un st<\/em><em>\u00e9rile m\u00e9tal produis\u00eet pour elle dans les mains d\u2019un ami ?\u00a0\u00bb <\/em>(ibid.)<\/p>\n<h3><strong>3. Pourquoi le prix du sang comme clause de d\u00e9faut\u00a0<\/strong><strong>? <\/strong><\/h3>\n<p>C\u2019est s\u00e9v\u00e8re en effet, et \u00e7a tournera mal pour Shylock on le sait, mais il ne faut pas \u00eatre trop choqu\u00e9. Le d\u00e9faut sur une dette pouvait \u00eatre puni par la mort sous l\u2019Antiquit\u00e9 et le plus souvent par mise en esclavage. Les romans de Dickens sont l\u00e0 pour montrer que la prison pour dette valait encore dans l\u2019Angleterre victorienne.<\/p>\n<p>Il faut se persuader du traumatisme, y compris social, qu\u2019est la rupture contractuelle d\u2019une dette. Alors que le contrat d\u2019association est un partage des risques et ne laisse que ses yeux pour pleurer si les affaires tournent mal, rompre un engagement de dette est un fait \u00ab\u00a0chaotique\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Raconte-moi ce que tu veux sur le sort de tes affaires, mais je veux mon argent\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il a fallu une \u00e9volution juridique et culturelle tr\u00e8s complexe avant qu\u2019on puisse entendre que le contrat de pr\u00eat est aussi un contrat de partage de risque, aux modalit\u00e9s particuli\u00e8res. L\u2019instabilit\u00e9 du droit moderne de la faillite atteste de la difficult\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer cette discontinuit\u00e9\u00a0: comment partager la perte\u00a0? Quelle p\u00e9nalit\u00e9 pour qui renie sa parole\u00a0? Comment \u00e9viter la tentation de g\u00e9rer sans prudence, si on efface l\u2019ardoise au moindre \u00e9cueil (l\u2019al\u00e9a moral)\u00a0?<\/p>\n<h3><strong>4- Pourquoi Shylock ne prend-il pas en gage les bateaux\u00a0<\/strong><strong>? <\/strong><\/h3>\n<p>C\u2019est le commerce maritime, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Venise, qui a donn\u00e9 naissance aux techniques financi\u00e8res modernes. Le plus naturel aurait \u00e9t\u00e9 de pr\u00eater par <em>commenda <\/em>ou pr\u00eat \u00e0 la grosse, qui est en fait un contrat de pr\u00eat avec hypoth\u00e8que sur les bateaux et cargaison, avec clause participative au r\u00e9sultat, ce qu\u2019on comprend ais\u00e9ment sachant le risque de naufrage ou de d\u00e9gradation des marchandises qui pr\u00e9valait dans le commerce maritime de l\u2019\u00e9poque (un taux de casse de 5%, soit un bateau sur 20 qui ne rentrait pas au port, \u00e9tait courant en ces temps).<\/p>\n<p>Mais il s\u2019agit l\u00e0 de cr\u00e9dit \u00e0 long terme, alors qu\u2019Antonio ne voulait qu\u2019une ligne de liquidit\u00e9 pour faire la soudure entre son besoin de cash et l\u2019arriv\u00e9e prochaine des bateaux. Il aurait fallu qu\u2019exist\u00e2t le \u00ab\u00a0d\u00e9couvert bancaire\u00a0\u00bb, un produit \u00e0 la r\u00e9flexion tr\u00e8s complexe, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il ne porte aucun gage, garantie ou collat\u00e9ral (trop co\u00fbteux \u00e0 \u00e9tablir pour une courte p\u00e9riode) et qu\u2019il associe le pr\u00eateur au risque agr\u00e9g\u00e9 de l\u2019emprunteur.<\/p>\n<h3><strong>5. Pourquoi Antonio, non endett\u00e9, est-il en d\u00e9faut devant son banquier\u00a0<\/strong><strong>? <\/strong><\/h3>\n<p>Cela fait distinguer solvabilit\u00e9 et liquidit\u00e9. Antonio n\u2019a aucune dette \u00e0 son bilan (il a m\u00eame des cr\u00e9ances de tous les pr\u00eats qu\u2019il accorde lib\u00e9ralement). Sa solvabilit\u00e9 est excellente. M\u00eame si tous ses bateaux devaient couler, il ne serait pas en faillite\u00a0: son entreprise dispara\u00eetrait sans bruit, comme l\u2019ont fait ses bateaux. Eh oui, en l\u2019absence de dettes, un \u00e9chec industriel n\u2019entra\u00eene pas de faillite, ce qui surprend toujours les d\u00e9butants en finance, qui confondent l\u2019exploitation et son financement. C\u2019est la dette, l\u2019\u00e9l\u00e9ment cacog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Le mot de fonds propres trouble souvent. Les fonds propres, pour le non-initi\u00e9, c\u2019est l\u2019argent qui est \u00e0 l\u2019entreprise en propre, c\u2019est donc sa caisse. Non\u00a0! c\u2019est une source de financement, mise en caisse ou immobilis\u00e9e en actifs, apport\u00e9e par les actionnaires en contrepartie de droits \u00e0 profit et de droits politiques bien d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p>Il est rare aujourd&rsquo;hui qu\u2019une crise de liquidit\u00e9 entra\u00eene d\u00e9faut si l\u2019entreprise est solvable. On se contente de virer le directeur financier qui n\u2019a pas su adosser son financement \u00e0 son actif. Le rationnement bancaire, fr\u00e9quent en p\u00e9riode de crise financi\u00e8re, est une exception\u00a0: on est solvable et pourtant personne n\u2019est l\u00e0 pour vous pr\u00eater, ce qui vous force \u00e0 vendre vos actifs \u00e0 la casse. L\u2019industrie bancaire, qui vit de confiance, est une autre exception\u00a0: si crise de liquidit\u00e9, vos clients se ruent au guichet et vous voici \u00e0 terre.<\/p>\n<h3><strong>6. \u00c0 nouveau sur la prohibition de l\u2019int\u00e9r\u00eat <\/strong><\/h3>\n<p>Il serait trop facile de ne voir chez Antonio qu\u2019une simple r\u00e9action d\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la r\u00e8gle. Son univers mental n\u2019est pas le calcul ou la soumission. Il est g\u00e9n\u00e9reux, du moins avec son groupe d\u2019amis.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce de Shakespeare a fascin\u00e9 les philosophes et sociologues, \u00e0 la suite de Marcel Mauss<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Antonio \u00ab\u00a0donne\u00a0\u00bb parce qu\u2019il est malcommode de pr\u00eater. Ceci \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le don est un mode d\u2019\u00e9changes assez commun, un suppl\u00e9tif du cr\u00e9dit. Je donne, et l\u2019on me doit, sans qu\u2019il y ait n\u00e9cessairement l\u2019\u00e9quivalent mon\u00e9taire dans cette r\u00e9ciproque, ni un d\u00e9lai pr\u00e9cis. C\u2019est une sorte de dette non contractuelle, beaucoup plus souple, moins propice \u00e0 d\u00e9faut, plus riche en lien social, exigeant la confiance et donc cr\u00e9atrice de confiance comme dans tout contrat incomplet. Mais en retour plus contraignante moralement jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre \u00e9touffante. Le march\u00e9 et le contrat de pr\u00eat ont l\u2019avantage de rendre anonymes et donc plus \u00ab\u00a0libres\u00a0\u00bb les relations humaines. C\u2019est le choc culturel entre Antonio et Shylock\u00a0: l\u2019un voit la confiance, l\u2019autre la r\u00e8gle<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>On pourrait noter aussi que tous les si\u00e8cles qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019\u00e2ge industriel \u00e9taient des p\u00e9riodes sans croissance. Selon Angus Maddison, la croissance r\u00e9elle entre 1000 et 1500 s\u2019est \u00e9lev\u00e9 \u00e0 0,1% par an. Certaines estimations donnent pourtant un niveau de 5% pour le taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat r\u00e9el (<span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/voxeu.org\/article\/suprasecular-stagnation\">voir les travaux d\u2019un jeune \u00e9conomiste de Harvard, Paul Schmelzing<\/a><\/span><\/span>). Dans une probl\u00e9matique \u00e0 la Piketty, celui qui pr\u00eate dans ce contexte peut ais\u00e9ment s\u2019enrichir, celui qui s\u2019endette ais\u00e9ment se ruiner. Si le pr\u00eat \u00e0 int\u00e9r\u00eat emportait souvent malheur et d\u00e9gradation morale, on comprend que des autorit\u00e9s soucieuses du bien commun l\u2019interdisent. La Bible d\u00e9cr\u00e8te par exemple un moratoire sur les dettes tous les sept ans. Sans avoir besoin de la lire, les rois de l\u2019\u00e9poque faisaient souvent d\u00e9faut ou coupaient la t\u00eate de leurs cr\u00e9anciers.<\/p>\n<h3><strong>7. La diversification<\/strong><\/h3>\n<p>Pourquoi Antonio est-il assez fou pour \u00e9crire ce contrat de pr\u00eat\u00a0? On touche ici un des enseignements les plus pointus de la pi\u00e8ce. En fait, Antonio est heureux d\u2019\u00e9crire la clause d\u2019indemnit\u00e9 parce qu\u2019il estime ne courir absolument aucun risque. Motif\u00a0: il a parfaitement diversifi\u00e9 ses actifs\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>J\u2019en rends gr\u00e2ces au sort ; toutes mes esp\u00e9rances ne sont pas aventur\u00e9es sur une seule chance, ni r\u00e9unies en un m\u00eame lieu ; et ma fortune enti\u00e8re ne d\u00e9pend pas des \u00e9v\u00e9nements de cette ann\u00e9e. Ce ne sont donc pas mes marchandises qui m\u2019attristent.<\/em> (Acte I, sc\u00e8ne 1)<\/p>\n<p>Si chaque bateau a une chance sur 20 de couler, et si le risque de temp\u00eate est ind\u00e9pendant d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre, la diversification par bonne r\u00e9partition spatiale est une couverture efficace. Si l\u2019armateur a beaucoup de bateaux, la loi des grands nombres lui assure que la perte finale, \u00ab\u00a0perte certaine\u00a0\u00bb dira-t-on, sera de 5% du capital.<\/p>\n<p>Comme un bateau est un bien capital tr\u00e8s on\u00e9reux, que les larges soci\u00e9t\u00e9s de capitaux n\u2019existaient pas encore, il \u00e9tait impossible \u00e0 l\u2019armateur personne physique, si riche f\u00fbt-il, de disposer d\u2019une flotte qui s\u2019auto-assure uniquement par diversification. D\u2019o\u00f9 l\u2019invention d\u00e8s cette \u00e9poque \u2013 en fait, cela remonte \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9 romaine \u2013 des soci\u00e9t\u00e9s par actions \u00e0 capital ferm\u00e9. Chaque armateur prenait une petite part de chaque bateau, laissant l\u2019un d\u2019entre eux en avoir la part majoritaire et la gestion. Une m\u00eame masse de capitaux pour un individu donn\u00e9 permettait d\u2019obtenir, par le jeu de multiples participations minoritaires, la diversification souhait\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019assurance maritime est aussi n\u00e9e \u00e0 cette \u00e9poque\u00a0: si chaque armateur accepte de payer une prime sur la valeur de son unique bateau (de 5% dans notre exemple), et que l\u2019assureur a un portefeuille de clients suffisamment large, voici l\u2019armateur couvert m\u00eame s\u2019il ne poss\u00e8de qu\u2019un unique bateau.<\/p>\n<p>Le co\u00fbt de 5% \u00e9tant quasi-certain dans notre hypoth\u00e8se, il n\u2019est plus \u00e0 proprement parler un \u00e9l\u00e9ment de risque du point de vue de l\u2019investisseur diversifi\u00e9, pas bien s\u00fbr pour le malheureux marin dont le bateau coule.<\/p>\n<h3><strong>8. La corr\u00e9lation, le vrai risque <\/strong><\/h3>\n<p>Mais voici\u00a0: les risques m\u00e9t\u00e9o d\u2019une r\u00e9gion \u00e0 l\u2019autre ne sont pas ind\u00e9pendants. S\u2019il y a corr\u00e9lation entre la m\u00e9t\u00e9o du c\u00f4t\u00e9 de la Sardaigne et celle du c\u00f4t\u00e9 de Palerme, alors l\u2019armateur v\u00e9nitien ne diversifie qu\u2019improprement son risque \u00e0 avoir des bateaux sagement r\u00e9partis dans les deux endroits. La loi des grands nombres ne joue plus. Le vrai risque donc, c\u2019est la corr\u00e9lation et non le risque sp\u00e9cifique qui s\u2019attache \u00e0 chaque bateau, ce qui nous rapproche de la th\u00e9orie moderne du portefeuille. La prime de risque n\u2019est plus le 5% de perte certaine, mais ce 5% modul\u00e9, \u00e0 la hausse ou \u00e0 la baisse, par la fa\u00e7on dont les eaux travers\u00e9es par le bateau sont li\u00e9es au risque m\u00e9t\u00e9o global. Le risque, c\u2019est la corr\u00e9lation et non la volatilit\u00e9 (l\u2019\u00e9cart-type). Ce b\u00eata d\u2019Antonio avait s\u00e9ch\u00e9 son cours \u00e0 l\u2019ENSAE.<\/p>\n<p>J\u2019extrapole quelque peu ici ce qu\u2019a pu \u00e9crire Shakespeare, mais ce ne serait que justice de lui attribuer \u00e0 titre posthume le Nobel qu\u2019ont re\u00e7u Markowitz, Miller et Sharpe en 1990 pour leur apport \u00e0 la th\u00e9orie du risque.<\/p>\n<h3><strong>9. Pourquoi les autorit\u00e9s de Venise laissent-elles s\u2019ex\u00e9cuter une clause si terrible\u00a0<\/strong><strong>?<\/strong><\/h3>\n<p>On a vu plus haut qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas si abusive que cela. Mais surtout, le texte de Shakespeare est tr\u00e8s clair, c\u2019est la stabilit\u00e9 juridique et donc la r\u00e9putation de la place financi\u00e8re de Venise qui est en jeu. Les contractants ont-ils souscrit en connaissance de cause\u00a0? Oui. Y a-t-il dol, malfa\u00e7on, mauvaise information, incapacit\u00e9 des signataires\u00a0? Non. Ergo, la loi des contrats s\u2019applique.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>\u00ab\u00a0Le duc ne peut refuser de suivre la loi : retrancher aux \u00e9trangers les s\u00fbret\u00e9s dont ils jouissent \u00e0 Venise serait une injustice contre l\u2019\u00c9tat.\u00a0\u00bb<\/em> (Acte II, sc. 3)<\/p>\n<p>Plus tard dans la pi\u00e8ce, le juge appel\u00e9 \u00e0 trancher dans l\u2019affaire dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>\u00ab\u00a0Cela ne doit pas \u00eatre ; il n\u2019est point d\u2019autorit\u00e9 \u00e0 Venise qui puisse changer un d\u00e9cret \u00e9tabli. Cela deviendrait un pr\u00e9c\u00e9dent, et on se pr\u00e9vaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l\u2019\u00c9tat.\u00a0\u00bb <\/em>(Acte IV sc. 1)<\/p>\n<p>La r\u00e9publique d\u2019Argentine a reni\u00e9 sous la pr\u00e9sidence Kirchner sa dette alors qu\u2019elle avait omis d\u2019y inscrire une clause permettant \u00e0 une majorit\u00e9 qualifi\u00e9e de cr\u00e9anciers d\u2019en accepter la restructuration (acquise dans ce cas pr\u00e9cis) et de l\u2019imposer au reste des cr\u00e9anciers. Un fonds vautour s\u2019est faufil\u00e9 parmi les cr\u00e9anciers et a attaqu\u00e9 l\u2019Argentine. Le juge de New-York, soucieux de la r\u00e9putation de Wall Street, n\u2019a pu que juger en droit et le fonds a gagn\u00e9, si immoral qu\u2019\u00e9tait le cas.<\/p>\n<h3><strong>10. L\u2019antis\u00e9mitisme<\/strong><\/h3>\n<p>Pourquoi ce dernier point\u00a0? A-t-il une dimension financi\u00e8re\u00a0? Pr\u00e9cis\u00e9ment oui. Il \u00e9tait certes difficile d\u2019\u00e9viter que deux religions aux racines si proches ne se frottent pas un peu, au d\u00e9triment de celle mise en minorit\u00e9. Mais les historiens ont de bons arguments pour attribuer partie de l\u2019antis\u00e9mitisme chr\u00e9tien m\u00e9di\u00e9val \u00e0 cette simple question financi\u00e8re de l\u2019int\u00e9r\u00eat. Disons que les rois chr\u00e9tiens trouvaient leur avantage \u00e0 faire respecter l\u2019interdit \u00e0 la lettre\u00a0: il \u00e9tait commode de rel\u00e9guer une partie de la population \u00e0 cet indispensable r\u00f4le de cr\u00e9dit financier, en \u00e9rigeant des barri\u00e8res autour d\u2019elle et en stigmatisant la fonction. Cela rabaissait le co\u00fbt de leurs emprunts. Le terme de ghetto vient de ce quartier de Venise o\u00f9 la population juive \u00e9tait rel\u00e9gu\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais cette sotte d\u00e9cision allait avoir des cons\u00e9quences profondes. Elle laissait aux juifs le monopole des m\u00e9tiers de la banque. Or, la finance, m\u00eame dans ce monopole d\u00e9grad\u00e9, reste une industrie de service tr\u00e8s complexe, tr\u00e8s subtile, reposant fortement sur des r\u00e9seaux de confiance. Elle implique l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la culture \u00e9crite, \u00e0 la comptabilit\u00e9 (n\u00e9e autour de cette \u00e9poque), aux sciences du chiffre, au droit des contrats, etc. Le juif n\u2019avait pas le droit de poss\u00e9der la terre, mais se rattrapait par le privil\u00e8ge de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la haute culture et \u00e0 la transmission entre g\u00e9n\u00e9rations. Il allait payer lourdement ce privil\u00e8ge, car suscitant envie parmi les populations chr\u00e9tiennes, puis ressentiment et pers\u00e9cution. L\u2019antis\u00e9mitisme chr\u00e9tien le plus virulent date de cette \u00e9poque. Le christianisme d\u2019avant, ou encore l\u2019islam jusqu\u2019\u00e0 une date r\u00e9cente, \u00e9taient plus d\u00e9bonnaires.<\/p>\n<h3><strong>11. \u00ab\u00a0Le marchand de Venise\u00a0\u00bb est-il une com\u00e9die ou une trag\u00e9die\u00a0<\/strong><strong>?<\/strong><\/h3>\n<p>Shakespeare concevait cette pi\u00e8ce comme une com\u00e9die, avec quelques retournements dignes du th\u00e9\u00e2tre de boulevard. Mais la puissance du texte et le sort fait \u00e0 Shylock conduisent tout aussi bien \u00e0 la trag\u00e9die. Car il faut, nous \u00e9cartant du simple commentaire financier, comprendre le ressentiment de Shylock devant le m\u00e9pris du g\u00e9n\u00e9reux Antonio. Voici sa tirade dans l\u2019acte II, sc\u00e8ne 3 :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>\u00ab\u00a0Seigneur Antonio, [&#8230;] vous m\u2019avez appel\u00e9 m\u00e9cr\u00e9ant, chien de coupe-gorge, et vous avez crach\u00e9 sur ma casaque de juif, et tout cela parce que j\u2019use \u00e0 mon gr\u00e9 de mon propre bien. Maintenant il para\u00eet que vous avez besoin de mon secours. [&#8230;] Vous venez \u00e0 moi alors et vous dites : \u00ab Shylock, nous voudrions de l\u2019argent. \u00bb [&#8230;] Vous m\u2019avez repouss\u00e9 du pied, comme vous chasseriez un chien \u00e9tranger venu sur le seuil de votre porte. [&#8230;] Ne <\/em><em>devrais-je pas vous r\u00e9pondre : \u00ab Un chien <\/em><em>a-t-il de l\u2019argent ? Est-il possible qu\u2019un roquet pr\u00eate trois mille ducats ? \u00bb Ou bien irai-je vous saluer profond\u00e9ment, et dans l\u2019attitude d\u2019un esclave, vous dire d\u2019une voix basse et timide : \u00ab Mon beau monsieur, vous avez crach\u00e9 sur moi mercredi dernier, vous m\u2019avez donn\u00e9 des coups de pied un tel jour, et une autre fois vous m\u2019avez appel\u00e9 chien ; en reconnaissance de ces bons traitements, je vais vous pr\u00eater tant d\u2019argent ? \u00bb (Acte I, sc. 3)<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est pour cela qu\u2019il ne demande pas d\u2019int\u00e9r\u00eat sur son pr\u00eat, qu\u2019il respecte l\u2019interdit chr\u00e9tien, mais qu\u2019il veut le prix propre \u00e0 racheter le m\u00e9pris, au vrai le prix d\u2019une dette inextinguible. Antonio lui r\u00e9pond de la m\u00eame eau\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>\u00ab\u00a0Je suis tout pr\u00eat \u00e0 t\u2019appeler encore de m\u00eame, \u00e0 cracher encore sur toi, \u00e0 te repousser encore de mon pied. Si tu nous pr\u00eates cet argent, ne nous le pr\u00eate pas comme \u00e0 des amis, [&#8230;], mais le pr\u00eate plut\u00f4t ici \u00e0 ton ennemi. \u00bb (ibid.)<\/em><\/p>\n<p>Shylock est seul contre tous. M\u00eame sa fille, Jessica, le fuit par amour pour un jeune V\u00e9nitien, mais n\u2019oublie pas, ironie douteuse faite pour rappeler de quoi est fait son sang, de veiller \u00e0 emporter bijoux et cassette de ducats. Press\u00e9e par son amoureux Lorenzo de venir, elle r\u00e9pond\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques ducats de plus, je suis \u00e0 vous dans le moment.\u00a0\u00bb<\/em> (Acte II, sc\u00e8ne 6). Pire, elle se fait accusatrice de son p\u00e8re. La loi familiale est rompue.<\/p>\n<p>On sait la suite\u00a0: sa demande d\u2019une livre de chair, l\u00e9gitime selon la loi v\u00e9nitienne des contrats, se brise sur l\u2019obstacle des chicaneries d\u2019un juge astucieux (en fait, la belle Portia d\u00e9guis\u00e9e), ergotant \u00e0 peu pr\u00e8s ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Une livre de chair, oui\u00a0! mais pas une goutte de sang avec, n&rsquo;est-ce pas\u00a0?\u00a0\u00bb Sinon, il s\u2019agit d\u2019une atteinte \u00e0 la loi punissant \u00e0 mort le juif qui verserait le sang d\u2019un citoyen de Venise.<\/p>\n<p>Et le pauvre Shylock en rabat. Il accepte d\u2019oublier ses ducats, se fait prendre la moiti\u00e9 de sa fortune, le reste devant aller \u00e0 doter sa fille qui l\u2019a trahi. Et doit, humiliation supr\u00eame, accepter la conversion.<\/p>\n<p>On ne sait si le public de l\u2019\u00e9poque, arriv\u00e9 ce moment de la pi\u00e8ce, continuait \u00e0 rire. Car Shakespeare est incertain sur le vrai sens de sa pi\u00e8ce. Voici les mots qu\u2019il pr\u00eate \u00e0 Shylock, tout \u00e0 sa d\u00e9mesure envers Antonio :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\"><em>\u00ab\u00a0<\/em><em>Pour quelle raison, cela ? Parce que je suis un juif. Un juif n\u2019a-t-il pas des yeux ? Un juif n\u2019a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions\u00a0? Ne se nourrit-il pas des m\u00eames aliments ? Sujet aux m\u00eames maladies\u00a0<\/em><em>? <\/em><em>R\u00e9chauff\u00e9 par le m\u00eame \u00e9t\u00e9 <\/em><em>et glac<\/em><em>\u00e9 par le m\u00eame hiver qu\u2019un chr\u00e9tien ? Si vous nous piquez, ne saignons-\u00adnous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous outragez, ne nous vengerons-nous pas ? Si nous sommes semblables \u00e0 vous dans tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en ce point\u00a0: si un juif outrage un chr\u00e9tien, quelle est la mod\u00e9ration de celui-ci ? La vengeance. Si un chr\u00e9tien outrage un juif, comment doit-il le supporter, d\u2019apr\u00e8s l\u2019exemple du chr\u00e9tien ? En se vengeant. Je mettrai en pratique les sc\u00e9l\u00e9ratesses que vous m\u2019apprenez ; et il y aura malheur si je ne surpasse pas mes ma\u00eetres.\u00a0\u00bb <\/em>(Acte III, sc. 1)<\/p>\n<p>On doit soup\u00e7onner qu\u2019\u00e9crivant sa pi\u00e8ce, Shakespeare ob\u00e9issait aux pr\u00e9jug\u00e9s antis\u00e9mites de son \u00e9poque. Mais qu\u2019au fil de la plume, lui qui devinait tout de l\u2019\u00e2me humaine, s\u2019aper\u00e7oit du caract\u00e8re profond\u00e9ment tragique de la figure de Shylock et quitte son divertissement. Au fond, il y a r\u00e9demption de l\u2019antis\u00e9mite au travers de cette pi\u00e8ce, ce qui la rend fascinante.<\/p>\n<p>Car voici, imaginons-le, la fin tragique que pouvait donner Shakespeare \u00e0 son texte, jusqu&rsquo;\u00e0 faire du Marchand de Venise une \u0153uvre atteignant le vertige d\u2019Othello ou de Macbeth. Shylock, accul\u00e9, r\u00e9pond cr\u00e2nement. Il exige quand m\u00eame la livre de chair. Il fait comme Don Juan qui, lucide, va pour serrer la main mortelle du Commandeur. Du sang s\u2019\u00e9coule. Le ch\u00e2timent tombe. Et en voil\u00e0 \u00e0 jamais.<\/p>\n<hr \/>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lire entre autres \u00e0 ce propos : Nathalie Sarthou-Lajus, \u00ab\u00a0\u00c9loge de la dette\u00a0\u00bb, PUF, 1992.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Il y a controverse sur la question de savoir si des institutions de march\u00e9 accroissent ou r\u00e9duisent le degr\u00e9 de confiance mutuelle au sein de la population. Dans la lign\u00e9e du c\u00e9l\u00e8bre livre de Max Weber sur le capitalisme et la religion, <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/qje\/article-abstract\/125\/2\/811\/1882218?redirectedFrom=fulltext\">Bohnet, Herrmann et Zeckhauser (2010)<\/a><\/span><\/span> comparent par le moyen d\u2019enqu\u00eates les pays o\u00f9 le march\u00e9 et les contrats de dette sont en place depuis tr\u00e8s longtemps, la Suisse ou les \u00c9tats-Unis par exemple, et les pays o\u00f9 pr\u00e9domine encore largement une finance informelle. Les premiers font montre d\u2019un plus fort degr\u00e9 de confiance, sans doute par meilleure assurance d\u2019\u00eatre pay\u00e9s s\u2019ils s\u2019engagent dans des transactions. L\u2019\u00e9change impersonnel stimulerait la confiance interpersonnelle.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Le marchand de Venise\u00a0\u00bb de Shakespeare est une pi\u00e8ce fortement antis\u00e9mite \u2013 on va y venir \u2013 en m\u00eame temps qu\u2019une plong\u00e9e extraordinaire dans le monde financier de l\u2019\u00e2ge pr\u00e9classique en Europe. On pr\u00e9tend ici qu\u2019elle peut servir de bonne introduction \u00e0 un cours d\u2019initiation \u00e0 la finance. 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