{"id":3003,"date":"2018-03-16T09:32:53","date_gmt":"2018-03-16T07:32:53","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=3003"},"modified":"2018-03-16T10:39:34","modified_gmt":"2018-03-16T08:39:34","slug":"tianxia-selon-zhao-tingyang","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=3003","title":{"rendered":"Le \u00ab Tianxia \u00bb selon Zhao Tingyang"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Pr\u00e9sentation du livre <\/em><\/strong><strong><em>\u00ab\u00a0Tianxia, \u00a0tout sous un m\u00eame Ciel\u00bb, Editions du Cerf, Paris, mars 2018 (extrait de l\u2019article paru dans le num\u00e9ro 49 du Monde chinois).<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Voici le livre que le Washington Post du 9 f\u00e9vrier dernier pr\u00e9sente comme l\u2019antith\u00e8se du populisme Jacksonien de Trump, une philosophie chinoise inspir\u00e9e de l\u2019antiquit\u00e9, pr\u00f4nant pour le monde une \u00ab\u00a0communaut\u00e9 de destins\u00a0\u00bb contre l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0<em>America First\u00a0<\/em>\u00bb de Donald Trump.<\/p>\n<p>Ce livre est l\u2019\u0153uvre essentielle du philosophe chinois contemporain\u00a0 Zhao Tingyang. Une pens\u00e9e alternative aux impasses contemporaines des politiques internationales. Zhao est all\u00e9 chercher dans l\u2019Antiquit\u00e9 les intuitions originelles de la Chine, pour trouver un antidote au choc des civilisations. Aux th\u00e9ories modernes sur l\u2019Etat, la nation, la guerre, la paix, le conflit des pouvoirs, l\u2019optimum de Pareto, les nouveaux r\u00e9seaux, Zhao oppose le Tianxia, ce syst\u00e8me antique incluant \u00ab\u00a0tout ce qui existe sous le ciel\u00a0\u00bb. \u00a0Un syst\u00e8me qui inspira l\u2019Empire du Milieu, vortex ayant su attirer, int\u00e9grer, harmoniser les peuples et les cultures. Un syst\u00e8me \u00e0 m\u00eame, demain, de d\u00e9finir le monde comme sujet souverain.<\/p>\n<p>Partant de l\u2019\u00e9tude du syst\u00e8me politique mis en place par la dynastie des Zhou (1046 \u2013 256 av J.C.) appel\u00e9 Tianxia (Tout ce qui est sous le ciel ou l\u2019univers), Zhao en fit un mod\u00e8le th\u00e9orique d\u00e9fini par trois composantes essentielles\u00a0: la Terre, le sentiment populaire et une institution mondialis\u00e9e. Zhao consid\u00e8re que ce syst\u00e8me exceptionnel dans sa conception impr\u00e9gna le syst\u00e8me politique chinois jusqu\u2019\u00e0 l\u2019av\u00e8nement de la r\u00e9publique en 1912. Le syst\u00e8me mis en place par le Duc des Zhou d\u00e9clina et fut remplac\u00e9 par le syst\u00e8me imp\u00e9rial inaugur\u00e9 par l\u2019Empereur fondateur de la dynastie des Qin (Qinhi Hangdi) en 221 av J.C., mais son esprit impr\u00e9gna les dynasties imp\u00e9riales successives. \u00a0Pour Zhao, ce qui d\u00e9finit le syst\u00e8me Tianxia est sa \u201cmondialit\u00e9\u201d,\u00a0 qui le distingue des concepts modernes d\u2019Etat-nation, de politique internationale qui n\u2019est qu\u2019un prolongement des politiques nationales, de l\u2019imp\u00e9rialisme, de l\u2019h\u00e9g\u00e9monisme, etc. Zhao plaide pour qu\u2019un nouvel ordre mondial s\u2019en inspire \u00e0 l\u2019heure de la mondialisation et des r\u00e9seaux technologiques mondiaux.<\/p>\n<p>D\u2019embl\u00e9e dans son introduction, Zhao pr\u00e9cise son propos\u00a0: le monde est son sujet politique. \u00abComprendre le monde \u00e0 partir du Tianxia, c\u2019est le prendre globalement comme un sujet de r\u00e9flexion et d\u2019analyse, pour parvenir \u00e0 imaginer un ordre politique correspondant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la mondialisation\u00a0\u00bb. \u00a0\u00ab\u00a0Il n\u2019y a rien au-del\u00e0 du Tianxia\u00a0\u00bb d\u00e9finit le concept politique selon lequel le monde est un tout. Le syst\u00e8me Tianxia est un syst\u00e8me inclusif et non exclusif, il supprime l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019\u00e9tranger et d\u2019ennemi. Tout en admettant que le syst\u00e8me Tianxia sous la dynastie des Zhou d\u2019il y a plus de 3000 ans n\u2019\u00e9tait qu\u2019une exp\u00e9rience limit\u00e9e dans un espace limit\u00e9, Zhao avance qu\u2019elle avait \u00ab\u00a0par son exemple pratique montr\u00e9 comment le concept de Tianxia transforme l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 en int\u00e9riorit\u00e9. C\u2019est l\u00e0 le plus pr\u00e9cieux h\u00e9ritage transmis par le Tianxia antique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Zhao d\u00e9taille sa m\u00e9thodologie et ses partis pris philosophiques. Son point de d\u00e9part, ou la \u00ab\u00a0situation d\u2019origine\u00a0\u00bb qu\u2019il choisit, s\u2019inspire des r\u00e9flexions de Xunzi qui, mille ans avant Hobbes et \u00e0 la diff\u00e9rence de celui-ci, pr\u00e9voyait le \u00ab\u00a0g\u00e8ne\u00a0\u00bb de la coop\u00e9ration dans la politique et mettait par hypoth\u00e8se le groupe avant l\u2019individu. Xunzi disait \u00ab\u00a0l\u2019homme ne vit pas sans groupe\u00a0\u00bb et Zhao transforme cette hypoth\u00e8se en un principe ontologique\u00a0: la coexistence avant l\u2019existence, ou autrement dit la coexistence est une condition de l\u2019existence. Ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 envisager \u00ab\u00a0le meilleur des mondes\u00a0\u00bb par rapport au pire des mondes selon Hobbes, en s\u2019inspirant du monde de \u00ab\u00a0Datong\u00a0\u00bb (la grande harmonie)\u00a0de Confucius qu\u2019il consid\u00e8re comme un r\u00e9aliste et non un id\u00e9aliste. Zhao, dans son imagination du syst\u00e8me Tianxia du futur, se r\u00e9f\u00e8re aux crit\u00e8res de compatibilit\u00e9 de Confucius et aux normes de compossibilit\u00e9 de Leibnitz.<\/p>\n<p>Zhao rappelle que dans le cadre de la philosophie politique traditionnelle chinoise, l\u2019unit\u00e9 politique est constitu\u00e9e de trois niveaux\u00a0: Tianxia, Pays, Famille. Pour lui, le Tianxia d\u00e9finit tout le contexte politique, que toute question politique s\u2019interpr\u00e8te \u00e0 l\u2019aide du concept de Tianxia et que dans cet espace politique, le politique a form\u00e9 l\u2019ordre inclusif \u00ab\u00a0Tianxia-Pays-Famille\u00a0\u00bb tandis que son interpr\u00e9tation \u00e9thique prend la forme d\u2019un ordre extensif \u00ab\u00a0Famille-Pays-Tianxia\u00a0\u00bb. C\u2019est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la cha\u00eene \u00ab\u00a0Individu-Communaut\u00e9-Etat nation\u00a0\u00bb de la politique moderne. \u00a0\u00a0Zhao insiste sur la n\u00e9cessaire transformation de la question politique avec l\u2019arriv\u00e9e de la mondialisation. Pour lui la question centrale est devenue celle de \u00ab\u00a0l\u2019inclusion du monde\u00a0\u00bb et par cons\u00e9quent de \u00ab\u00a0la souverainet\u00e9 du monde\u00a0\u00bb. Tout en consid\u00e9rant que les questions soulev\u00e9es par Huntington sont importantes malgr\u00e9 ses erreurs d\u2019analyse, Zhao estime que les th\u00e9ories de Kant \u00e0 Habermas en passant par Rawls sont insuffisantes pour y r\u00e9pondre et que le d\u00e9faut fondamental de la politique moderne est son esprit de division. Pour Zhao, le monde reste \u00e0 ce jour un \u00ab\u00a0non-monde\u00a0\u00bb, il n\u2019existe que g\u00e9ographiquement, mais non politiquement. Le plus important probl\u00e8me politique du futur est d\u2019achever l\u2019inclusion du monde\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019inclusion du monde sera la derni\u00e8re question de la politique, cela ne signifie pas la fin de la politique, mais que l\u2019inclusion du monde deviendra le cadre contenant l\u2019ensemble des probl\u00e8mes politiques\u00bb. De sa critique de la th\u00e9orie politique moderne, Zhao conclut par sa croyance\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019inclusion du monde montrera que la politique n\u2019est pas\u00a0 autre chose que l\u2019art de vivre ensemble, c\u2019est l\u2019art de cr\u00e9er la co-existentialit\u00e9 pour l\u2019existence de tous, l\u2019art de transformer l\u2019espace des querelles en monde de jouissance commune. En ce sens, la politique signifie la fin des guerres, ou, autrement dit, si une politique ne peut pas terminer les guerres, alors elle n\u2019aura pas achev\u00e9 sa mission\u00a0\u00bb. Zhao oppose par ailleurs la rationalit\u00e9 relationnelle \u00e0 la rationalit\u00e9 individuelle dont l\u2019agr\u00e9gation n\u2019est pas en g\u00e9n\u00e9ral rationnelle et ne conduit pas au b\u00e9n\u00e9fice universel ou \u00e0 la compatibilit\u00e9 universelle. Zhao avance que sa th\u00e9orie du Tianxia n\u2019est pas seulement une th\u00e9orie politique du monde, mais aussi un nouveau concept politique, un nouveau point de d\u00e9part pour la politique, \u00ab\u00a0un point de d\u00e9part qui dit adieu aux guerres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans le premier chapitre du livre, Zhao Tingyang d\u00e9crit longuement l\u2019histoire du concept de Tianxia sous les Zhou et tente de comprendre comment les hommes de cette dynastie en vinrent \u00e0 \u00e9tablir un syst\u00e8me politique qui traitait il y a plus de 3000 ans d\u00e9j\u00e0 le monde comme la question centrale, et dont le sens d\u00e9passait de loin leur temps. \u00a0Zhao propose l\u2019explication suivante\u00a0: \u00e0 la fin de la dynastie des Shang, le duc des Zhou r\u00e9ussit \u00e0 vaincre le roi Shangzhou des Shang gr\u00e2ce \u00e0 une alliance avec d\u2019autres tribus avec des forces militaires bien moins importantes que celles des Shang. Cette alliance n\u2019a \u00e9t\u00e9 possible qu\u2019en raison du prestige dont jouissait le duc des Zhou qui \u00e9tait ins\u00e9parable de la r\u00e9putation de vertus morales de ce dernier, par opposition \u00e0 la brutalit\u00e9 et \u00e0 la tyrannie du roi Shangzhou. A la suite de cette victoire, le pouvoir dynastique des Zhou, originellement une petite tribu, d\u00e9sormais install\u00e9e au milieu de la plaine centrale, se heurtait \u00e0 un probl\u00e8me historique sans pr\u00e9c\u00e9dent\u00a0: comment \u00ab\u00a0un petit peut gouverner le grand\u00a0\u00bb et donc comment \u00ab\u00a0gouverner la multitude en \u00e9tant seul\u00a0 \u00bb. N\u2019ayant pas la capacit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une domination de type h\u00e9g\u00e9monique, le duc des Zhou fut forc\u00e9 de concevoir un syst\u00e8me de coop\u00e9ration susceptible d\u2019\u00eatre accept\u00e9 durablement par tous les pays, tout en pr\u00e9servant sa place, celle de la plus haute autorit\u00e9 sur de nombreuses tribus. Cela signifiait que le pouvoir des Zhou \u00e9tait oblig\u00e9 de cr\u00e9er un syst\u00e8me global qui d\u00e9passait le cadre des pays pour r\u00e9aliser l\u2019inclusion du monde, un syst\u00e8me dont les int\u00e9r\u00eats communs ou partag\u00e9s assuraient les propres int\u00e9r\u00eats des Zhou. \u00a0Si un syst\u00e8me global voulait r\u00e9ussir, l\u2019attrait ressenti par la masse de pays pour les int\u00e9r\u00eats partag\u00e9s et pour la coop\u00e9ration devait d\u00e9passer la tentation de refus ou de la trahison. Autrement dit, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour les avantages obtenus par\u00a0 la multitude des tribus et pays devait surpasser celui du refus de participer au syst\u00e8me. L\u2019ordre mondial devint la condition de vie et de mort d\u2019un Etat, ou, gouverner le monde devint le pr\u00e9alable au gouvernement d\u2019un pays. Par cons\u00e9quent, la politique mondiale prend le pas sur la politique d\u2019Etat.\u00a0 Le probl\u00e8me de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0inclusion du monde\u00a0\u00bb est ainsi pos\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire\u00a0 celui de b\u00e2tir le Tianxia. Le syst\u00e8me Tianxia invent\u00e9 par les Zhou \u00e9tait un syst\u00e8me politique mondial. Il d\u00e9finissait le monde politique comme une existence globale. Tel est le sens de l\u2019expression de Guanzi\u00a0(encyclop\u00e9die des textes remontant aux Royaumes combattants, V<sup>\u00e8me <\/sup>si\u00e8cle av J.C. \u2013 221 av J.C.): \u00abcr\u00e9er le Tianxia\u00a0\u00bb. On attribue en g\u00e9n\u00e9ral la conception du syst\u00e8me au duc des Zhou, \u00a0Zhou Gong, et il est effectivement possible qu\u2019elle soit la cr\u00e9ation collective d\u2019un groupe de politiciens dirig\u00e9 par Zhou Gong. Le syst\u00e8me Tianxia de la dynastie Zhou fut la premi\u00e8re r\u00e9volution dans l\u2019histoire politique chinoise. Selon Zhao, c\u2019est aussi au sens strict le commencement de la politique. Le Tianxia des Zhou garantissait \u00e0 tous les pays que les avantages de chaque pays \u00e0 y adh\u00e9rer \u00e9taient sup\u00e9rieurs \u00e0 celui qu\u2019il y a \u00e0 rester en dehors, \u00a0il devait forc\u00e9ment \u00e9tablir l\u2019interd\u00e9pendance et les relations d\u2019avantages r\u00e9ciproques entre les diff\u00e9rents pays, pour garantir la s\u00e9curit\u00e9 universelle et l\u2019ordre de paix durable\u00a0; il devait aussi n\u00e9cessairement d\u00e9velopper l\u2019int\u00e9r\u00eat public, l\u2019int\u00e9r\u00eat partag\u00e9 et la cause publique afin de garantir le caract\u00e8re universel de la jouissance en commun. \u00a0Le syst\u00e8me cr\u00e9\u00e9 par Zhou Gong comprenait principalement le syst\u00e8me d\u2019inf\u00e9odation, le syst\u00e8me des c\u00e9r\u00e9monies et le principe de gouvernement par la vertu morale. L\u2019examen tr\u00e8s minutieux des \u00e9crits classiques montre que le mot Tianxia fait sa premi\u00e8re apparition dans le \u00ab\u00a0Shijing\u00a0\u00bb (le Livre des Odes). Au sens de la g\u00e9ographie, Tianxia d\u00e9signait toute la terre qui est sous le ciel, c\u2019est-\u00e0-dire le monde dans son int\u00e9gralit\u00e9. Au sens de la psychologie sociale, Tianxia d\u00e9signait le choix commun de tous, soit le \u00ab\u00a0sentiment du peuple\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0c\u0153ur du peuple\u00a0\u00bb. Enfin, au sens politique, Tianxia d\u00e9signait le syst\u00e8me politique du monde d\u2019alors. Zhao d\u00e9crit longuement les relations qu\u2019entretenait l\u2019Etat suzerain des Zhou avec ses vassaux inf\u00e9od\u00e9s,\u00a0 sur le plan \u00e9conomique, de la s\u00e9curit\u00e9 et aussi sur le plan th\u00e9ologique, pour parvenir \u00e0 imposer le\u5929\u4e0b\u4e3a\u516c(le Tianxia appartient \u00e0 tous, <em>tianxia wei gong<\/em>). Il revient aussi sur les relations entre les Zhou et les peuples p\u00e9riph\u00e9riques plus lointains qu\u2019on appelait les\u00a0\u00ab\u00a0man, yi et rong\u00a0\u00bb ou barbares. Zhao traite aussi au passage du probl\u00e8me de la l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir et du concept du \u00ab\u00a0mandat du ciel\u00a0\u00bb qui apr\u00e8s la chute des Shang et la victoire des Zhou, devenait un concept universel et non li\u00e9 au monopole de telle ou telle dynastie. La jouissance de ce mandat \u00e9tait conditionn\u00e9e d\u00e9sormais par le comportement \u00e9thique du souverain. Ce fut un apport important des Zhou et du syst\u00e8me Tianxia selon Zhao Tingyang, tout comme la vertu et l\u2019harmonie qui constituaient l\u2019h\u00e9ritage spirituel de la politique des Zhou. En r\u00e9alit\u00e9, vers la fin de la dynastie des Zhou, les diff\u00e9rents princes commenc\u00e8rent \u00e0 modifier le syst\u00e8me, ce que Confucius fustigea comme une d\u00e9sint\u00e9gration des rites et un d\u00e9voiement des c\u00e9r\u00e9monies. Zhao Tingyang tente aussi une explication \u00e0 l\u2019effondrement final du syst\u00e8me des Zhou d\u00fb probablement \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 de satisfaire les trop hauts crit\u00e8res d\u2019une gouvernance par la vertu que les Zhou s\u2019\u00e9taient impos\u00e9s,\u00a0 et au d\u00e9calage d\u2019un syst\u00e8me id\u00e9al par rapport \u00e0 son temps.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me chapitre du livre de Zhao est consacr\u00e9 au fa\u00e7onnage de la Chine. La question est simple: comment se combinent le Tianxia et la structure d\u2019un Etat\u00a0dans le cas chinois\u00a0? Il donne une description passionnante de la formation de la Chine, v\u00e9ritable Vortex tourbillonnaire entra\u00eenant par une force centrip\u00e8te les diff\u00e9rents pays et ethnies au cours d\u2019incessantes \u00ab\u00a0chasses au cerf\u00a0\u00bb dans la plaine centrale (\u00ab\u00a0\u9010\u9e7f\u4e2d\u539f\u00a0\u00bb). Le cerf n\u2019est autre que le symbole du pouvoir. Zhao fait remarquer qu\u2019il fallut attendre la fin de la dynastie des Qing (1644-1911) et les d\u00e9fis venant des Etas-nations modernes pour que la Chine se tourne vers le nationalisme et l\u2019id\u00e9e de l\u2019Etat-nation. Depuis les dynasties Qin (221 av. J.-C.-207 av. J.-C.) et Han (206 av J.C.-220 apr. J.C.), la Chine s\u2019est tourn\u00e9e vers une politique nationale, mais celle-ci n\u2019est pas identique au concept occidental de l\u2019Etat, car la Chine n\u2019est pas une cit\u00e9, ni\u00a0 un Etat-nation. On peut m\u00eame dire qu\u2019elle ne fut jamais\u00a0 un empire au sens du concept politique occidental, m\u00eame si la Chine antique poss\u00e9dait certains points communs avec la notion d\u2019empire (par exemple l\u2019absence de fronti\u00e8re fixe).\u00a0 Les guerres antiques n\u2019\u00e9taient pas des guerres nationales, mais des guerres entre les pouvoirs politiques. Si cela n\u2019avait aucun rapport avec des conflits ethniques, quelle \u00e9tait donc la dynamique de ces scissions et unifications de la Chine antique et comment se sont-elles produites\u00a0? La Chine est un lieu de rassemblement des \u00ab\u00a0dix mille peuples\u00a0\u00bb\u00a0(la qualification moderne serait \u00ab\u00a0multiethnique\u00a0\u00bb), l\u2019histoire chinoise est aussi le r\u00e9sultat commun \u00e0 ces dix mille peuples, c\u2019est un r\u00e9cit tiss\u00e9 par de nombreux fils. L\u2019existence p\u00e9renne de la Chine est souvent attribu\u00e9e aux traditions culturelles chinoises, et, en approfondissant la question, on l\u2019attribue \u00e0 la tradition confuc\u00e9enne. Mais les id\u00e9es confuc\u00e9ennes n\u2019ont atteint leur statut d\u2019autorit\u00e9 supr\u00eame qu\u2019apr\u00e8s la dynastie Song, alors que le mod\u00e8le d\u2019existence de la Chine \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 form\u00e9 depuis longtemps. Cela veut dire que la formation de l\u2019id\u00e9e de la Chine a eu d\u2019autres causes que le Confucianisme. En empruntant un concept de la th\u00e9orie des jeux de Thomas C. Schelling, le \u00ab\u00a0point de focalisation\u00a0\u00bb qui d\u00e9signe des choix communs aux gens qui ne se sont pas concert\u00e9s avant, Zhao Tingyang consid\u00e8re que la \u00ab\u00a0chasse au cerf dans le Tianxia\u00a0\u00bb en est justement un\u00a0: \u00ab\u00a0De nombreuses parties prenantes n\u2019arrivent pas \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l\u2019attraction de ce tourbillon et se battent pour participer \u00ab\u00a0volontairement\u00a0\u00bb les uns apr\u00e8s les autres \u00e0 ce jeu, pour\u00a0 devenir des concurrents\u00a0; d\u2019autres participants sont passivement entra\u00een\u00e9s dans ce jeu\u00a0; le tourbillon du jeu s\u2019\u00e9tend progressivement pour atteindre \u00e0 la fin la stabilit\u00e9 et former une vaste Chine\u00a0\u00bb. Zhao pense par ailleurs que la plaine centrale constituait une puissante force d\u2019appel, universellement partageable dont les facteurs d\u00e9cisifs \u00e9taient les caract\u00e8res chinois, le syst\u00e8me de pens\u00e9e et le concept du Tianxia. \u00a0Le\u00a0 principe de la \u00ab\u00a0non ext\u00e9riorit\u00e9\u00a0\u00bb de celui-ci \u00ab\u00a0signifiait la compatibilit\u00e9 maximale, qui ne refusait la participation de personne, et qui reconnaissait <em>a priori<\/em> la possibilit\u00e9 pour chacun de participer au jeu\u00a0;\u00a0 il devenait ainsi une ressource spirituelle\u00a0 \u00e9galement attrayante pour tous et que tous pouvaient \u00e9galement utiliser. Et en conformit\u00e9 avec cela, le concept de Tianxia de la dynastie Zhou, qui avance que la vertu est \u00e0 la base de la conqu\u00eate du monde, l\u00e9gitime par cet argument la r\u00e9volution, donnant une bonne raison d\u2019aller \u00ab\u00a0chasser les cerfs\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. Zhao consid\u00e8re par ailleurs l\u2019Etat chinois d\u2019avant l\u2019\u00e8re moderne d\u2019apr\u00e8s 1912 comme un mod\u00e8le r\u00e9duit de Tianxia. Quant \u00e0 la culture de la plaine centrale, on en trouve des vestiges d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque des Xia, gr\u00e2ce aux fouilles arch\u00e9ologiques d\u2019Erlitou. D\u2019apr\u00e8s la repr\u00e9sentation imaginaire de la Chine antique, la Chine est le milieu du Tianxia. La dynastie Zhou a b\u00e2ti le syst\u00e8me Tianxia \u00ab\u00a0mondial\u00a0\u00bb qui comprenait mille Etats. La Chine s\u2019y trouvait au centre en tant qu\u2019Etat suzerain, par ailleurs chaque couche du syst\u00e8me Tianxia avait la m\u00eame structure. Lorsque le Tianxia s\u2019est r\u00e9duit \u00e0 la Chine, celle-ci \u00a0a h\u00e9rit\u00e9 selon Zhao des \u00ab\u00a0g\u00e8nes\u00a0\u00bb du Tianxia pour devenir un pays qui a une structure interne mondiale. Poss\u00e9dant cette nature de Tianxia, \u00a0et d\u2019un concept de th\u00e9ologie naturelle qui reproduisait l\u2019ordre du Tianxia, la Chine devint aussi un concept de th\u00e9ologie politique qui reproduisait le m\u00eame ordre. Zhao Tingyang d\u00e9crit longuement la fusion entre les multiples ethnies et cultures, une fusion qui se distingue de la conversion dans la religion\u00a0: il s\u2019agit d\u2019une restructuration de l\u2019ordre d\u2019existence par un travail commun d\u2019une vari\u00e9t\u00e9 de cultures. En ce sens, dit Zhao, \u00ab\u00a0on peut peut-\u00eatre dire que le concept de la Chine, propice \u00e0 cette fusion, poss\u00e8de une sorte de \u00ab\u00a0nature biologique\u00a0\u00bb, ou en empruntant les concepts de Taleb, une \u00ab\u00a0anti-fragilit\u00e9\u00a0\u00bb qui refuse le maintien absolu du statu quo et qui favorise une mutation\u00a0\u00bb. La culture de la plaine centrale en a fourni la ressource principale. Zhao rejette par ailleurs l\u2019id\u00e9e d\u2019une\u00a0\u00ab\u00a0<em>han<\/em>-isation\u00a0\u00bb pour la d\u00e9finition de la culture chinoise. Zhao s\u2019efforce aussi de d\u00e9celer les motivations rationnelles des participants au jeu de la \u00ab\u00a0chasse au cerf\u00a0\u00bb\u00a0: la qu\u00eate des ressources mat\u00e9rielles et spirituelles et revient longuement sur le comportement des dynasties chinoises non-<em>han<\/em>, comme les Hun, Turcs,\u00a0 Khitan, J\u00fcrchen, Mongols et\u00a0 Manchous, etc. Il rappelle la r\u00e9alit\u00e9 de la coexistence de nombreuses ethnies dans des syst\u00e8mes mixtes. En somme, plus d\u2019une fois un pays, plusieurs syst\u00e8mes\u00a0: sous la dynastie des Han (206 av J.C.-220 apr J.C.) avec les Xiongnu, les seize royaumes (304-439), les dynasties du Nord et du Sud, etc.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me chapitre du livre de Zhao traite de la contemporan\u00e9it\u00e9 du concept de Tianxia. Constatant le\u00a0 manque de perspectives des politiques internationales, imp\u00e9rialistes ou h\u00e9g\u00e9moniques fond\u00e9es sur la rivalit\u00e9 des nations, Zhao revient sur sa critique des limites de la th\u00e9orie politique moderne dont le d\u00e9faut essentiel est d\u2019\u00eatre fond\u00e9e sur le concept des Etats-nations. \u00a0Pour lui, la mondialisation actuelle rend cruciale la question de la souverainet\u00e9 du monde ainsi que le concept d\u2019un monde inclusif attrayant pour tous, choses qu\u2019il tire du mod\u00e8le th\u00e9orique du Tianxia des Zhou. L\u2019apparition de nouveaux syst\u00e8mes technologiques et de communication mondiaux, s\u2019\u00e9rigeant peu \u00e0 peu en v\u00e9ritables pouvoirs supranationaux est ressentie par Zhao \u00e0 la fois comme inqui\u00e9tants, parce qu\u2019\u00e9chappant \u00e0 tout syst\u00e8me politique national, et comme les pr\u00e9misses possibles de conditions mat\u00e9rielles permettant l\u2019\u00e9laboration d\u2019un syst\u00e8me Tianxia futur recueillant l\u2019assentiment de tous, \u00e0 moins que les Etats-nations ne s\u2019en servent pour renforcer leurs propres pouvoirs. Zhao n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 un certain pessimisme quant \u00e0 l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 devant le progr\u00e8s incontr\u00f4l\u00e9 de la biologie et de la technologie, l\u2019intelligence artificielle en particulier\u00a0: \u00ab\u00a0Les anciens probl\u00e8mes disparaissent, mais la fin du monde va devenir un probl\u00e8me s\u00e9rieux, ce n\u2019est plus une imagination litt\u00e9raire\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0En l\u2019absence d\u2019un syst\u00e8me mondial qui cr\u00e9e des avantages partag\u00e9s pour changer la logique de l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste maximal,\u00a0 l\u2019union de la technique sans limite avec l\u2019\u00e9go\u00efsme infini, une fois survenue, sera susceptible de mener \u00e0 la mort de l\u2019humanit\u00e9 ou \u00e0 la fin de la civilisation\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Qu\u2019il critique les courants majeurs de la pens\u00e9e occidentale, qu\u2019il invoque l\u2019histoire, l\u2019\u00e9conomie ou la th\u00e9orie des jeux, qu\u2019il r\u00e9v\u00e8le des concepts inconnus, c\u2019est toujours en jetant des ponts que Zhao Tingyang nous invite, dans ce livre-ma\u00eetre, \u00e0 red\u00e9couvrir l\u2019universalit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9sentation du livre \u00ab\u00a0Tianxia, \u00a0tout sous un m\u00eame Ciel\u00bb, Editions du Cerf, Paris, mars 2018 (extrait de l\u2019article paru dans le num\u00e9ro 49 du Monde chinois). Voici le livre que le Washington Post du 9 f\u00e9vrier dernier pr\u00e9sente comme l\u2019antith\u00e8se du populisme Jacksonien de Trump, une philosophie chinoise inspir\u00e9e de l\u2019antiquit\u00e9, pr\u00f4nant pour le monde [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":138,"featured_media":3005,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[31],"tags":[],"class_list":["post-3003","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dans-les-rayons","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3003","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/138"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3003"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3003\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3005"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3003"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3003"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3003"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}