{"id":3579,"date":"2018-10-24T08:28:17","date_gmt":"2018-10-24T06:28:17","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=3579"},"modified":"2018-10-24T08:33:43","modified_gmt":"2018-10-24T06:33:43","slug":"science-economique-enseignement-france","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=3579","title":{"rendered":"La science \u00e9conomique et son enseignement en France"},"content":{"rendered":"<p>On ne le sait pas assez, mais la France est une des nations qui aura le plus contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de la science \u00e9conomique, avec l\u2019Angleterre et les \u00c9tats-Unis. Elle domine les d\u00e9bats en Europe au temps des Lumi\u00e8res\u00a0; ensuite, on lui doit des avanc\u00e9es majeures en \u00e9conomie math\u00e9matique. Mais une d\u00e9cision hasardeuse, en 1877, aura emp\u00each\u00e9 les universit\u00e9s de contribuer significativement au d\u00e9veloppement de notre discipline.<\/p>\n<h3>Les \u00e9conomistes fran\u00e7ais<\/h3>\n<p>La pens\u00e9e \u00e9conomique en France, au temps des Lumi\u00e8res, est domin\u00e9e par une \u00e9cole baptis\u00e9e \u00ab\u00a0physiocratique\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9cole a un ma\u00eetre, Fran\u00e7ois Quesnay, des disciples z\u00e9l\u00e9s comme Dupont de Nemours et des illustres sympathisants comme Turgot. Elle d\u00e9montre que la richesse d\u2019une nation r\u00e9sulte de son agriculture et que, par ailleurs, la libert\u00e9 \u00e9conomique est toujours pr\u00e9f\u00e9rable aux r\u00e8glementations administratives. Un \u00c9cossais, Adam Smith, exprime en 1776 son admiration pour les physiocrates\u00a0; il en partage la doctrine lib\u00e9rale, mais r\u00e9fute le primat de l\u2019agriculture\u00a0; il indique le travail comme origine de la valeur, et pas seulement le travail de la terre.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la R\u00e9volution fran\u00e7aise, les meilleurs \u00e9conomistes fran\u00e7ais nient toute filiation avec la physiocratie, au profit du seul Smith. Ils cherchent \u00e0 rendre ses analyses de la valeur plus coh\u00e9rentes et plus modernes, mais sans y mettre autant de passion que leurs coll\u00e8gues anglais. Ils se r\u00e9clament de la Raison, en l\u2019occurrence de la Raison la\u00efque\u00a0; ils sont r\u00e9publicains, adh\u00e8rent aux id\u00e9aux \u00e9mancipateurs de la R\u00e9volution, lib\u00e9raux et individualistes. Ils se r\u00e9jouissent du nouvel ordre, social et \u00e9conomique, qu\u2019ils appellent \u00ab\u00a0industriel\u00a0\u00bb\u00a0; car la libert\u00e9 du travail et le libre \u00e9change donneront leur chance aux plus entreprenants, et tous en profiteront. L\u2019\u00c9tat n\u2019incarne pas l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral puisque l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral n\u2019existe pas. Le chef de file de ces \u00e9conomistes fran\u00e7ais est Jean-Baptiste Say, tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9 sur le continent pour diffuser les analyses et les doctrines, dites \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb, issues de Smith.<\/p>\n<p>Pendant quelques d\u00e9cennies, les \u00e9conomistes fran\u00e7ais constituent un groupe homog\u00e8ne, admir\u00e9s et honor\u00e9s. Depuis 1842, ils se retrouvent tous les mois pour discuter un point de doctrine d\u00e9licat, au sein de leur Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9conomie politique\u00a0et \u00e9ditent un influent <em>Journal des \u00e9conomistes<\/em>, premi\u00e8re revue de ce genre en Europe. N\u00e9anmoins, ils ne parviennent pas \u00e0 imposer leurs recommandations en politique \u00e9conomique. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, les responsables politiques peuvent \u00e0 la fois adh\u00e9rer \u00e0 leurs analyses, tout en objectant qu\u2019ils doivent tenir compte des circonstances du moment, des rivalit\u00e9s internationales ou des r\u00e9ticences de l\u2019opinion\u00a0; sans parler des d\u00e9convenues in\u00e9vitables pendant les p\u00e9riodes de transition, avant les b\u00e9n\u00e9fices des r\u00e9formes propos\u00e9es. Les ministres m\u00e8nent donc, g\u00e9n\u00e9ralement, des politiques fort peu lib\u00e9rales, mais en promettant qu\u2019ils en changeront d\u00e8s que les circonstances le permettront.<\/p>\n<p>Les appr\u00e9ciations \u00e9taient tr\u00e8s diff\u00e9rentes du c\u00f4t\u00e9 des deux groupes oppos\u00e9s radicalement aux \u00e9conomistes classiques en France, jadis et nagu\u00e8re\u00a0: le groupe des socialistes et le groupe des catholiques.<\/p>\n<ul>\n<li>Selon des socialistes comme Proudhon, la soci\u00e9t\u00e9 industrielle aurait remplac\u00e9 une f\u00e9odalit\u00e9 par une autre\u00a0; les ouvriers ne seraient ni mieux lotis ni plus libres que les serfs de jadis, alors qu\u2019ils seraient les principaux cr\u00e9ateurs des richesses.<\/li>\n<li>Les catholiques fervents ne pr\u00e9tendent pas r\u00e9futer aussi pr\u00e9cis\u00e9ment les analyses des \u00e9conomistes lib\u00e9raux, mais leur opposition est aussi radicale, assur\u00e9ment pendant tout le XIXe si\u00e8cle, \u00e0 peine moins jusqu\u2019au milieu du XXe. L\u2019Ancien r\u00e9gime aurait encourag\u00e9 la charit\u00e9, la temp\u00e9rance et d\u2019autres vertus chr\u00e9tiennes\u00a0; la nouvelle soci\u00e9t\u00e9, industrielle et d\u00e9mocratique, reposerait sur l\u2019\u00e9go\u00efsme des individus, susciterait l\u2019indiff\u00e9rence envers les pauvres, \u00e9loignerait de l\u2019\u00c9glise, encouragerait l\u2019immoralit\u00e9 dans toutes les classes de la soci\u00e9t\u00e9, surtout parmi les ouvri\u00e8res et ouvriers des grandes villes. Effectivement, les \u00e9conomistes lib\u00e9raux, disons jusque dans les ann\u00e9es 1950, sont plut\u00f4t libre penseurs ou protestants, parfois vaguement catholiques, mais presque jamais catholiques fervents.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La situation des \u00e9conomistes fran\u00e7ais change \u00e0 partir des ann\u00e9es 1870. Les disciples de Say occupent encore des situations enviables, en particulier \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques, mais ils ne savent pas renouveler les analyses de leurs ma\u00eetres, alors que la soci\u00e9t\u00e9 devient toujours moins individualiste et lib\u00e9rale. Les \u00e9conomistes les plus cr\u00e9atifs sont donc en dehors du groupe lib\u00e9ral au sens strict. Parmi eux figurent quelques \u00e9conomistes math\u00e9maticiens, isol\u00e9s et sans grande influence politique\u00a0; des ing\u00e9nieurs qui d\u00e9veloppent brillamment le calcul \u00e9conomique \u00e0 la suite de Dupuit au milieu du si\u00e8cle ; et quelques \u00e9conomistes \u00ab\u00a0litt\u00e9raires\u00a0\u00bb sp\u00e9cialistes de la monnaie et de la conjoncture, qui m\u00e8nent des \u00e9tudes statistiques aussi rigoureusement qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Mais tous ces \u00e9conomistes, except\u00e9 le math\u00e9maticien Walras, ne proposent pas de renouveler les bases de leur discipline\u00a0; en particulier, ils ne pr\u00e9tendent pas expliquer le d\u00e9veloppement des grandes entreprises et du salariat, ni le r\u00f4le grandissant de l\u2019\u00c9tat dans les affaires \u00e9conomiques. Ils ne proposent pas davantage une m\u00e9thode nouvelle qui leur permettrait de le faire.<\/p>\n<p>La Lib\u00e9ration de Paris, en 1944, est l\u2019occasion d\u2019une sorte de r\u00e9veil des ambitions. On d\u00e9couvre alors que, hors de France, la science \u00e9conomique avait profond\u00e9ment chang\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1930, en particulier avec l\u2019\u00e9conomie math\u00e9matique am\u00e9ricaine et avec Keynes. Les \u00e9conomistes fran\u00e7ais sont tr\u00e8s sollicit\u00e9s par des administrations au temps de la reconstruction du pays. En particulier, les ing\u00e9nieurs connaissent leur heure de gloire. Les uns, souvent lib\u00e9raux, appliquent les th\u00e9ories math\u00e9matiques de Maurice Allais pour g\u00e9rer les entreprises nouvellement nationales\u00a0; les autres, parfois moins lib\u00e9raux, utilisent la jeune comptabilit\u00e9 nationale pour rationaliser la politique \u00e9conomique. De leur c\u00f4t\u00e9, les \u00e9conomistes \u00ab\u00a0litt\u00e9raires\u00a0\u00bb inventent toutes sortes de raisons pour ne pas se fier aux math\u00e9matiques. Certains sont s\u00e9duits par le keyn\u00e9sianisme, d\u2019autres par la comptabilit\u00e9 nationale. Les plus bruyants et les plus jeunes, g\u00e9n\u00e9ralement admirateurs de Fran\u00e7ois Perroux, pr\u00e9tendent renouveler radicalement la science \u00e9conomique ; ils sollicitent l\u2019histoire et la sociologie, croient \u0153uvrer de fa\u00e7on tr\u00e8s scientifique, mais loin des fables \u00e0 base de march\u00e9s concurrentiels. Une nouvelle revue refl\u00e8te leur ambition, la <em>Revue \u00e9conomique<\/em>. Trente ans apr\u00e8s, leurs \u00e9crits n\u2019int\u00e9ressent plus personne. En effet, les \u00e9conomistes lisent d\u00e9sormais ce qui se publie aux USA et ils comprennent l\u2019apport des mod\u00e8les math\u00e9matiques et statistiques. Cela n\u2019implique pas que chaque \u00e9conomiste doive alors adh\u00e9rer au lib\u00e9ralisme pour s\u2019affirmer. Au contraire, une forte dose d\u2019h\u00e9t\u00e9rodoxie subsiste en France apr\u00e8s les ann\u00e9es 1970, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019extr\u00eame gauche. Le courant le plus c\u00e9l\u00e8bre, dans cette mouvance, est celui de la \u00ab\u00a0r\u00e9gulation\u00a0\u00bb, men\u00e9 par Aglietta et d\u2019autres polytechniciens, \u00e9ventuellement pass\u00e9s par l\u2019ENSAE et l\u2019INSEE. Il s\u2019agissait, initialement, de rationaliser l\u2019histoire du capitalisme et de ses phases, avec quelques sch\u00e9mas marxistes, quelques ingr\u00e9dients sociologiques et historiques. L\u2019originalit\u00e9 du projet tenait \u00e0 l\u2019utilisation s\u00e9rieuse des statistiques macro\u00e9conomiques disponibles.<\/p>\n<h3>L\u2019enseignement de la science \u00e9conomique en France<\/h3>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, quelques institutions non universitaires dispensent des cours d\u2019\u00e9conomie politique, comme le Coll\u00e8ge de France ou le Conservatoire national des arts et m\u00e9tiers. Un changement d\u00e9cisif se produit en 1877, apr\u00e8s quelques ann\u00e9es d\u2019h\u00e9sitation. Toutes les facult\u00e9s de droit dispenseront des cours d\u2019\u00e9conomie politique obligatoires en troisi\u00e8me ann\u00e9e de licence, parfois suivis de quelques autres. Les juristes imposent que ces cours soient dispens\u00e9s par des professeurs r\u00e9ellement qualifi\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire dot\u00e9s d\u2019une agr\u00e9gation de droit. Les \u00e9conomistes lib\u00e9raux, publicistes ou professeurs au Coll\u00e8ge de France, sont \u00e9videmment furieux d\u2019\u00eatre ainsi \u00e9vinc\u00e9s. Les premiers professeurs des facult\u00e9s passeront leurs vacances \u00e0 apprendre cette nouvelle discipline qu\u2019on leur impose d\u2019enseigner. Ils vont \u00e9videmment l\u2019enseigner \u00e0 leur mani\u00e8re, avec une forte dose de consid\u00e9rations juridiques. Quelques d\u00e9cennies plus tard, les juristes proposent une section \u00e9conomique \u00e0 leur agr\u00e9gation, mais qui couronnera une formation juridique compl\u00e8te.<\/p>\n<p>Le choix de la facult\u00e9 de droit s\u2019av\u00e9ra catastrophique pour la science \u00e9conomique en France. Presque au m\u00eame moment, l\u2019Angleterre choisissait d\u2019int\u00e9grer la discipline \u00e0 \u00e9galit\u00e9 avec les autres, en particulier \u00e0 Cambridge, et destin\u00e9e \u00e0 des \u00e9tudiants d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9s\u00a0; d\u2019o\u00f9 des \u00e9conomistes anglais f\u00e9rus de math\u00e9matiques, de probabilit\u00e9s ou d\u2019histoire. Autant de disciplines que les \u00e9conomistes issus des facult\u00e9s de droit pouvaient ignorer. La situation s\u2019am\u00e9liora dans les ann\u00e9es 1950, avec la s\u00e9paration progressive des \u00e9tudes juridiques et \u00e9conomiques, aboutissant \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019UER (Unit\u00e9s d\u2019Enseignement et de Recherche) sp\u00e9cifiques de sciences \u00e9conomiques en 1968.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des \u00e9coles d\u2019ing\u00e9nieurs, l\u2019existence et la nature d\u2019un enseignement \u00e9conomique d\u00e9pendait du hasard des circonstances et des nominations. Par exemple, le calcul \u00e9conomique, \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Ponts et Chauss\u00e9es au XIXe si\u00e8cle, ne fut enseign\u00e9 ni par Garnier en \u00ab\u00a0\u00e9conomie politique\u00a0\u00bb, ni par Gide en \u00ab\u00a0\u00e9conomie sociale\u00a0\u00bb, mais par S\u00e9v\u00e8ne dans une petite partie de son cours sur \u00ab\u00a0les chemins de fer\u00a0\u00bb dans les ann\u00e9es 1880. Mieux vaut donc renoncer \u00e0 une pr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019enseignement \u00e9conomique dans les \u00e9coles d\u2019ing\u00e9nieurs. Signalons au moins trois dates importantes apr\u00e8s la guerre\u00a0:<\/p>\n<p>&#8211; 1942, cr\u00e9ation de la future ENSAE, dirig\u00e9e plus tard par Edmond Malinvaud ;<\/p>\n<p>&#8211; 1944, d\u00e9but du cours de Maurice Allais \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Mines\u00a0;<\/p>\n<p>&#8211; 1974, cr\u00e9ation d\u2019un d\u00e9partement de sciences \u00e9conomiques \u00e0 l\u2019\u00e9cole Polytechnique.<\/p>\n<hr \/>\n<p><em>R\u00e9f\u00e9rence<\/em><\/p>\n<p>Etner et C. Silvant<em>, Histoire de la pens\u00e9e \u00e9conomique en France. <\/em>Economica, 2017.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne le sait pas assez, mais la France est une des nations qui aura le plus contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de la science \u00e9conomique, avec l\u2019Angleterre et les \u00c9tats-Unis. Elle domine les d\u00e9bats en Europe au temps des Lumi\u00e8res\u00a0; ensuite, on lui doit des avanc\u00e9es majeures en \u00e9conomie math\u00e9matique. 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