{"id":3359,"date":"2018-07-13T08:45:03","date_gmt":"2018-07-13T06:45:03","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=3359"},"modified":"2018-07-13T08:50:56","modified_gmt":"2018-07-13T06:50:56","slug":"colloque-intelligence-artificielle-fiction-actions-gouvernementalite-algorithmique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=3359","title":{"rendered":"Colloque \u00ab Intelligence Artificielle : fiction ou actions ? \u00bb : La gouvernementalit\u00e9 algorithmique"},"content":{"rendered":"<p>Merci pour votre accueil dans cette institution intimidante pour une juriste devenue un peu d\u00e9natur\u00e9e et indisciplin\u00e9e avec les ann\u00e9es. Plut\u00f4t que quitter le droit, dont je ne cessais de constater le caract\u00e8re \u00e9minemment inad\u00e9quat face \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 galopante, une r\u00e9alit\u00e9 sauvage que le droit peine \u00e0 caract\u00e9riser, mon approche a \u00e9t\u00e9 de me plonger dans les objets, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de m\u2019int\u00e9resser aux algorithmes. D\u2019ailleurs, le droit est lui-m\u00eame un syst\u00e8me relativement algorithmique, m\u00eame si un juriste ne per\u00e7oit pas forc\u00e9ment ses algorithmes. Il y a donc une richesse \u00e0 s\u2019int\u00e9resser aux algorithmes pour revenir ensuite au droit.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre tout \u00e0 fait sinc\u00e8re, j\u2019ai pris du recul par rapport au droit, j\u2019ai regard\u00e9 les algorithmes et certains de leurs usages, et finalement je me dis que j\u2019aime fort le droit. Aujourd\u2019hui, je reviens \u00e0 des enjeux beaucoup plus juridiques, mais plut\u00f4t de la philosophie du droit, pour essayer de d\u00e9caper les concepts juridiques consid\u00e9r\u00e9s comme acquis. Par exemple, comment redonner de la vitalit\u00e9 \u00e0 ces concepts juridiques assez fig\u00e9s que sont les notions de vie priv\u00e9e ou d\u2019individu pour les rendre ad\u00e9quats au monde num\u00e9rique actuel, monde dans lequel il nous faut bien vivre m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas tout \u00e0 fait habitable.<\/p>\n<h3><strong>Mutation du capitalisme\u00a0?<\/strong><\/h3>\n<p>Cette intervention se situe dans le contexte d\u2019une mutation du capitalisme. Le monde num\u00e9rique consacre un type de capitalisme\u00a0: on parle de capitalisme des plateformes ou de capitalisme num\u00e9rique, c\u2019est-\u00e0-dire une transformation ou une mutation du capitalisme financier, qu\u2019il pourra \u00e9ventuellement remplacer.<\/p>\n<p>Qu\u2019entendre par capitalisme num\u00e9rique\u00a0? Mon hypoth\u00e8se de travail, expos\u00e9e aux remarques et critiques, est que l\u2019objet principal de l\u2019accumulation capitaliste des plateformes n\u2019est plus tellement l\u2019argent, la finance ou les banques, ce sont les donn\u00e9es. D\u2019ailleurs, les acteurs de ce nouveau monde r\u00e9mun\u00e8rent assez peu leurs actionnaires et r\u00e9investissent la majorit\u00e9 de leurs r\u00e9sultats pour continuer \u00e0 grandir, d\u00e9velopper leur impact, et b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un important effet de r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Alors pourquoi parler de capitalisme num\u00e9rique\u00a0? Parce que cette accumulation de donn\u00e9es tient lieu de richesse.<\/p>\n<p>Que valent les donn\u00e9es\u00a0? Au moment de leur collecte, bien souvent, la valeur marginale d\u2019une donn\u00e9e, f\u00fbt-elle \u00e0 caract\u00e8re personnel, ne vaut strictement rien. La donn\u00e9e n\u2019a de valeur que potentielle. D\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019accumulation des donn\u00e9es qui induit une accumulation non pas de pouvoir, mais de puissance. Cette puissance que construisent les donn\u00e9es\u00a0est celle de fabriquer de nouveaux espaces sp\u00e9culatifs avec opportunit\u00e9s et risques. Les possesseurs de ces donn\u00e9es ont alors la possibilit\u00e9 de g\u00e9rer ces nouveaux espaces sp\u00e9culatifs et agir par avance.<\/p>\n<h3><strong>La gouvernementalit\u00e9 algorithmique<\/strong><\/h3>\n<p>Mon th\u00e8me de pr\u00e9dilection, quasi-obsessionnel depuis des ann\u00e9es, est la question de la gouvernementalit\u00e9 algorithmique. Terme un peu barbare, certes, qui part du fait que les data sont devenues les nouvelles coordonn\u00e9es de mod\u00e9lisation du social. Plut\u00f4t que par les nomenclatures ou normes pr\u00e9c\u00e9dentes, normes sociales, juridiques, \u00e9thiques, ou m\u00eame comptables, c\u2019est \u00e0 partir des donn\u00e9es r\u00e9colt\u00e9es en temps r\u00e9el, enrichissant des bases statistiques en extension permanente, que les individus sont class\u00e9s. \u00ab\u00a0Class\u00e9s\u00a0\u00bb ne veut plus dire classification, ce terme est encore trop rigide pour le capitalisme num\u00e9rique. Il vaut mieux parler de profilage\u00a0: nous sommes dans un monde de hi\u00e9rarchisation, d\u2019appareillement, de scores, ou de notation. Nous vivons dans une soci\u00e9t\u00e9 de notation, ce qui est une nouvelle mani\u00e8re de gouverner les individus.<\/p>\n<p>L\u2019IA est le titre du Colloque, donc je me dois de le mentionner pour annoncer que je ne vais plus prononcer\u00a0les termes d\u2019\u00ab\u00a0Intelligence artificielle\u00a0\u00bb. Il est pr\u00e9f\u00e9rable de parler d\u2019algorithme, de <em>machine learning<\/em>, de <em>datamining<\/em>, de d\u00e9tection de <em>patterns <\/em>ou de corr\u00e9lations, ce qui permet d\u2019\u00eatre plus limit\u00e9 dans les ambitions.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette nouvelle mani\u00e8re de gouverner les comportements qui consiste \u00e0 d\u00e9tecter par avance ce dont sont capables les corps gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9tection algorithmique de <em>patterns<\/em>, de mod\u00e8les de comportements, quels sont les probl\u00e8mes pour les juristes ? La question est de savoir comment notre droit, issu d\u2019une longue et lente s\u00e9dimentation langagi\u00e8re dans une civilisation du signe, du signifiant et du texte, peut s\u2019accommoder d\u2019une r\u00e9volution num\u00e9rique en passe de nous faire basculer dans une civilisation du signal num\u00e9rique asignifiant, as\u00e9mantique, mais calculable, bref\u00a0: une civilisation de l\u2019algorithme\u00a0? Cette \u00e9volution rend-elle encore possible l\u2019exercice par le droit de sa fonction anthropologique\u00a0? Et qu\u2019est-ce que la fonction anthropologique du droit\u00a0? Alain Supiot, juriste fran\u00e7ais sp\u00e9cialiste du droit du travail et de th\u00e9orie du droit, professeur au Coll\u00e8ge de France depuis 2012, l\u2019explique dans son livre \u00ab\u00a0Homo juridicus\u00a0: essai sur la fonction anthropologique du droit\u00a0\u00bb (\u00c9ditions du Seuil, Paris, 2005).\u00a0Alain Supiot \u00e9nonce que faire de chacun de nous un \u00ab\u00a0homo juridicus\u00a0\u00bb est la mani\u00e8re occidentale de lier dimensions biologiques et symboliques de l\u2019\u00eatre humain. Dans ce contexte, la perspective \u00ab\u00a0cybern\u00e9tique\u00a0\u00bb dans laquelle nous plonge le capitalisme num\u00e9rique, la dimension biologique et la dimension symbolique de l\u2019existence humaine ne sont plus appr\u00e9hend\u00e9es que comme un pur flux de donn\u00e9es quantifiables dans un espace purement m\u00e9trique. Un espace purement m\u00e9trique est un espace dans lequel chaque point de donn\u00e9es ne s\u2019\u00e9value plus par rapport \u00e0 un r\u00e9f\u00e9rentiel pr\u00e9sent et historiquement localis\u00e9 dans un espace physique, mais en fonction de sa relation, c\u2019est-\u00e0-dire de sa distance statistique ou de la force de la corr\u00e9lation avec laquelle chaque point de donn\u00e9es peut \u00eatre mis en relation avec un autre point de donn\u00e9es. Nous voil\u00e0 donc dans un espace purement m\u00e9trique qui g\u00e9n\u00e8re une r\u00e9alit\u00e9 num\u00e9rique sans plus aucun lien, sans plus aucun rapport avec le monde physique dont pourtant cette donn\u00e9e \u00e9mane. Le capitalisme num\u00e9rique r\u00e9sulte donc du fait que les donn\u00e9es constituent une nouvelle forme d\u2019infrastructure ou de capital \u00e9minemment fongible, reproductible \u00e0 souhait, virtuellement in\u00e9puisable, puisque les donn\u00e9es ne risquent pas d\u2019\u00e9teindre leur source qui est le monde physique et toutes les relations, interactions et les comportements qui s\u2019y produisent. Et, en outre, ces donn\u00e9es sont susceptibles d\u2019\u00eatre exploit\u00e9es pour un nombre de fins quasiment infini ou qui n\u2019a de limite que l\u2019imagination de ceux qui veulent s\u2019en servir.<\/p>\n<p>Pour le droit, cela signifie aussi qu\u2019une bonne partie des pr\u00e9suppos\u00e9s \u00e9pist\u00e9miques du fonctionnement m\u00eame de la discipline juridique se trouvent mis \u00e0 mal. Affirmation abstraite, que des exemples illustreront par la suite. A titre d\u2019hypoth\u00e8se, la m\u00e9taphysique juridique est une m\u00e9taphysique de s\u00e9paration, c\u2019est-\u00e0-dire que la m\u00e9taphysique juridique, tout comme le fonctionnement du droit, pr\u00e9suppose une distance ou un espacement entre le monde et ses repr\u00e9sentations. A l\u2019oppos\u00e9 de l\u2019id\u00e9ologie technique des <em>big<\/em> <em>datas<\/em> qui pr\u00e9suppose, au contraire, que regarder les donn\u00e9es est suffisant pour pouvoir dire tout du monde\u00a0; c\u2019est comme si les donn\u00e9es \u00e9taient le langage des choses m\u00eames, une esp\u00e8ce de distinction entre les signaux quantifiables et ce que ces signaux sont cens\u00e9s repr\u00e9senter, et donc, in fine, une maladie du signe, un aplatissement de toute repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>L\u2019engouement pour l\u2019intelligence des donn\u00e9es, per\u00e7u dans quasiment tous les domaines d\u2019activit\u00e9, serait ainsi symptomatique d\u2019une crise radicale de la repr\u00e9sentation\u00a0: non que nos repr\u00e9sentations ne soient pas assez fiables ou pas suffisamment r\u00e9alistes, c\u2019est la repr\u00e9sentation en tant que telle qui est rejet\u00e9e. L\u2019acc\u00e8s au monde doit \u00eatre imm\u00e9diat et d\u2019une mani\u00e8re non m\u00e9di\u00e9e. On voudrait que le monde parle de lui-m\u00eame, sans qu\u2019il ne soit plus besoin de l\u2019interpr\u00e9ter, de le repr\u00e9senter, de le transcrire sous une forme symbolique, sous une forme langagi\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans une certaine mesure, cette vision fonctionne relativement bien, en regardant par exemple les fa\u00e7ons dont op\u00e8re le <em>machine learning<\/em> dans des syst\u00e8mes dits pr\u00e9dictifs. Illustration\u00a0: dans le domaine de la lib\u00e9ration conditionnelle, il existe des prototypes, des algorithmes de recommandation automatique destin\u00e9s au juge d\u2019application des peines \u2013 c\u2019est leur d\u00e9nomination en Belgique \u2013, qui vont pr\u00e9coniser la lib\u00e9ration ou non d\u2019un d\u00e9tenu en fonction de la proximit\u00e9 de ce d\u00e9tenu avec un profil de risques de comportement r\u00e9cidiviste.<\/p>\n<p>Les juges font beaucoup d\u2019erreurs. La d\u00e9cision humaine est difficile, car elle n\u2019est pas toujours objective. Nous sommes pleins de biais, de pr\u00e9jug\u00e9s de toute sorte, raciaux ou autres. Donc pourquoi pas objectiver une d\u00e9cision\u00a0? En outre, il va y avoir une collaboration entre l\u2019homme et la machine puisqu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une recommandation. Le juge d\u2019application des peines a toujours le loisir de s\u2019\u00e9carter de la recommandation. N\u00e9anmoins, dans les faits, cette recommandation va avoir une force normative extr\u00eamement contraignante. Ce n\u2019est pas un d\u00e9terminisme technologique, c\u2019est un d\u00e9terminisme sociotechnique. Si un juge d\u2019application des peines d\u00e9cide de ne pas suivre la recommandation de maintenir en d\u00e9tention un individu pour lequel l\u2019algorithme a per\u00e7u un risque de r\u00e9cidive, c\u2019est parce qu\u2019il conna\u00eet personnellement la personne, il l\u2019a rencontr\u00e9e, il l\u2019a vue plusieurs fois, et le juge pense vraiment que la r\u00e9cidive est tr\u00e8s peu probable et que le d\u00e9tenu a de bonnes chances de r\u00e9insertion. Imaginons alors que le juge d\u00e9cide la relaxe et qu\u2019il y ait r\u00e9cidive.<\/p>\n<p>Le juge prend alors une responsabilit\u00e9 \u00ab\u00a0au carr\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: il aura d\u00e9sob\u00e9i \u00e0 l\u2019algorithme et devra \u00e9ventuellement justifier sa d\u00e9cision de lib\u00e9ration en utilisant le m\u00eame langage que l\u2019algorithme, donc un langage quantitatif\u00a0; c\u2019est quasi-impossible pour un juge. Donc, de fait, la recommandation algorithmique de maintien en d\u00e9tention va avoir pour effet de produire dans la r\u00e9alit\u00e9 ce qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9dit par l\u2019algorithme, c\u2019est de la proph\u00e9tie auto-r\u00e9alisatrice.<\/p>\n<p>Un autre exemple. Dans son livre \u00ab\u00a0La th\u00e9orie du drone\u00a0\u00bb, le philosophe fran\u00e7ais Gr\u00e9goire Chamayou (2013, La Fabrique Editions), charg\u00e9 de recherche au CNRS et rattach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut d&rsquo;Histoire des Repr\u00e9sentations et des Id\u00e9es dans les Modernit\u00e9s (IHRIM) \u00e9voque des frappes par drones arm\u00e9s <em>Predator<\/em> sur des cibles d\u00e9sign\u00e9es par les algorithmes, des personnes non nomm\u00e9ment identifi\u00e9es mais class\u00e9es en risque potentiel de terrorisme actif en raison d\u2019indices num\u00e9riques qu\u2019ils ont laiss\u00e9s. Ces personnes sont donc frapp\u00e9es par anticipation. Il sera vraiment impossible d\u2019\u00e9tablir la validit\u00e9 de la mod\u00e9lisation algorithmique dans la mesure o\u00f9, pr\u00e9cis\u00e9ment, on ne saura jamais si la personne pr\u00e9emptivement \u00e9limin\u00e9e serait pass\u00e9e \u00e0 l\u2019acte sans intervention de l\u2019algorithme et du missile destructeur.<\/p>\n<p>Ce nouveau mode de gouvernement, cette gouvernementalit\u00e9 algorithmique, a pour cible non pas l\u2019actualit\u00e9, mais le possible\u00a0; on peut analyser cela comme un syst\u00e8me immunitaire d\u2019une actualit\u00e9 calculable contre l\u2019inqualifiable. La cible n\u2019est plus du tout conforme \u00e0 la description de Michel Foucault dans la biopolitique (<em>Naissance de la biopolitique<\/em>, Cours au Coll\u00e8ge de France 1978-1979, Gallimard-Seuil, 2004). Foucault identifie comme cibles les malades mentaux, la l\u00e8pre, les \u00e9trangers, les enfants, etc., bref des cibles ais\u00e9ment identifiables. Dans le cas pr\u00e9sent, la cible est beaucoup plus g\u00e9n\u00e9rale, et se trouve partout\u00a0: c\u2019est l\u2019incertitude, l\u2019alt\u00e9ration.<\/p>\n<p>Poussons le raisonnement jusqu\u2019au bout\u00a0: comment la vie se d\u00e9finit-elle\u00a0? Elle est d\u00e9finie pr\u00e9cis\u00e9ment par sa capacit\u00e9 d\u2019alt\u00e9ration. En cons\u00e9quence, l\u2019\u00e9ventuelle mise en place d\u2019un syst\u00e8me algorithmique peut \u00eatre un syst\u00e8me immunitaire du calcul de la passibilit\u00e9 des machines\u00a0contre la passibilit\u00e9 des organismes, contre les \u00e9v\u00e9nements organiques, contre l\u2019alt\u00e9ration, donc contre la vie. Raisonnement extr\u00eame, certes, pour stimuler la contradiction.<\/p>\n<p>Beaucoup consid\u00e8rent comme un mieux l\u2019\u00e9mergence des algorithmes, y compris dans le domaine de la justice, parce que moins biais\u00e9s qu\u2019un juge. Ils seront aussi moins biais\u00e9s qu\u2019un policier. Les apports des algorithmes ne sont en g\u00e9n\u00e9ral pas profess\u00e9s par les experts de l\u2019algorithmique, mais plut\u00f4t par les industriels de la s\u00e9curit\u00e9, qui ont une id\u00e9ologie technique qu\u2019ils essaient de propager en promettant la rationalisation des pratiques \u00e0 tous les stades de l\u2019administration et de la justice.<\/p>\n<p><em><strong>Quelques exemples de d\u00e9ploiements et de perspectives d\u2019application<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le premier stade est la pr\u00e9vention des conflits et des infractions, la police pr\u00e9dictive. La soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine <em>Palantir<\/em><em> Technologies<\/em> a test\u00e9 ces technologies de police pr\u00e9dictive \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans. Entre mai et juin\u00a02013, la Nouvelle-Orl\u00e9ans connaissait le sixi\u00e8me taux le plus important de meurtres et d\u2019assassinats de tous les \u00c9tats-Unis. <em>Palantir<\/em> a d\u00e9ploy\u00e9 un logiciel permettant l\u2019identification de membres des gangs, d\u00e9ploiement secret car r\u00e9alis\u00e9 sous couvert d\u2019un programme philanthropique\u00a0: <em>new release<\/em><em>\u00a0for life<\/em>. Nous sommes l\u00e0 dans une logique de pr\u00e9diction. Le tout \u00e9tant extr\u00eamement confidentiel, il semble que les informations utilis\u00e9es soient les liens avec des personnes appartenant notoirement \u00e0 des gangs, ou des personnes avec des ant\u00e9c\u00e9dents criminels. La corr\u00e9lation peut avoir un sens. D\u2019autres informations viennent des m\u00e9dias sociaux. Une fois identifi\u00e9e des individus potentiellement acteurs dans des violences, se met en \u0153uvre un programme de pr\u00e9vention ou de participation \u00e0 des programmes de socialisation. Complexe, car la pr\u00e9somption d\u2019innocence fait partie des grands principes de la justice.<\/p>\n<p>Au niveau de la r\u00e9solution judiciaire, on parle de <em>Smart Legal Research<\/em>, et de pr\u00e9paration du travail des juges par des algorithmes, avec des syst\u00e8mes de recherche dans toutes les lois et toute la jurisprudence existante. Effectivement, pour ceci, un algorithme sera plus efficace qu\u2019un juriste. La difficult\u00e9 \u00e0 venir est que juges et avocats ne s\u2019inspireront plus que de ce qui a \u00e9t\u00e9 produit.<\/p>\n<p>Certains ont \u00e9mis l\u2019id\u00e9e que l\u2019automatisation du travail des juges, et m\u00eame le remplacement des juges par des robots, pourraient \u00eatre un \u00ab\u00a0plus\u00a0\u00bb, par exemple s\u2019il y a corruption de la justice. N\u00e9anmoins, les algorithmes des \u00ab\u00a0juges-robots\u00a0\u00bb auront \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s \u00e0 partir de jugements venant de juges corrompus.<\/p>\n<p>Je voudrais citer Bernard Stiegler, philosophe fran\u00e7ais travaillant sur les mutations actuelles li\u00e9es au d\u00e9veloppement technologique et num\u00e9rique, par ailleurs cr\u00e9ateur et pr\u00e9sident du groupe <em>Ars Industrialis<\/em><em>\u00a0<\/em>; il dirige \u00e9galement depuis 2006 l&rsquo;Institut de recherche et d&rsquo;innovation (IRI) au sein du centre Georges Pompidou. Stiegler \u00e9nonce qu\u2019il n\u2019y a pas, pour l\u2019instant, tant d\u2019Intelligence artificielle et mais plut\u00f4t de la b\u00eatise artificielle. A r\u00e9fl\u00e9chir, car, en plus, avec une contestabilit\u00e9 plus difficile des d\u00e9cisions, parce que rendues par un algorithme per\u00e7u comme objectif, neutre et impartial, il y a un risque de biais gigantesque.<\/p>\n<p>Il y a \u00e9galement des algorithmes qui peuvent \u00eatre utilis\u00e9s pour pr\u00e9dire les r\u00e9sultats de d\u00e9cisions judiciaires. Cela peut \u00eatre vu comme une solution op\u00e9rationnelle et d\u2019optimisation de l\u2019action judiciaire, car les tribunaux sont encombr\u00e9s par des causes perdues. Si un citoyen a dans l\u2019id\u00e9e de faire appel \u00e0 la justice, il peut anticiper et faire analyser son cas par un algorithme qui va pr\u00e9dire la probabilit\u00e9 de succ\u00e8s de la proc\u00e9dure \u00e0 venir. Evidemment, les assurances voudront intervenir, et, par exemple, exiger des cabinets d\u2019avocats l\u2019utilisation de ces algorithmes en refusant d\u2019assurer ceux qui ne le feront pas. Le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la justice va \u00eatre tout \u00e0 fait mis \u00e0 mal.<\/p>\n<p>Autre exemple\u00a0: l\u2019\u00e9valuation des montants ad\u00e9quats d\u2019une indemnit\u00e9 ou d\u2019une p\u00e9nalit\u00e9. Situation parfois h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, avec des d\u00e9cisions non d\u00e9terministes des juges. Un algorithme d\u2019\u00e9valuation des p\u00e9nalit\u00e9s pourrait \u00eatre une aide pour donner une impression de partialit\u00e9 et d\u2019in\u00e9galit\u00e9 tr\u00e8s diminu\u00e9es. Mais qu\u2019en est-il de l\u2019ind\u00e9pendance des juges, qui seront mis en concurrence les uns par rapport aux autres, puisque l\u2019on va savoir ce que fait tel ou tel juge\u00a0? Or, le principe d\u2019ind\u00e9pendance de la d\u00e9cision judiciaire est primordial.<\/p>\n<p>Un dernier exemple positif\u00a0: l\u2019automatisation ou la sous-traitance des services juridiques \u00e0 des machines pourrait \u00eatre int\u00e9ressante dans un certain nombre de situations. Il arrive que les b\u00e9n\u00e9ficiaires d\u2019allocations sociales affrontent une relative opacit\u00e9 bureaucratique qui, parfois, les emp\u00eache d\u2019exercer effectivement leurs droits. Mettre des algorithmes \u00e0 leur service\u00a0serait utile, en r\u00e9f\u00e9rence au droit des gouvern\u00e9s invoqu\u00e9 par Michel Foucault.<\/p>\n<h3><strong>Vive l\u2019homo juridicus<\/strong><\/h3>\n<p>Pour terminer, il est fondamental que les juristes prennent en compte les ambitions \u00e9pist\u00e9miques tout \u00e0 fait particuli\u00e8res de ces algorithmes. Le fait est qu\u2019il ne s\u2019agit pas de causalit\u00e9 mais de corr\u00e9lation, que l\u2019objectif n\u2019est pas le pr\u00e9sent, mais l\u2019avenir, que le sujet d\u2019exp\u00e9rience n\u2019est pas constitu\u00e9 de personnes, mais de profils. Un profil n\u2019est jamais une personne en particulier, c\u2019est seulement un espace sp\u00e9culatif de comportements possibles.<\/p>\n<p>Or, un juge, quand il a \u00e0 se prononcer, observe des comportements et non des personnes. Le droit est une m\u00e9taphysique de l\u2019absence ou de la s\u00e9paration\u00a0: les faits et le droit sont diff\u00e9rents. Un \u00e9tat de fait, des donn\u00e9es, ne peuvent pas servir \u00e0 \u00e9tablir des normes, par exemple. La normativit\u00e9 juridique, la loi, transcende l\u2019\u00e9tat de fait. Elle ne peut pas en \u00eatre d\u00e9duite.<\/p>\n<p>Les algorithmes aujourd\u2019hui produisent de la normativit\u00e9 immanente au r\u00e9el<em>.<\/em>\u00a0 L\u2019individu est irr\u00e9ductible \u00e0 ses comportements. Une des le\u00e7ons, \u00e9trangement pertinente aujourd\u2019hui, que Hannah Arendt a tir\u00e9es de l\u2019exp\u00e9rience du totalitarisme, c\u2019est que le premier pas essentiel sur la route menant \u00e0 la domination totale consiste \u00e0 tuer en l\u2019homme la personne juridique, \u00e0 nier la fonction anthropologique du droit au nom d\u2019un pr\u00e9tendu r\u00e9alisme biologique, politique ou \u00e9conomique, on pourrait m\u00eame ajouter \u00ab\u00a0num\u00e9rique\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un point commun \u00e0 toutes les entreprises totalitaires. Cette le\u00e7on semble aujourd\u2019hui oubli\u00e9e par les juristes qui soutiennent que la personne juridique est un pur artefact sans rapport avec l\u2019\u00eatre humain concret. Artefact, la personne juridique l\u2019est, \u00e0 n\u2019en pas douter. Mais dans l\u2019univers symbolique qui est le propre de l\u2019homme \u2013 univers symbolique et pas num\u00e9rique &#8211; tout est artefact. La personnalit\u00e9 juridique n\u2019est certes pas un fait de nature, c\u2019est une certaine repr\u00e9sentation de l\u2019homme qui postule l\u2019unit\u00e9 de sa chair et de son esprit et qui interdit de le r\u00e9duire \u00e0 son \u00eatre biologique ou \u00e0 son \u00eatre mental.<\/p>\n<p>Cet interdit est vis\u00e9 par ceux qui cherchent aujourd\u2019hui \u00e0 disqualifier le sujet de droit au profit de profils quantifiables, par exemple, pour pouvoir appr\u00e9hender l\u2019\u00eatre humain comme une simple unit\u00e9 de compte et le traiter comme du b\u00e9tail ou, ce qui revient au m\u00eame, comme une pure abstraction.<\/p>\n<p>La mission qui nous incombe \u00e0 nous, juristes, est de penser les modalit\u00e9s sp\u00e9cifiques et les op\u00e9rations techniques du droit \u00e0 travers lesquelles le droit permet l\u2019\u00e9mergence et la survivance de sujets comme puissance d\u2019individuation d\u2019un commun sachant h\u00e9riter du pass\u00e9 et accueillir l\u2019avenir, donc d\u2019un commun qui n\u2019est assignable \u00e0 aucun pr\u00e9sent calcul\u00e9 num\u00e9riquement<em>.<\/em> Telle est la t\u00e2che cruciale et non diff\u00e9rable qui incombe aux juristes, sous peine de voir se dissoudre l\u2019<em>homo juridicus<\/em> en <em>homo numericus<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Merci pour votre accueil dans cette institution intimidante pour une juriste devenue un peu d\u00e9natur\u00e9e et indisciplin\u00e9e avec les ann\u00e9es. Plut\u00f4t que quitter le droit, dont je ne cessais de constater le caract\u00e8re \u00e9minemment inad\u00e9quat face \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 galopante, une r\u00e9alit\u00e9 sauvage que le droit peine \u00e0 caract\u00e9riser, mon approche a \u00e9t\u00e9 de me [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":166,"featured_media":3362,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[164,133],"tags":[],"class_list":["post-3359","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-intelligence-artificielle","category-themes","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3359","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/166"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3359"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3359\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3362"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3359"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3359"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3359"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}