{"id":1914,"date":"2017-02-08T15:17:26","date_gmt":"2017-02-08T13:17:26","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=1914"},"modified":"2020-04-29T10:33:29","modified_gmt":"2020-04-29T08:33:29","slug":"petite-histoire-3-pib","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=1914","title":{"rendered":"La petite histoire des 3 % du PIB"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>15 ans apr\u00e8s la signature du trait\u00e9 de Maastricht, nous vous proposons de retrouver l&rsquo;article initialement publi\u00e9 dans le num\u00e9ro 40 de Variances dans lequel Guy Abeille revient sur la naissance du c\u00e9l\u00e8bre principe selon lequel le d\u00e9ficit public de chaque Etat ne peut exc\u00e9der 3% du PIB.<\/em><\/span><\/p>\n<h2>La petite histoire des 3 % du PIB<\/h2>\n<p><em>L\u2019attention de la r\u00e9daction de Variances a r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 attir\u00e9e par un article publi\u00e9 sur le site de La Tribune, dans lequel Guy Abeille d\u00e9crit dans quelles circonstances le ratio de 3 % de d\u00e9ficit public rapport\u00e9 au PIB aurait \u00e9t\u00e9 \u00ab invent\u00e9 \u00bb au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, au sein de la Direction du Budget du Minist\u00e8re des Finances. Nous avons demand\u00e9 \u00e0 cet ancien de l\u2019Ecole de nous livrer une version simplifi\u00e9e de son r\u00e9cit, \u00e0 la fois \u00e9vocation historique, r\u00e9flexion sur la signification des statistiques et exercice de style\u00a0[1]<\/em><em>. <\/em><\/p>\n<p>Au frontispice du Pacte de Stabilit\u00e9 et de Croissance qui lie entre eux les Etats de la zone euro figure en lettres d\u2019or le principe que, pour chaque Etat, le d\u00e9ficit public\u00a0[2] rapport\u00e9 au PIB (pour autant que d\u00e9ficit il d\u00fbt y avoir) ne peut pas exc\u00e9der la valeur de 3 %. Par le Pacte, et en ses termes m\u00eames, le 3 % du PIB est institu\u00e9 \u201cvaleur de r\u00e9f\u00e9rence\u201d. Et c\u2019est autour de lui, et de lui seul, qu\u2019a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019ici b\u00e2tie toute la politique des \u00e9ventuelles sanctions : son franchissement conduit \u00e0 d\u00e9clencher une solennelle \u201cproc\u00e9dure pour d\u00e9ficit excessif \u201d, qui porte avec elle toute une gradation de peines.<\/p>\n<h3><strong>Aux sources de la norme<\/strong><\/h3>\n<p>Ratio \u201cd\u00e9ficit public sur PIB\u201d et \u201cvaleur de r\u00e9f\u00e9rence\u201d \u00e0 3 % : qu\u2019est-ce qui a valu \u00e0 cette norme son \u00e9lection internationale ? Il court \u00e0 ce propos diverses informations, bruits ou all\u00e9gations.<\/p>\n<p>Certains en attribuent la paternit\u00e9 \u00e0 Jacques Attali (\u00e0 moins que ce ne soit l\u2019int\u00e9ress\u00e9 lui-m\u00eame). D\u2019autres au Premier Ministre Pierre B\u00e9r\u00e9govoy qui, si l\u2019on en croit l\u2019\u00e9conomiste Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon\u00a0[3], lors des n\u00e9gociations de Maastricht \u201cau dernier moment l\u2019aurait sorti de sa poche\u201d. Les plus savants rameutent \u00e0 eux une certaine \u201cformule de Domar\u201d, dont la fabuleuse simplicit\u00e9 peut, on le con\u00e7oit, exercer un effet de sid\u00e9ration sur les esprits qui se parfument \u00e0 l\u2019\u00e9conomie. Le gri-gri math\u00e9mato\u00efde qu\u2019ils agitent est le suivant :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">d = g x D<\/p>\n<p>triplette de fascinante beaut\u00e9, dans laquelle d est le d\u00e9ficit public sur PIB, g le taux de croissance nominal de l\u2019\u00e9conomie, et D la dette publique sur PIB. Et de le lire ainsi : Domar a \u00e9tabli qu\u2019en vitesse de croisi\u00e8re, avec une croissance nominale de long terme \u00e9gale \u00e0 5 %, on peut stabiliser la dette \u00e0 60 % du PIB en s\u2019autorisant ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e un d\u00e9ficit qui n\u2019exc\u00e8de pas 3 % du PIB [4]. Evsey Domar, mort en 1997, fut un \u00e9conomiste s\u00e9rieux, professeur au MIT. En keyn\u00e9sien qu\u2019il \u00e9tait, il a en effet publi\u00e9 au sortir de la guerre, en 1944, un ouvrage th\u00e9orique sur les rapports entre croissance et endettement public [5], qui sert encore de base de r\u00e9flexion \u00e0 tous ceux qu\u2019int\u00e9resse la question du caract\u00e8re supportable \u00e0 long terme de l\u2019endettement public. Il va de soi que ni les raisonnements de Domar, ni ceux de ses commentateurs ou de ses critiques, autrement plus complexes, et qui font notamment et \u00e0 juste titre entrer en ligne de compte le mode de financement de la dette, ne trouvent le moindre reflet dans cette formule caricaturale que d\u2019aucuns lui attribuent<\/p>\n<p>Tout autre, et bien plus prosa\u00efque, est l\u2019histoire que je raconte dans un article paru fin septembre 2010. J\u2019y narre comment, fort de l\u2019autorit\u00e9 non questionn\u00e9e qui s\u2019attache \u00e0 l\u2019expert, du pur circonstanciel progresse et prend substance au sein du tissu de l\u2019appareil politico-technocratique, jusqu\u2019\u00e0 fabriquer de l\u2019institutionnel.<\/p>\n<h3><strong>De la fabrication du 3 % du PIB <\/strong><\/h3>\n<p>La sc\u00e8ne se passe un soir de juin 1981, \u00e0 la Direction du Budget du Minist\u00e8re des Finances o\u00f9 depuis trois ans, frais \u00e9moulu de l\u2019Ecole, je suis charg\u00e9 de suivre et d\u2019analyser au mois le mois l\u2019ex\u00e9cution du budget de l\u2019Etat. Le bouleversement qu\u2019est l\u2019arriv\u00e9e de la gauche au pouvoir vient tout juste d\u2019avoir lieu, et s\u2019il y a urgence pour adapter l\u2019action budg\u00e9taire \u00e0 la nouvelle donne, plus grande elle est encore pour pr\u00e9parer le budget de l\u2019ann\u00e9e 1982, qui sera la premi\u00e8re de plein exercice pour la gauche au pouvoir. Las ! il nous revient assez vite que, dans l\u2019effervescence de cette aube nouvelle et l\u2019inaccoutumance des n\u00e9o-ministres aux r\u00e8gles de gouvernement, ces derniers multiplient \u00e0 qui mieux mieux les visites du soir aupr\u00e8s du Pr\u00e9sident pour plaider in vivo leurs besoins en cr\u00e9dits. Et, au vu des donn\u00e9es qui s\u2019agglom\u00e8rent peu \u00e0 peu sur mon bureau, il appara\u00eet assez vite qu\u2019on se dirige bon train vers un d\u00e9ficit du budget initial pour 1982 qui franchira le seuil des 100 milliards de francs, chiffre que les plus intr\u00e9pides d\u2019entre nous n\u2019auraient m\u00eame en secret pas os\u00e9 murmurer.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ces circonstances qu\u2019un soir, tard, nous appelle Pierre Bilger (qui \u00e0 quelque temps de l\u00e0 s\u2019envolera vers Alcatel pour y faire la carri\u00e8re que l\u2019on sait), devenu le tout r\u00e9cent n\u00b02 de la Direction du Budget. Nous : c\u2019est-\u00e0-dire moi-m\u00eame, et Roland de Villepin, camarade de promotion et r\u00e9cent chef de bureau. Form\u00e9s \u00e0 l\u2019ENSAE, nous sommes consid\u00e9r\u00e9s dans la faune locale comme appartenant \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce, rare au Budget, des \u00e9conomistes (les autres sont des \u00e9narques, ces grands albatros de l\u2019administration g\u00e9n\u00e9raliste) ; et plus sp\u00e9cialement, car passablement m\u00e2tin\u00e9s de math\u00e9matiques, de la sous-esp\u00e8ce des \u00e9conomistes manieurs de chiffres : sachant faire des additions, nous plaisante-t-on, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e9videmment aux \u00ab agr\u00e9g\u00e9s-sachant-\u00e9crire \u00bb. Bilger nous informe en quelques mots du ballet budg\u00e9taire \u00e9lys\u00e9en en cours, et il nous fait savoir que le Pr\u00e9sident a urgemment et personnellement demand\u00e9 \u00e0 disposer d\u2019une r\u00e8gle simple, utilitaire mais marqu\u00e9e du chr\u00eame de l\u2019expert, qu\u2019il aura beau jeu de brandir \u00e0 la face des plus coriaces de ses visiteurs budg\u00e9tivores.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit de faire vite. Villepin et moi nous n\u2019avons gu\u00e8re d\u2019id\u00e9e, et \u00e0 vrai dire nulle th\u00e9orie \u00e9conomique n\u2019est l\u00e0 pour nous apporter le soutien de ses constructions, ou pour m\u00eame orienter notre r\u00e9flexion. Mais commande est tomb\u00e9e du plus haut. Nous posons donc, d\u2019un neurone perplexe, l\u2019animal budg\u00e9taire sur la table de dissection.<\/p>\n<p>Nous palpons du c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9penses, leur volume, leur structure, avec dette, sans dette, tel regroupement, tel autre, ou leur taux d\u2019accroissement compar\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019\u00e9conomie. Il y aurait bien moyen de d\u00e9tailler \u00e0 la main quelques ratios consommables, mais tout cela est lourd et fleure son labeur : norme flasque, sans impact, aucune n\u2019est frappante comme une arme de jet, propre \u00e0 marquer l\u2019arr\u00eat aux meutes d\u00e9pensi\u00e8res. Nous retournons la b\u00eate du c\u00f4t\u00e9 des recettes : imp\u00f4ts d\u2019Etat sur revenu national ? Mais les imp\u00f4ts fluctuent avec la conjoncture, plusieurs sont d\u00e9cal\u00e9s d\u2019un an&#8230; Surtout, nous ne pouvons \u00e9chapper \u00e0 l\u2019attraction des pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires, dont la fiscalit\u00e9 d\u2019Etat n\u2019est gu\u00e8re qu\u2019une part : peut-on valablement se cantonner \u00e0 elle ? Le d\u00e9bat ne manquera pas de na\u00eetre, \u00e0 juste titre, et prendra vite le tour d\u2019un brouhaha technique. Tout \u00e7a sera confus et sans force probante, au rebours du principe-\u00e9tendard que nous avons re\u00e7u commande de faire surgir pour ostension publique. La route des recettes \u00e9tant coup\u00e9e, une seule voie nous reste : le d\u00e9ficit.<\/p>\n<p>Le d\u00e9ficit, d\u2019abord, du citoyen lambda au Pr\u00e9sident de format courant, c\u2019est une notion qui parle \u00e0 tout le monde : \u00eatre en d\u00e9ficit, c\u2019est \u00eatre \u00e0 court d\u2019argent ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, tirer aujourd\u2019hui un ch\u00e8que sur demain, qui devra rembourser. Ensuite, le d\u00e9ficit a depuis Keynes acquis ses lettres de noblesse \u00e9conomique : il figure vaillamment dans les th\u00e9ories, il est une des plus visiblement op\u00e9ratoires variables des mod\u00e8les. Lui seul, c\u2019est \u00e9vident, a la carrure et la nettet\u00e9 pour nous tirer d\u2019affaire. Le d\u00e9ficit ! Mais qu\u2019en faire ? A quelle contrainte le plier pour en extraire une norme ? Le coup est vite jou\u00e9.<\/p>\n<p>La bou\u00e9e tous usages pour sauvetage du macro\u00e9conomiste en mal de r\u00e9f\u00e9rence, c\u2019est le PIB : tout commence et tout s\u2019ach\u00e8ve avec le PIB, tout ce qui est un peu gros semble pouvoir lui \u00eatre raisonnablement rapport\u00e9. Donc ce sera le ratio d\u00e9ficit sur PIB. Avec du d\u00e9ficit sur PIB, on croit tout de suite voir quelque chose de clair.<\/p>\n<h3><strong>Un crit\u00e8re douteux <\/strong><\/h3>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 ce point, un peu de r\u00e9flexion s\u2019impose. On commencera par noter que le d\u00e9ficit est un solde, c\u2019est-\u00e0-dire non pas une grandeur \u00e9conomique premi\u00e8re, mais le r\u00e9sultat d\u2019une op\u00e9ration entre deux grandeurs. Ce simple fait, trivial, emporte deux remarques. La premi\u00e8re, c\u2019est qu\u2019un m\u00eame d\u00e9ficit peut \u00eatre obtenu par diff\u00e9rence entre des masses dont l\u2019ampleur est sans comparaison : 20 milliards sont aussi bien la diff\u00e9rence entre 50 et 70 milliards qu\u2019entre 150 et 170. Or, et c\u2019est la deuxi\u00e8me remarque, on conviendra qu\u2019il ne peut \u00eatre tout \u00e0 fait indiff\u00e9rent \u00e0 la marche de l\u2019\u00e9conomie que la masse des d\u00e9penses et recettes publiques soit d\u2019une certaine ampleur (moins de 35 % du PIB, comme aux USA ou au Japon) plut\u00f4t que d\u2019une autre, bien plus grande (nettement plus de 50 % comme en France ou dans les pays scandinaves). Sans m\u00eame parler du contenu de chacune des masses : ce n\u2019est pas la m\u00eame chose d\u2019aspirer un certain volume de recettes avec une TVA \u00e0 10 % et un imp\u00f4t sur le revenu montant jusqu\u2019\u00e0 80 %, qu\u2019avec une TVA \u00e0 20 % et un imp\u00f4t sur le revenu de 30 % au pire ; ou bien encore d\u2019aligner un m\u00eame volume de d\u00e9penses, mais avec 5 % de subventions d\u2019investissement dans un cas ou 20 % dans l\u2019autre. On voit donc que s\u2019int\u00e9resser au d\u00e9ficit en soi, \u00e0 son montant seul, n\u2019a qu\u2019un sens relatif.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me observation touche \u00e0 la pertinence du ratio lui-m\u00eame : ne divise-t-on pas des choux par des carottes ? Car un d\u00e9ficit n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une dette : il est le chiffre exact de ce qu\u2019il faut tout de suite emprunter, et donc de ce qu\u2019il faudra \u00e9pargner &#8211; au fil des ann\u00e9es suivantes &#8211; pour rembourser ceux qui auront pr\u00eat\u00e9. Autrement dit, afficher un pourcentage de d\u00e9ficit par rapport au PIB, c\u2019est mettre en rapport le flux partitionn\u00e9, \u00e9chelonn\u00e9 des \u00e9ch\u00e9ances \u00e0 honorer dans les ann\u00e9es futures avec la seule richesse produite en l\u2019ann\u00e9e origine. Il y a discordance des temps. O\u00f9 l\u2019on saisit que le seul crit\u00e8re pertinent est celui de la capacit\u00e9 de remboursement \u00e0 horizon donn\u00e9 (qui est celui de l\u2019emprunt). Capacit\u00e9 qui est elle-m\u00eame fonction, non pas tant du d\u00e9ficit consenti une ann\u00e9e donn\u00e9e, que de la dette globale accumul\u00e9e &#8211; cette ann\u00e9e-l\u00e0, mais aussi celles qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et peut-\u00eatre celles qui suivront &#8211; et de la pr\u00e9vision qu\u2019en regard on peut faire des ressources futures, c\u2019est-\u00e0-dire du couple croissance et rendement fiscal. Le reste n\u2019est qu\u2019affichage.<\/p>\n<p>Derni\u00e8re observation enfin, plus g\u00e9n\u00e9rale : on con\u00e7oit bien qu\u2019un d\u00e9ficit n\u2019a pas le m\u00eame sens \u00e9conomique selon qu\u2019il est purement ponctuel, rupture dans une s\u00e9rie d\u2019ann\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre, laquelle sera r\u00e9absorb\u00e9e en une \u00e0 trois ann\u00e9es par la r\u00e9activation m\u00eame de l\u2019\u00e9conomie que ce choc qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse il n\u2019est que le morne jalon d\u2019une longue chronique de d\u00e9ficits, courant les d\u00e9cennies, install\u00e9s, m\u00e9tabolis\u00e9s, devenus consubstantiels au fonctionnement m\u00eame de l\u2019\u00e9conomie. O\u00f9 l\u2019on aura compris que fixer le projecteur sur le d\u00e9ficit d\u2019une ann\u00e9e donn\u00e9e n\u2019a gu\u00e8re de sens, et que le rapporter au PIB de cette m\u00eame ann\u00e9e lui en fait perdre un peu plus. Le ratio d\u00e9ficit sur PIB peut au mieux offrir une indication : il situe une grandeur, il soup\u00e8se une ampleur, il fournit \u00e0 bon compte une id\u00e9e imm\u00e9diate, intuitive de la d\u00e9rive. Mais en aucun cas il n\u2019a titre \u00e0 servir de boussole ; il ne mesure rien ; il est jauge et non juge : il n\u2019est pas un crit\u00e8re.<\/p>\n<h3><strong>L\u2019envol du 3 % <\/strong><\/h3>\n<p>Press\u00e9s, en mal d\u2019id\u00e9e, mais conscients du garant de s\u00e9rieux qu\u2019apporte l\u2019exhibition du PIB et de l\u2019emprise que sur tout esprit un peu frott\u00e9 d\u2019\u00e9conomie exerce sa pr\u00e9sence, nous fabriquons donc le ratio \u00e9l\u00e9mentaire \u00ab d\u00e9ficit sur PIB \u00bb, objet bien rond, jolie chim\u00e8re (au sens premier du mot). Reste \u00e0 le flanquer d\u2019un taux. C\u2019est affaire d\u2019une seconde. Nous regardons quelle est la plus r\u00e9cente pr\u00e9vision de PIB projet\u00e9e par l\u2019Insee pour 1982. Nous faisons entrer dans notre calculette le spectre des 100 milliards de d\u00e9ficit qui bouge sur notre bureau pour le budget en pr\u00e9paration. Le rapport des deux n\u2019est pas loin de donner 3 %. On sait ce qu\u2019il en est advenu.<\/p>\n<p>Le franc tr\u00e8s vite plonge, il faut \u00e9coper le vaisseau. Mitterrand d\u00e9leste le budget 1982, en cours de finition (on le pr\u00e9sente en septembre), du d\u00e9ficit de 120 milliards o\u00f9 il se propulsait jusqu\u2019\u00e0 celui de 95 milliards qui sera annonc\u00e9, soit bien visiblement moins que le seuil symbolique \u2013 chiffon\u2026 rouge pour march\u00e9s en \u00e9moi -, des 100 milliards de francs (nos 3 % du PIB). Et c\u2019est en ao\u00fbt que Fabius, pour la premi\u00e8re fois dans toute l\u2019histoire de la langue publique universelle (car nul encore nulle part, serait-ce \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, n\u2019a jamais avanc\u00e9 ce ratio), r\u00e9f\u00e8re le d\u00e9ficit au PIB.<\/p>\n<p>Mais l\u2019automne d\u00e9j\u00e0, ses bourrasques ; et le franc balay\u00e9 avec les premi\u00e8res feuilles : il faut d\u00e9valuer. Dans le combat des influences qui se joue cet automne, Delors reprend la main. Il ose parler de pause (un spectre hante la gauche, celui de Blum en f\u00e9vrier 1937 demandant \u201cune pause n\u00e9cessaire dans la mont\u00e9e des finances publiques&#8230;\u201d). Et il est le premier \u00e0 faire express\u00e9ment savoir que le d\u00e9ficit ne doit plus franchir les 3 % du PIB, et cela pour l\u2019ensemble des comptes publics (il sera bien le seul \u00e0 \u00eatre aussi strict, pr\u00e9cis et complet). Fabius ne saurait lui abandonner cette paternit\u00e9, qui est un empi\u00e8tement et une d\u00e9possession. Et d\u2019affirmer hautement, trois semaines plus tard : \u201dPour le budget, j\u2019ai toujours pos\u00e9 comme r\u00e8gle que le d\u00e9ficit n\u2019\u00e9tait acceptable qu\u2019\u00e0 condition de ne pas d\u00e9passer un montant raisonnable, de l\u2019ordre de 3 % du PIB\u201d.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors dans les d\u00e9clarations de Fabius, Delors, Mauroy\u2026, le 3 % du PIB revient comme une antienne. D\u00e9sormais bien en selle, il devient le marqueur proclam\u00e9, martel\u00e9, d\u2019une \u201cpolitique ma\u00eetris\u00e9e des finances publiques\u201d.<\/p>\n<p>Ce calcul, ce principe, il lui reste \u00e0 recevoir encore, par les voies les plus solennelles, l\u2019onction du Pr\u00e9sident. C\u2019est chose faite le 9 juin 1982, apr\u00e8s qu\u2019on a durant tout le printemps, venus de l\u2019Elys\u00e9e, trouv\u00e9 dans les journaux les mots \u201cdirective donn\u00e9e de 3 % du PIB\u201d, \u201cconsigne imp\u00e9rative de 3 % du PIB\u201d. Lors de sa seconde conf\u00e9rence de presse du septennat, le Pr\u00e9sident dans son intervention liminaire d\u00e9clare : \u201cLe d\u00e9ficit est d\u2019environ 3 % et il ne faut pas qu\u2019il d\u00e9passe ce pourcentage appliqu\u00e9 au Produit int\u00e9rieur brut. J\u2019attends du gouvernement qu\u2019il respecte ce plafond de 3 % et pas davantage.\u201d Le processus d\u2019acculturation est maintenant achev\u00e9.<\/p>\n<h3><strong>Extension du domaine du ratio <\/strong><\/h3>\n<p>Puis un jour le trait\u00e9 de Maastricht parut sur le m\u00e9tier. Ce 3 %, on l\u2019avait sous la main, c\u2019est une commodit\u00e9 ; en France on en usait, pensez ! chiffre d\u2019expert ! Il passe donc \u00e0 l\u2019Europe ; et de l\u00e0, pour un peu, il s\u2019\u00e9tendrait au monde. Sans aucun contenu, et fruit des circonstances, d\u2019un calcul \u00e0 la demande mont\u00e9 faute de mieux un soir dans un bureau, le voil\u00e0 paradigme : sur lui on ne s\u2019interroge plus, il tombe sous le sens (\u00e0 vrai dire tr\u00e8s en dessous), c\u2019est un crit\u00e8re vrai. Construction contingente du discours, autorit\u00e9 de la parole savante, l\u2019\u00e9vidence comme leurre ou le bocal de verre (celui dans lequel on s\u2019agite, et parade, sans en voir les parois) : Michel Foucault aurait ador\u00e9. Parfois lorsque j\u2019entends, repris comme un mantra, le 3 % du PIB, je m\u2019amuse de ce trois que nous avons choisi. Me revient le souvenir du <em>numero deus impare gaudet <\/em>&#8211; le nombre impair pla\u00eet \u00e0 la divinit\u00e9 &#8211; qu\u2019on trouve dans Virgile. Et la traduction qu\u2019en donne Gide dans <em>Paludes <\/em>: le nombre deux se r\u00e9jouit d\u2019\u00eatre impair. Et il a bien raison, ajoute Gide.<\/p>\n<p>Le 3 % du PIB se r\u00e9jouit d\u2019\u00eatre crit\u00e8re. Et il a bien raison.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Une version plus courte de cet article a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment publi\u00e9e par le journal \u00ab\u00a0La Tribune\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><em>1 &#8211; Note de la r\u00e9daction <\/em><\/p>\n<p><em>2 &#8211; Le d\u00e9ficit public est celui de l\u2019ensemble constitu\u00e9 de l\u2019administration centrale, des administrations r\u00e9gionales et locales, et des administrations de s\u00e9curit\u00e9 sociale. <\/em><\/p>\n<p><em>3 &#8211; Voir son blog<\/em><\/p>\n<p><em>4 &#8211; Tous ces quantums auraient \u00e9t\u00e9 choisis en observant les valeurs moyennes qui pr\u00e9valaient pour les \u00e9conomies europ\u00e9ennes \u00e0 l\u2019instant des n\u00e9gociations de Maastricht\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>5 &#8211; The Burden of the Debt and the National <\/em><em>Income.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>15 ans apr\u00e8s la signature du trait\u00e9 de Maastricht, nous vous proposons de retrouver l&rsquo;article initialement publi\u00e9 dans le num\u00e9ro 40 de Variances dans lequel Guy Abeille revient sur la naissance du c\u00e9l\u00e8bre principe selon lequel le d\u00e9ficit public de chaque Etat ne peut exc\u00e9der 3% du PIB. 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Nous avons demand\u00e9 \u00e0 cet ancien de l\u2019Ecole de nous livrer une version simplifi\u00e9e de son r\u00e9cit, \u00e0 la fois \u00e9vocation historique, r\u00e9flexion sur la signification des statistiques et exercice de style\u00a0[1]<\/em><em>. <\/em><\/p><p>Au frontispice du Pacte de Stabilit\u00e9 et de Croissance qui lie entre eux les Etats de la zone euro figure en lettres d\u2019or le principe que, pour chaque Etat, le d\u00e9ficit public\u00a0[2] rapport\u00e9 au PIB (pour autant que d\u00e9ficit il d\u00fbt y avoir) ne peut pas exc\u00e9der la valeur de 3 %. Par le Pacte, et en ses termes m\u00eames, le 3 % du PIB est institu\u00e9 \u201cvaleur de r\u00e9f\u00e9rence\u201d. Et c\u2019est autour de lui, et de lui seul, qu\u2019a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019ici b\u00e2tie toute la politique des \u00e9ventuelles sanctions : son franchissement conduit \u00e0 d\u00e9clencher une solennelle \u201cproc\u00e9dure pour d\u00e9ficit excessif \u201d, qui porte avec elle toute une gradation de peines.<\/p><h3><strong>Aux sources de la norme<\/strong><\/h3><p>Ratio \u201cd\u00e9ficit public sur PIB\u201d et \u201cvaleur de r\u00e9f\u00e9rence\u201d \u00e0 3 % : qu\u2019est-ce qui a valu \u00e0 cette norme son \u00e9lection internationale ? Il court \u00e0 ce propos diverses informations, bruits ou all\u00e9gations.<\/p><p>Certains en attribuent la paternit\u00e9 \u00e0 Jacques Attali (\u00e0 moins que ce ne soit l\u2019int\u00e9ress\u00e9 lui-m\u00eame). D\u2019autres au Premier Ministre Pierre B\u00e9r\u00e9govoy qui, si l\u2019on en croit l\u2019\u00e9conomiste Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon\u00a0[3], lors des n\u00e9gociations de Maastricht \u201cau dernier moment l\u2019aurait sorti de sa poche\u201d. Les plus savants rameutent \u00e0 eux une certaine \u201cformule de Domar\u201d, dont la fabuleuse simplicit\u00e9 peut, on le con\u00e7oit, exercer un effet de sid\u00e9ration sur les esprits qui se parfument \u00e0 l\u2019\u00e9conomie. Le gri-gri math\u00e9mato\u00efde qu\u2019ils agitent est le suivant :<\/p><p style=\"text-align: center;\">d = g x D<\/p><p>triplette de fascinante beaut\u00e9, dans laquelle d est le d\u00e9ficit public sur PIB, g le taux de croissance nominal de l\u2019\u00e9conomie, et D la dette publique sur PIB. Et de le lire ainsi : Domar a \u00e9tabli qu\u2019en vitesse de croisi\u00e8re, avec une croissance nominale de long terme \u00e9gale \u00e0 5 %, on peut stabiliser la dette \u00e0 60 % du PIB en s\u2019autorisant ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e un d\u00e9ficit qui n\u2019exc\u00e8de pas 3 % du PIB [4]. Evsey Domar, mort en 1997, fut un \u00e9conomiste s\u00e9rieux, professeur au MIT. En keyn\u00e9sien qu\u2019il \u00e9tait, il a en effet publi\u00e9 au sortir de la guerre, en 1944, un ouvrage th\u00e9orique sur les rapports entre croissance et endettement public [5], qui sert encore de base de r\u00e9flexion \u00e0 tous ceux qu\u2019int\u00e9resse la question du caract\u00e8re supportable \u00e0 long terme de l\u2019endettement public. Il va de soi que ni les raisonnements de Domar, ni ceux de ses commentateurs ou de ses critiques, autrement plus complexes, et qui font notamment et \u00e0 juste titre entrer en ligne de compte le mode de financement de la dette, ne trouvent le moindre reflet dans cette formule caricaturale que d\u2019aucuns lui attribuent<\/p><p>Tout autre, et bien plus prosa\u00efque, est l\u2019histoire que je raconte dans un article paru fin septembre 2010 [6]. J\u2019y narre comment, fort de l\u2019autorit\u00e9 non questionn\u00e9e qui s\u2019attache \u00e0 l\u2019expert, du pur circonstanciel progresse et prend substance au sein du tissu de l\u2019appareil politico-technocratique, jusqu\u2019\u00e0 fabriquer de l\u2019institutionnel.<\/p><h3><strong>De la fabrication du 3 % du PIB <\/strong><\/h3><p>La sc\u00e8ne se passe un soir de juin 1981, \u00e0 la Direction du Budget du Minist\u00e8re des Finances o\u00f9 depuis trois ans, frais \u00e9moulu de l\u2019Ecole, je suis charg\u00e9 de suivre et d\u2019analyser au mois le mois l\u2019ex\u00e9cution du budget de l\u2019Etat. Le bouleversement qu\u2019est l\u2019arriv\u00e9e de la gauche au pouvoir vient tout juste d\u2019avoir lieu, et s\u2019il y a urgence pour adapter l\u2019action budg\u00e9taire \u00e0 la nouvelle donne, plus grande elle est encore pour pr\u00e9parer le budget de l\u2019ann\u00e9e 1982, qui sera la premi\u00e8re de plein exercice pour la gauche au pouvoir. Las ! il nous revient assez vite que, dans l\u2019effervescence de cette aube nouvelle et l\u2019inaccoutumance des n\u00e9o-ministres aux r\u00e8gles de gouvernement, ces derniers multiplient \u00e0 qui mieux mieux les visites du soir aupr\u00e8s du Pr\u00e9sident pour plaider in vivo leurs besoins en cr\u00e9dits. Et, au vu des donn\u00e9es qui s\u2019agglom\u00e8rent peu \u00e0 peu sur mon bureau, il appara\u00eet assez vite qu\u2019on se dirige bon train vers un d\u00e9ficit du budget initial pour 1982 qui franchira le seuil des 100 milliards de francs, chiffre que les plus intr\u00e9pides d\u2019entre nous n\u2019auraient m\u00eame en secret pas os\u00e9 murmurer.<\/p><p>C\u2019est dans ces circonstances qu\u2019un soir, tard, nous appelle Pierre Bilger (qui \u00e0 quelque temps de l\u00e0 s\u2019envolera vers Alcatel pour y faire la carri\u00e8re que l\u2019on sait), devenu le tout r\u00e9cent n\u00b02 de la Direction du Budget. Nous : c\u2019est-\u00e0-dire moi-m\u00eame, et Roland de Villepin, camarade de promotion et r\u00e9cent chef de bureau. Form\u00e9s \u00e0 l\u2019ENSAE, nous sommes consid\u00e9r\u00e9s dans la faune locale comme appartenant \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce, rare au Budget, des \u00e9conomistes (les autres sont des \u00e9narques, ces grands albatros de l\u2019administration g\u00e9n\u00e9raliste) ; et plus sp\u00e9cialement, car passablement m\u00e2tin\u00e9s de math\u00e9matiques, de la sous-esp\u00e8ce des \u00e9conomistes manieurs de chiffres : sachant faire des additions, nous plaisante-t-on, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e9videmment aux \u00ab agr\u00e9g\u00e9s-sachant-\u00e9crire \u00bb. Bilger nous informe en quelques mots du ballet budg\u00e9taire \u00e9lys\u00e9en en cours, et il nous fait savoir que le Pr\u00e9sident a urgemment et personnellement demand\u00e9 \u00e0 disposer d\u2019une r\u00e8gle simple, utilitaire mais marqu\u00e9e du chr\u00eame de l\u2019expert, qu\u2019il aura beau jeu de brandir \u00e0 la face des plus coriaces de ses visiteurs budg\u00e9tivores.<\/p><p>Il s\u2019agit de faire vite. Villepin et moi nous n\u2019avons gu\u00e8re d\u2019id\u00e9e, et \u00e0 vrai dire nulle th\u00e9orie \u00e9conomique n\u2019est l\u00e0 pour nous apporter le soutien de ses constructions, ou pour m\u00eame orienter notre r\u00e9flexion. Mais commande est tomb\u00e9e du plus haut. Nous posons donc, d\u2019un neurone perplexe, l\u2019animal budg\u00e9taire sur la table de dissection.<\/p><p>Nous palpons du c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9penses, leur volume, leur structure, avec dette, sans dette, tel regroupement, tel autre, ou leur taux d\u2019accroissement compar\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019\u00e9conomie. Il y aurait bien moyen de d\u00e9tailler \u00e0 la main quelques ratios consommables, mais tout cela est lourd et fleure son labeur : norme flasque, sans impact, aucune n\u2019est frappante comme une arme de jet, propre \u00e0 marquer l\u2019arr\u00eat aux meutes d\u00e9pensi\u00e8res. Nous retournons la b\u00eate du c\u00f4t\u00e9 des recettes : imp\u00f4ts d\u2019Etat sur revenu national ? Mais les imp\u00f4ts fluctuent avec la conjoncture, plusieurs sont d\u00e9cal\u00e9s d\u2019un an... Surtout, nous ne pouvons \u00e9chapper \u00e0 l\u2019attraction des pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires, dont la fiscalit\u00e9 d\u2019Etat n\u2019est gu\u00e8re qu\u2019une part : peut-on valablement se cantonner \u00e0 elle ? Le d\u00e9bat ne manquera pas de na\u00eetre, \u00e0 juste titre, et prendra vite le tour d\u2019un brouhaha technique. Tout \u00e7a sera confus et sans force probante, au rebours du principe-\u00e9tendard que nous avons re\u00e7u commande de faire surgir pour ostension publique. La route des recettes \u00e9tant coup\u00e9e, une seule voie nous reste : le d\u00e9ficit.<\/p><p>Le d\u00e9ficit, d\u2019abord, du citoyen lambda au Pr\u00e9sident de format courant, c\u2019est une notion qui parle \u00e0 tout le monde : \u00eatre en d\u00e9ficit, c\u2019est \u00eatre \u00e0 court d\u2019argent ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, tirer aujourd\u2019hui un ch\u00e8que sur demain, qui devra rembourser. Ensuite, le d\u00e9ficit a depuis Keynes acquis ses lettres de noblesse \u00e9conomique : il figure vaillamment dans les th\u00e9ories, il est une des plus visiblement op\u00e9ratoires variables des mod\u00e8les. Lui seul, c\u2019est \u00e9vident, a la carrure et la nettet\u00e9 pour nous tirer d\u2019affaire. Le d\u00e9ficit ! Mais qu\u2019en faire ? A quelle contrainte le plier pour en extraire une norme ? Le coup est vite jou\u00e9.<\/p><p>La bou\u00e9e tous usages pour sauvetage du macro\u00e9conomiste en mal de r\u00e9f\u00e9rence, c\u2019est le PIB : tout commence et tout s\u2019ach\u00e8ve avec le PIB, tout ce qui est un peu gros semble pouvoir lui \u00eatre raisonnablement rapport\u00e9. Donc ce sera le ratio d\u00e9ficit sur PIB. Avec du d\u00e9ficit sur PIB, on croit tout de suite voir quelque chose de clair.<\/p><h3><strong>Un crit\u00e8re douteux <\/strong><\/h3><p>Arriv\u00e9 \u00e0 ce point, un peu de r\u00e9flexion s\u2019impose. On commencera par noter que le d\u00e9ficit est un solde, c\u2019est-\u00e0-dire non pas une grandeur \u00e9conomique premi\u00e8re, mais le r\u00e9sultat d\u2019une op\u00e9ration entre deux grandeurs. Ce simple fait, trivial, emporte deux remarques. La premi\u00e8re, c\u2019est qu\u2019un m\u00eame d\u00e9ficit peut \u00eatre obtenu par diff\u00e9rence entre des masses dont l\u2019ampleur est sans comparaison : 20 milliards sont aussi bien la diff\u00e9rence entre 50 et 70 milliards qu\u2019entre 150 et 170. Or, et c\u2019est la deuxi\u00e8me remarque, on conviendra qu\u2019il ne peut \u00eatre tout \u00e0 fait indiff\u00e9rent \u00e0 la marche de l\u2019\u00e9conomie que la masse des d\u00e9penses et recettes publiques soit d\u2019une certaine ampleur (moins de 35 % du PIB, comme aux USA ou au Japon) plut\u00f4t que d\u2019une autre, bien plus grande (nettement plus de 50 % comme en France ou dans les pays scandinaves). Sans m\u00eame parler du contenu de chacune des masses : ce n\u2019est pas la m\u00eame chose d\u2019aspirer un certain volume de recettes avec une TVA \u00e0 10 % et un imp\u00f4t sur le revenu montant jusqu\u2019\u00e0 80 %, qu\u2019avec une TVA \u00e0 20 % et un imp\u00f4t sur le revenu de 30 % au pire ; ou bien encore d\u2019aligner un m\u00eame volume de d\u00e9penses, mais avec 5 % de subventions d\u2019investissement dans un cas ou 20 % dans l\u2019autre. On voit donc que s\u2019int\u00e9resser au d\u00e9ficit en soi, \u00e0 son montant seul, n\u2019a qu\u2019un sens relatif.<\/p><p>La deuxi\u00e8me observation touche \u00e0 la pertinence du ratio lui-m\u00eame : ne divise-t-on pas des choux par des carottes ? Car un d\u00e9ficit n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une dette : il est le chiffre exact de ce qu\u2019il faut tout de suite emprunter, et donc de ce qu\u2019il faudra \u00e9pargner - au fil des ann\u00e9es suivantes - pour rembourser ceux qui auront pr\u00eat\u00e9. Autrement dit, afficher un pourcentage de d\u00e9ficit par rapport au PIB, c\u2019est mettre en rapport le flux partitionn\u00e9, \u00e9chelonn\u00e9 des \u00e9ch\u00e9ances \u00e0 honorer dans les ann\u00e9es futures avec la seule richesse produite en l\u2019ann\u00e9e origine. Il y a discordance des temps. O\u00f9 l\u2019on saisit que le seul crit\u00e8re pertinent est celui de la capacit\u00e9 de remboursement \u00e0 horizon donn\u00e9 (qui est celui de l\u2019emprunt). Capacit\u00e9 qui est elle-m\u00eame fonction, non pas tant du d\u00e9ficit consenti une ann\u00e9e donn\u00e9e, que de la dette globale accumul\u00e9e - cette ann\u00e9e-l\u00e0, mais aussi celles qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et peut-\u00eatre celles qui suivront - et de la pr\u00e9vision qu\u2019en regard on peut faire des ressources futures, c\u2019est-\u00e0-dire du couple croissance et rendement fiscal. Le reste n\u2019est qu\u2019affichage.<\/p><p>Derni\u00e8re observation enfin, plus g\u00e9n\u00e9rale : on con\u00e7oit bien qu\u2019un d\u00e9ficit n\u2019a pas le m\u00eame sens \u00e9conomique selon qu\u2019il est purement ponctuel, rupture dans une s\u00e9rie d\u2019ann\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre, laquelle sera r\u00e9absorb\u00e9e en une \u00e0 trois ann\u00e9es par la r\u00e9activation m\u00eame de l\u2019\u00e9conomie que ce choc qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse il n\u2019est que le morne jalon d\u2019une longue chronique de d\u00e9ficits, courant les d\u00e9cennies, install\u00e9s, m\u00e9tabolis\u00e9s, devenus consubstantiels au fonctionnement m\u00eame de l\u2019\u00e9conomie. O\u00f9 l\u2019on aura compris que fixer le projecteur sur le d\u00e9ficit d\u2019une ann\u00e9e donn\u00e9e n\u2019a gu\u00e8re de sens, et que le rapporter au PIB de cette m\u00eame ann\u00e9e lui en fait perdre un peu plus. Le ratio d\u00e9ficit sur PIB peut au mieux offrir une indication : il situe une grandeur, il soup\u00e8se une ampleur, il fournit \u00e0 bon compte une id\u00e9e imm\u00e9diate, intuitive de la d\u00e9rive. Mais en aucun cas il n\u2019a titre \u00e0 servir de boussole ; il ne mesure rien ; il est jauge et non juge : il n\u2019est pas un crit\u00e8re.<\/p><h3><strong>L\u2019envol du 3 % <\/strong><\/h3><p>Press\u00e9s, en mal d\u2019id\u00e9e, mais conscients du garant de s\u00e9rieux qu\u2019apporte l\u2019exhibition du PIB et de l\u2019emprise que sur tout esprit un peu frott\u00e9 d\u2019\u00e9conomie exerce sa pr\u00e9sence, nous fabriquons donc le ratio \u00e9l\u00e9mentaire \u00ab d\u00e9ficit sur PIB \u00bb, objet bien rond, jolie chim\u00e8re (au sens premier du mot). Reste \u00e0 le flanquer d\u2019un taux. C\u2019est affaire d\u2019une seconde. Nous regardons quelle est la plus r\u00e9cente pr\u00e9vision de PIB projet\u00e9e par l\u2019Insee pour 1982. Nous faisons entrer dans notre calculette le spectre des 100 milliards de d\u00e9ficit qui bouge sur notre bureau pour le budget en pr\u00e9paration. Le rapport des deux n\u2019est pas loin de donner 3 %. On sait ce qu\u2019il en est advenu.<\/p><p>Le franc tr\u00e8s vite plonge, il faut \u00e9coper le vaisseau. Mitterrand d\u00e9leste le budget 1982, en cours de finition (on le pr\u00e9sente en septembre), du d\u00e9ficit de 120 milliards o\u00f9 il se propulsait jusqu\u2019\u00e0 celui de 95 milliards qui sera annonc\u00e9, soit bien visiblement moins que le seuil symbolique \u2013 chiffon\u2026 rouge pour march\u00e9s en \u00e9moi -, des 100 milliards de francs (nos 3 % du PIB). Et c\u2019est en ao\u00fbt que Fabius, pour la premi\u00e8re fois dans toute l\u2019histoire de la langue publique universelle (car nul encore nulle part, serait-ce \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, n\u2019a jamais avanc\u00e9 ce ratio), r\u00e9f\u00e8re le d\u00e9ficit au PIB.<\/p><p>Mais l\u2019automne d\u00e9j\u00e0, ses bourrasques ; et le franc balay\u00e9 avec les premi\u00e8res feuilles : il faut d\u00e9valuer. Dans le combat des influences qui se joue cet automne, Delors reprend la main. Il ose parler de pause (un spectre hante la gauche, celui de Blum en f\u00e9vrier 1937 demandant \u201cune pause n\u00e9cessaire dans la mont\u00e9e des finances publiques...\u201d). Et il est le premier \u00e0 faire express\u00e9ment savoir que le d\u00e9ficit ne doit plus franchir les 3 % du PIB, et cela pour l\u2019ensemble des comptes publics (il sera bien le seul \u00e0 \u00eatre aussi strict, pr\u00e9cis et complet). Fabius ne saurait lui abandonner cette paternit\u00e9, qui est un empi\u00e8tement et une d\u00e9possession. Et d\u2019affirmer hautement, trois semaines plus tard : \u201dPour le budget, j\u2019ai toujours pos\u00e9 comme r\u00e8gle que le d\u00e9ficit n\u2019\u00e9tait acceptable qu\u2019\u00e0 condition de ne pas d\u00e9passer un montant raisonnable, de l\u2019ordre de 3 % du PIB\u201d.<\/p><p>D\u00e8s lors dans les d\u00e9clarations de Fabius, Delors, Mauroy\u2026, le 3 % du PIB revient comme une antienne. D\u00e9sormais bien en selle, il devient le marqueur proclam\u00e9, martel\u00e9, d\u2019une \u201cpolitique ma\u00eetris\u00e9e des finances publiques\u201d.<\/p><p>Ce calcul, ce principe, il lui reste \u00e0 recevoir encore, par les voies les plus solennelles, l\u2019onction du Pr\u00e9sident. C\u2019est chose faite le 9 juin 1982, apr\u00e8s qu\u2019on a durant tout le printemps, venus de l\u2019Elys\u00e9e, trouv\u00e9 dans les journaux les mots \u201cdirective donn\u00e9e de 3 % du PIB\u201d, \u201cconsigne imp\u00e9rative de 3 % du PIB\u201d. Lors de sa seconde conf\u00e9rence de presse du septennat, le Pr\u00e9sident dans son intervention liminaire d\u00e9clare : \u201cLe d\u00e9ficit est d\u2019environ 3 % et il ne faut pas qu\u2019il d\u00e9passe ce pourcentage appliqu\u00e9 au Produit int\u00e9rieur brut. J\u2019attends du gouvernement qu\u2019il respecte ce plafond de 3 % et pas davantage.\u201d Le processus d\u2019acculturation est maintenant achev\u00e9.<\/p><h3><strong>Extension du domaine du ratio <\/strong><\/h3><p>Puis un jour le trait\u00e9 de Maastricht parut sur le m\u00e9tier. Ce 3 %, on l\u2019avait sous la main, c\u2019est une commodit\u00e9 ; en France on en usait, pensez ! chiffre d\u2019expert ! Il passe donc \u00e0 l\u2019Europe ; et de l\u00e0, pour un peu, il s\u2019\u00e9tendrait au monde. Sans aucun contenu, et fruit des circonstances, d\u2019un calcul \u00e0 la demande mont\u00e9 faute de mieux un soir dans un bureau, le voil\u00e0 paradigme : sur lui on ne s\u2019interroge plus, il tombe sous le sens (\u00e0 vrai dire tr\u00e8s en dessous), c\u2019est un crit\u00e8re vrai. Construction contingente du discours, autorit\u00e9 de la parole savante, l\u2019\u00e9vidence comme leurre ou le bocal de verre (celui dans lequel on s\u2019agite, et parade, sans en voir les parois) : Michel Foucault aurait ador\u00e9. Parfois lorsque j\u2019entends, repris comme un mantra, le 3 % du PIB, je m\u2019amuse de ce trois que nous avons choisi. Me revient le souvenir du <em>numero deus impare gaudet <\/em>- le nombre impair pla\u00eet \u00e0 la divinit\u00e9 - qu\u2019on trouve dans Virgile. Et la traduction qu\u2019en donne Gide dans <em>Paludes <\/em>: le nombre deux se r\u00e9jouit d\u2019\u00eatre impair. Et il a bien raison, ajoute Gide.<\/p><p>Le 3 % du PIB se r\u00e9jouit d\u2019\u00eatre crit\u00e8re. Et il a bien raison.<\/p><p>\u00a0<\/p><p><em>1 - Note de la r\u00e9daction <\/em><\/p><p><em>2 - Le d\u00e9ficit public est celui de l\u2019ensemble constitu\u00e9 de l\u2019administration centrale, des administrations r\u00e9gionales et locales, et des administrations de s\u00e9curit\u00e9 sociale. <\/em><\/p><p><em>3 - Voir son blog<\/em><\/p><p><em>4 - Tous ces quantums auraient \u00e9t\u00e9 choisis en observant les valeurs moyennes qui pr\u00e9valaient pour les \u00e9conomies europ\u00e9ennes \u00e0 l\u2019instant des n\u00e9gociations de Maastricht\u00a0<\/em><\/p><p><em>5 - The Burden of the Debt and the National <\/em><em>Income.<\/em><\/p><p><em>6 - L\u2019article, plus d\u00e9velopp\u00e9, est toujours accessible\u00a0sur le site du quotidien \u00e9conomiqueLa Tribune. Il suffit de taper sur Google\u00a0\u201c3 % PIB Tribune\u201d pour y acc\u00e9der.<\/em><\/p>","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9,135],"tags":[131],"class_list":["post-1914","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-economie","category-tribune","tag-variances-n40","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1914","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/45"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1914"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1914\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1916"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1914"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1914"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1914"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}