{"id":3747,"date":"2023-09-11T07:10:23","date_gmt":"2023-09-11T05:10:23","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=3747"},"modified":"2023-09-11T07:18:35","modified_gmt":"2023-09-11T05:18:35","slug":"notes-de-lecture-faut-dire-temps-ont-change-chronique-fievreuse-dune-mutation-inquietante-de-daniel-cohen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=3747","title":{"rendered":"Notes de lecture :  \u00ab Il faut dire que les temps ont chang\u00e9\u2026 Chronique (fi\u00e9vreuse) d\u2019une mutation inqui\u00e9tante \u00bb de Daniel Cohen*"},"content":{"rendered":"<p><em>Nous avons appris avec tristesse le d\u00e9c\u00e8s de Daniel Cohen. Nous republions \u00e0 titre d&rsquo;hommage la note de lecture consacr\u00e9e \u00e0\u00a0 son ouvrage \u00ab Il faut dire que les temps ont chang\u00e9\u2026 Chronique (fi\u00e9vreuse) d\u2019une mutation inqui\u00e9tante \u00bb, r\u00e9dig\u00e9e par Alain Minczeles.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>Il s\u2019agit du 3e livre de Daniel Cohen avec un titre comportant un adjectif entre parenth\u00e8ses :\u00a0 \u00ab\u00a0une introduction (inqui\u00e8te) \u00e0 l\u2019\u00e9conomie\u00a0\u00bb il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es puis, en 2012, \u00ab\u00a0un proph\u00e8te (\u00e9gar\u00e9) des temps nouveaux\u00a0\u00bb; et, aujourd\u2019hui, \u00ab\u00a0une chronique (fi\u00e9vreuse) d\u2019une mutation inqui\u00e9tante\u00a0\u00bb. Une progression alarmante.<\/p>\n<p>Cohen donne sa lecture des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, anniversaire de Mai 68 oblige. Et il en ressort une certaine nostalgie du pass\u00e9, et une col\u00e8re rentr\u00e9e des d\u00e9voiements des id\u00e9aux port\u00e9s par certains alors. Les crises sont pass\u00e9es par l\u00e0 et notre g\u00e9n\u00e9ration n\u2019a pas su donner un espoir aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes. C\u2019est le sentiment que j\u2019ai ressenti \u00e0 la lecture d\u2019une bonne partie de l\u2019ouvrage. La croissance qui a accompagn\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-guerre a permis au capitalisme de vivre et de donner \u00e0 vivre \u00e0 tous les acteurs des \u00e9conomies (d\u00e9velopp\u00e9es), avec des relations hi\u00e9rarchiques tr\u00e8s formalis\u00e9es mais avec un sentiment d\u2019appartenance, du haut au bas de l\u2019\u00e9chelle.<\/p>\n<h3><strong>Les illusions perdues<\/strong><\/h3>\n<p>La fin de la croissance, la fin de l\u2019industrie marquent la mort de ce mod\u00e8le. Et la r\u00e9volution reagano-thatch\u00e9rienne lui ass\u00e8ne le coup de gr\u00e2ce. Les valeurs de solidarit\u00e9 font place \u00e0 la cupidit\u00e9, l\u2019argent est roi, l\u2019individualisme concurrentiel r\u00e8gne.<\/p>\n<p>L\u2019autre devient vite un ennemi. Il y a quelques gagnants, beaucoup sont laiss\u00e9s au bord du chemin, qui viendront grossir les rangs des populismes.<\/p>\n<p>L\u2019auteur rappelle les utopies des grands historiens qui voyaient la soci\u00e9t\u00e9 post-industrielle comme celle qui s\u2019occuperait enfin de l\u2019homme (\u00e9ducation, sant\u00e9, loisirs). Las, pas de croissance dans ce monde. Et les services \u00e0 la personne sont assur\u00e9s par des personnels peu qualifi\u00e9s.<\/p>\n<p>En revanche, les gagnants sont ceux qui ont invent\u00e9 les \u00ab\u00a0produits\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0fabriqu\u00e9s\u00a0\u00bb avec des rendements d\u2019\u00e9chelle croissants : les recettes augmentent alors que les co\u00fbts ne varient que tr\u00e8s peu.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage donne une lecture polymorphe des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, et pas seulement d\u2019un point de vue \u00e9conomique. L\u2019auteur utilise la g\u00e9ographie, l\u2019histoire, la psychanalyse, la psychologie, les sciences politiques avec tous les grands auteurs de chacune de ces disciplines.<\/p>\n<p>Il ressort de ces analyses que les id\u00e9aux de Mai 68 se sont fracass\u00e9s sur la r\u00e9alit\u00e9 :\u00a0 les communaut\u00e9s n\u2019ont pas surv\u00e9cu longtemps, plusieurs pays ont connu une d\u00e9rive violente, la r\u00e9volution conservatrice a remport\u00e9 la mise, au moins dans les pays anglo-saxons, la crise de 73 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la chute de la productivit\u00e9, la baisse de la croissance, la fin de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle telle que les pays d\u00e9velopp\u00e9s la connaissaient depuis un si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Ces bouleversements ont appauvri des r\u00e9gions enti\u00e8res, les syndicats ont p\u00e9riclit\u00e9, les industries ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es par leurs gains de productivit\u00e9, seulement utiles \u00e0 faire baisser les prix. Les gauches perdent leur assise traditionnelle, l\u2019individualisme triomphe. Il n\u2019y a pas paup\u00e9risation g\u00e9n\u00e9rale mais d\u00e9shumanisation, perte du lien social. La g\u00e9ographie \u00e9lectorale montre que les scores des populistes augmentent au fur et \u00e0 mesure de l\u2019\u00e9loignement de ce lien, de l\u2019absence de confiance envers autrui. Les clivages ne sont plus entre gauche et droite mais plus sur le rapport \u00e0 autrui, sur la confiance envers les institutions, sur une demande de protection certes, mais pour soi, pas pour les autres. Il s\u2019ensuit logiquement pour certains populistes une diminution de la solidarit\u00e9 et une augmentation de la x\u00e9nophobie.<\/p>\n<p>En fin de compte, les trente glorieuses n\u2019ont \u00e9t\u00e9 qu\u2019une parenth\u00e8se qui \u00e9puisent la croissance issue de la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 tous les niveaux. Et la croissance a souvent \u00e9t\u00e9 de pair avec les id\u00e9es progressistes. Et vice-versa\u2026<\/p>\n<h3><strong>Une soci\u00e9t\u00e9 digitale r\u00eav\u00e9e?<\/strong><\/h3>\n<p>Arrive Internet. Cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un relais de croissance : pas de ruissellement, les in\u00e9galit\u00e9s se sont accrues, les usines se vident encore plus, les r\u00e9organisations sont permanentes, tout ce qui peut \u00eatre externalis\u00e9 l\u2019est, le travail s\u2019intensifie, le client est roi, il faut vendre moins cher. Les probl\u00e8mes psychiques s\u2019intensifient.<\/p>\n<p>La gauche ne prot\u00e8ge plus, la droite est cupide. Le programme \u00e9conomique des populistes est sans doute stupide (croissance inclusive au m\u00e9pris de la stabilit\u00e9 macro\u00e9conomique) mais r\u00e9pond \u00e0 une d\u00e9testation des \u00e9lites et de l\u2019immigration. Ainsi, Trump reconna\u00eet la souffrance de son \u00e9lectorat, il d\u00e9fend leur x\u00e9nophobie et leur demande de protectionnisme; sa critique du politiquement correct lui permet de dire ouvertement ce qu\u2019il pense. Son \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb a pour ennemi le \u00ab\u00a0surmoi\u00a0\u00bb des \u00e9lites.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ce constat tr\u00e8s peu joyeux, Daniel Cohen aborde dans la troisi\u00e8me partie du livre \u00ab\u00a0Le grand espoir du 21\u00e8 si\u00e8cle\u00a0\u00bb, autrement dit la soci\u00e9t\u00e9 digitale. H\u00e9las, selon lui, les dangers sont bien pr\u00e9sents et la voie vers une issue positive bien \u00e9troite. Qu\u2019on en juge.<\/p>\n<p>L\u2019intelligence artificielle (IA) fait des progr\u00e8s chaque jour : il n\u2019y a plus d\u2019activit\u00e9 r\u00e9p\u00e9titive dans laquelle l\u2019homme fait mieux que la machine. C\u2019est le cas depuis bien longtemps pour les calculs, c\u2019est le cas pour la plupart des jeux (avec auto-apprentissage qui permet \u00e0 l\u2019IA de se d\u00e9gager des parties jou\u00e9es par les humains), dans la reconnaissance des images, dans la traduction automatique, etc. Il n\u2019y a plus gu\u00e8re que dans la cr\u00e9ation et lorsque les informations sont pauvres ou ambigu\u00ebs que l\u2019homme se r\u00e9v\u00e8le meilleur. Les robots peuvent remplacer l\u2019homme dans la plupart des t\u00e2ches et, tr\u00e8s bient\u00f4t, dans les t\u00e2ches de proximit\u00e9. Quel sera le partage des t\u00e2ches entre robots et humains? Quels seront nos rapports avec eux?<\/p>\n<p>Certes, le progr\u00e8s technique est bon pour l\u2019emploi, comme l\u2019a montr\u00e9 la diffusion de la machine \u00e0 vapeur et de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, mais conduit \u00e0 la constitution de grands groupes et \u00e0 la destruction des petits ateliers. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est de nouveau \u00e0 l\u2019oeuvre : le processus productif peut se d\u00e9composer entre la conception, la fabrication et la prescription. Avec des rendements d\u2019\u00e9chelle croissants, la fabrication ne co\u00fbte pas grand-chose, la conception est tr\u00e8s, tr\u00e8s profitable et la prescription, contrairement \u00e0 certains espoirs, ne s\u2019est pas pour l\u2019instant traduite par des emplois riches et valorisants, ce serait plut\u00f4t le contraire. L\u2019aide aux personnes \u00e2g\u00e9es est un travail consid\u00e9r\u00e9 comme peu qualifi\u00e9 et faiblement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Le ralentissement de la croissance\u00a0 a abouti \u00e0 la prol\u00e9tarisation des emplois de proximit\u00e9 : c\u2019est devenu le d\u00e9versoir des emplois d\u00e9truits ailleurs. De plus, la num\u00e9risation de l\u2019\u00e9conomie a conduit \u00e0 ce que les t\u00e2ches sans rendements d\u2019\u00e9chelle soient d\u00e9sormais assur\u00e9es par le consommateur lui-m\u00eame alors qu\u2019elles \u00e9taient auparavant effectu\u00e9es par des salari\u00e9s.<\/p>\n<p>Les entreprises les plus profitables sont celles qui emploient le moins, tous secteurs (hors secteur financier pour le moment) confondus. Et font tout pour emp\u00eacher les autres de cro\u00eetre. Le \u00ab\u00a0small is beautiful\u00a0\u00bb a v\u00e9cu, les GAFA sont \u00e9normes, plus riches que ne le fut General Motors \u00e0 la grande \u00e9poque, avec beaucoup moins d\u2019emplois. La part des salaires baisse au profit des revenus du capital et les in\u00e9galit\u00e9s continuent de s\u2019accro\u00eetre.<\/p>\n<p>Une faible croissance et une digitalisation pouss\u00e9e procurent moins de travail, d\u2019o\u00f9 moins de croissance, etc.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 ce stade, l\u2019auteur envisage deux issues possibles :<\/p>\n<ul>\n<li>la premi\u00e8re est \u00ab\u00a0la masse au service des \u00e9lites\u00a0\u00bb, comme dans tout bon roman (ou s\u00e9rie) de science-fiction. Les concepteurs tout en haut, quelques fabricants, des personnes au service des concepteurs, ces personnes ayant elles-m\u00eames des personnes \u00e0 leur service;<\/li>\n<li>la deuxi\u00e8me est de rechercher des compl\u00e9mentarit\u00e9s entre hommes et machines\/robots. Il est encore trop t\u00f4t pour imaginer toutes les possibilit\u00e9s qui sont ouvertes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il est temps de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la nature du monde algorithmique dans lequel nous sommes entr\u00e9s. Daniel Cohen est tr\u00e8s critique sur la \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ration iphone\u00a0\u00bb : Facebook d\u00e9socialise, des nouvelles servitudes apparaissent, la culture du \u00ab\u00a0para\u00eetre beau\u00a0\u00bb r\u00e8gne, Internet entra\u00eene de l\u2019insatisfaction, l\u2019iphoniste h\u00e9site entre apathie et radicalit\u00e9, la confiance dans les m\u00e9dias et le syst\u00e8me \u00e9ducatif baisse, on lit moins, il n\u2019y a pas de d\u00e9sir d\u2019avenir, le pr\u00e9sent supprime l\u2019histoire.<\/p>\n<h3><strong>Quelques pistes<\/strong><\/h3>\n<p>La vie algorithmique qu\u2019il pr\u00e9sente fait peur : loin d\u2019une filiation hippie visant \u00e0 une interconnexion universelle et gratuite, on se dirige plut\u00f4t vers la disparition du libre-arbitre. On se dissimule dans les r\u00e9seaux. Les GAFA d\u00e9truisent le soi intime, l\u2019intimit\u00e9 du foyer vole en \u00e9clat. Les classements sont omnipr\u00e9sents. Les individus, les clients, les activit\u00e9s sont not\u00e9es (on regardera certains \u00e9pisodes de la s\u00e9rie <em>Black Mirror<\/em> sur ces sujets). Le num\u00e9rique devient une drogue. On passe de plus en plus de temps \u00e0 m\u00e9diatiser l\u2019\u00e9v\u00e9nement qu\u2019\u00e0 le vivre.\u00a0 On devient en permanence dans l\u2019attente (du prochain message, du prochain \u00e9pisode de la s\u00e9rie, etc.). Le \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb devient un \u00ab\u00a0soi digital\u00a0\u00bb. La dictature du direct conduit \u00e0 ce que le surmoi n\u2019a plus le temps.<\/p>\n<p>Daniel Cohen, en fin d\u2019ouvrage, appelle alors aux critiques sociales et artistes de cette soci\u00e9t\u00e9 qui risque d\u2019\u00eatre rapidement la n\u00f4tre. Et avance quelques propositions:<\/p>\n<ul>\n<li>Surveiller les GAFA et appliquer une loi antitrust pour casser leur monopole<\/li>\n<li>Inciter les institutions publiques \u00e0 utiliser l\u2019IA (h\u00f4pital, \u00e9cole)<\/li>\n<li>Prot\u00e9ger les donn\u00e9es personnelles<\/li>\n<li>Promouvoir la transparence des algorithmes<\/li>\n<li>Instaurer des autorit\u00e9s de contr\u00f4le et des contre-pouvoirs efficaces<\/li>\n<li>Pour lutter contre la disparition des solidarit\u00e9s , promouvoir la s\u00e9curit\u00e9 sociale professionnelle, le revenu universel, favoriser le syndicalisme<\/li>\n<li>Apprendre le codage \u00e0 l\u2019\u00e9cole<\/li>\n<\/ul>\n<p>La conclusion de l\u2019ouvrage ne para\u00eet gu\u00e8re optimiste : nous aurions une soif inextinguible de la croissance afin d\u2019obtenir davantage de revenus pour pouvoir consommer. Cependant, la soci\u00e9t\u00e9 industrielle a v\u00e9cu, les gains de productivit\u00e9 aussi. L\u2019\u00e9conomie produit moins d\u2019emplois et, alors que les soci\u00e9t\u00e9s f\u00e9odales et industrielles avaient une structure verticale et n\u00e9anmoins solidaire, notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle, fruit de la contre-culture des ann\u00e9es soixante, annoncerait la fin de la hi\u00e9rarchie et de la solidarit\u00e9. L\u2019augmentation des populismes n\u2019est que le r\u00e9sultat de l\u2019exclusion sociale, de la perte du rapport \u00e0 autrui.<\/p>\n<h3><strong>Des raisons d\u2019esp\u00e9rer ?<\/strong><\/h3>\n<p>On ne ressort \u00e9videmment pas indemne d\u2019un tel ouvrage. Daniel Cohen fait appel \u00e0 une \u00e9norme \u00e9rudition des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, \u00e0 grands renforts de r\u00e9f\u00e9rences historiques, d\u2019ouvrages aussi divers que ceux de Marx, Freud, Lacan, Sartre, Levi-Strauss, Hirschman, Harari, etc., en croisant diverses approches f\u00e9condes. On y ressent une certaine nostalgie pour le monde d\u2019avant qui semblait plus clair, plus lisible, avec des int\u00e9r\u00eats bien marqu\u00e9s, des clivages nets, mais une certaine solidarit\u00e9 (\u00ab\u00a0on est tous sur le m\u00eame bateau\u00bb), un go\u00fbt pour la culture, un certain respect de la vie priv\u00e9e.<\/p>\n<p>Je ne crois pas qu\u2019il faille c\u00e9der \u00e0 la nostalgie. Comme l\u2019\u00e9crit Daniel Cohen lui-m\u00eame, le monde de jadis \u00e9tait particuli\u00e8rement dur pour les travailleurs, encore pire pour le ch\u00f4meur, le malade, l\u2019\u00e9tranger, l\u2019autre.<\/p>\n<p>Je ne pense pas non plus qu\u2019il faille jeter l\u2019opprobre sur les espoirs des ann\u00e9es 60, ni sur ses acteurs qui, c\u2019est vrai, s\u2019en sont tr\u00e8s bien sortis, mais c\u2019est une question de g\u00e9n\u00e9ration : les baby-boomers ont bien r\u00e9ussi leur vie, pour la plupart d\u2019entre eux, y compris les vedettes d\u2019alors. Ils occupaient un emploi lorsque la croissance a ralenti et l\u2019ont conserv\u00e9, au contraire des g\u00e9n\u00e9rations arrivant aujourd\u2019hui sur le march\u00e9 du travail. Si critique il doit y avoir, elle doit porter sur l\u2019ensemble de cette g\u00e9n\u00e9ration qui n\u2019a pas beaucoup fait preuve de solidarit\u00e9 avec la g\u00e9n\u00e9ration suivante, qui n\u2019a pas tr\u00e8s bien re\u00e7u l\u2019autre.<\/p>\n<p>Il est vrai qu\u2019aujourd\u2019hui, il y a un nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne dont on enregistre d\u00e9j\u00e0 les effets : la croissance est plus faible (dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s, et encore pas partout) et le digital progresse \u00e0 grands pas. Oui, nous vivons avec des algorithmes et tr\u00e8s probablement, ces algorithmes modifient nos comportements. Les entreprises ciblent leurs produits, leurs tarifs beaucoup plus pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019elles ne le faisaient auparavant. L\u2019Etat peut encore plus conna\u00eetre nos faits et gestes qu\u2019il ne pouvait le faire. Oui, les in\u00e9galit\u00e9s progressent car le gagnant prend tout ou presque. Oui, les emplois de proximit\u00e9 sont d\u00e9valoris\u00e9s alors que tout le monde est d\u2019accord pour affirmer qu\u2019une infirmi\u00e8re est un des m\u00e9tiers les plus indispensables.<\/p>\n<p>Mais ne peut-on pas avoir confiance dans le citoyen, notamment le jeune citoyen? La digitalisation est-elle in\u00e9luctable dans tous les recoins de la vie? La g\u00e9n\u00e9ration iphone, fortement d\u00e9cri\u00e9e dans l\u2019ouvrage, est-elle lobotomis\u00e9e au point qu\u2019elle ne pourra jamais se d\u00e9connecter? On observe des d\u00e9parts en masse des r\u00e9seaux sociaux d\u00e8s lors qu\u2019on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019ils menacent non seulement la vie priv\u00e9e mais \u00e9galement la d\u00e9mocratie, un peu \u00e0 l\u2019image de la d\u00e9fiance envers l\u2019alimentation industrielle. Certes, on ne peut anticiper la mort d\u2019Internet, des applications, des outils informatiques, mais ne peut-on pas envisager un \u00e9quilibre entre le tout num\u00e9rique et le rien du tout num\u00e9rique? Et si Facebook n\u2019\u00e9tait qu\u2019une mode, une baudruche qui se d\u00e9gonflera lorsqu\u2019elle n\u2019amusera plus? Et sa valeur s\u2019effondrera, faute de nouveaux utilisateurs.<\/p>\n<p>Si Daniel Cohen a raison, la r\u00e9action devrait \u00eatre bien plus vive que les mesures qu\u2019il propose. Toute entreprise trop grosse devrait \u00eatre d\u00e9mantel\u00e9e, le politique doit reprendre la main et interdire plut\u00f4t que contr\u00f4ler, imposer la transparence la plus totale sur les donn\u00e9es personnelles collect\u00e9es et l\u2019autorisation expresse de les utiliser sous peine de fermeture des sites. On devrait mettre \u00e0 plat les r\u00e9mun\u00e9rations : quel statut souhaite-t-on donner aux emplois utiles, avec quelle r\u00e9mun\u00e9ration?<\/p>\n<p>Le pire n\u2019est jamais s\u00fbr, surtout si on croit en nos capacit\u00e9s de r\u00e9action.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de cette note, j\u2019avais not\u00e9 la mont\u00e9e alarmante des titres des derniers ouvrages de Daniel Cohen. Avec la fi\u00e8vre, la mutation, le changement de temps, je m\u2019attendais \u00e0 ce que le livre parl\u00e2t du climat, du r\u00e9chauffement climatique. Il n\u2019en est rien. Le sujet climatique est \u00e9voqu\u00e9 en fin de livre, en une ligne, \u00e0 propos de la consommation d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 des grands serveurs. Je donne donc amicalement le th\u00e8me du prochain livre de Daniel Cohen : parler de la plan\u00e8te qu\u2019on fait mourir. Et, en prime, je lui offre le titre : \u00ab\u00a0Au secours, on br\u00fble! R\u00e9cit (d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9) d\u2019une mort annonc\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 21 d\u00e9cembre 2018.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>*\u00ab Il faut dire que les temps ont chang\u00e9\u2026 Chronique (fi\u00e9vreuse) d\u2019une mutation inqui\u00e9tante \u00bb <em>de Daniel Cohen, <span style=\"text-decoration: underline; color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.albin-michel.fr\/ouvrages\/il-faut-dire-que-les-temps-ont-change-9782226437440\">aux \u00e9ditions Albin Michel<\/a><\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avons appris avec tristesse le d\u00e9c\u00e8s de Daniel Cohen. Nous republions \u00e0 titre d&rsquo;hommage la note de lecture consacr\u00e9e \u00e0\u00a0 son ouvrage \u00ab Il faut dire que les temps ont chang\u00e9\u2026 Chronique (fi\u00e9vreuse) d\u2019une mutation inqui\u00e9tante \u00bb, r\u00e9dig\u00e9e par Alain Minczeles. Il s\u2019agit du 3e livre de Daniel Cohen avec un titre comportant un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":88,"featured_media":3748,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[31],"tags":[],"class_list":["post-3747","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dans-les-rayons","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3747","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/88"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3747"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3747\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3748"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3747"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3747"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3747"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}