« Le foot, ce sont des milliardaires qui courent après un ballon. » Un poncif qui colle à la peau du « sport roi ». Nous allons, dans cet article, essayer de comprendre que le football joue un rôle tout à fait spécial dans l’univers du sport, tout au moins en France. Le modèle français est en effet très particulier, puisque le football y constitue une importante source de financement indirect pour le sport amateur en général.

En France, un ruissellement vers le sport amateur

L’intérêt du public pour le football sort renforcé de la victoire de l’équipe de France lors de la Coupe du Monde de la FIFA jouée à domicile en 1998. Les droits de retransmission sont déjà importants et, à l’époque, la Ligue des Champions est diffusée en clair sur TF1. Marie-Georges Buffet, alors ministre de la Jeunesse et des Sports, instaure un mécanisme de solidarité entre sport amateur et sport professionnel basé sur les droits de retransmission. Ainsi la « taxe Buffet » devient effective avec la loi de finances 2000 : un taux fixe de 5 % est alors appliqué sur les droits de retransmission TV.

Techniquement, rappelons que ce sont les fédérations et les ligues qui organisent les compétitions et la vente des droits de retransmission. Cas particulier : les événements organisés par des sociétés privées, comme le Tour de France, qui ne relèvent pas de ce mécanisme. Une fraction de ces droits doit donc être reversée à l’Agence Nationale du Sport (ANS, ex CNDS), les fameux « droits télé ». Depuis 2008, ces droits de rediffusion ont été élargis à tout type de délégation ou de nature de visionnage (internet, mobilité) et le montant de la taxe a été déplafonné en 2021 (Voir [1]).  Après avoir généré environ 40 millions d’euros par an, la taxe « devait » (toutes choses égales par ailleurs) rapporter au sport amateur dans son ensemble (pas seulement au football donc) entre 60 et 80 millions par an via l’ANS. Cette dernière (qui vit aussi grâce aux taxes sur les paris sportifs) a un budget annuel d’environ 330 à 350 millions d’euros ; elle organise le sport amateur, aide les fédérations dans leur développement et leurs initiatives, mais elle soutient aussi le sport de (très) haut niveau et le sport olympique.

Indirectement donc, et en schématisant à gros traits, pour répondre à la caricature, le football (français) et ses « milliardaires qui courent après un ballon », courent aussi dans l’ombre d’un athlète sur cinq aux JO. Les implications économiques sont évidemment bien plus larges. On estime que la filière football en France représente chaque année 8 milliards d’euros (soit la moitié du secteur audiovisuel incluant cinéma et jeux vidéo et trois à quatre fois l’édition) pour 30 à 40 000 emplois (voir [4]). La filière sport directe et indirecte représente environ 10 fois plus, en chiffre d’affaires comme en nombre d’emplois.

Si la taxe sur les droits est typiquement française, cette délégation de la revente des droits aux ligues n’est pas une particularité hexagonale. La Premier League anglaise est une société commerciale extrêmement puissante. En Italie et au Portugal, la première et la seconde division constituent même deux sociétés commerciales différentes qui gèrent leurs droits indépendamment (voir [3]). En ce qui concerne les compétitions européennes, l’UEFA lance ses propres appels d’offres pour la vente des droits télévisés relatifs à ses compétitions. C’est son comité exécutif qui décide de leur répartition entre les clubs.

Mise en perspective européenne

Jusqu’en mars 2020 et la crise du COVID, tout allait bien. [3] cite un chiffre d’affaires agrégé, pour le football, en 2011, de 9 milliards d’euros pour tous les clubs des cinq plus grands championnats (soit une centaine de clubs). En 2019, le même chiffre était atteint… mais en considérant seulement les vingt plus grands clubs (voir [5]). Une augmentation impressionnante. Le modèle de recettes des clubs (nous y reviendrons) repose sur trois piliers : la billetterie et « les loges » du stade ; les droits télévisés ; et la vente de produits dérivés. Ce sont surtout les deux derniers qui ont permis aux chiffres de prendre l’ascenseur, entre une augmentation soutenue des droits de retransmission, et la recherche par les plus grands clubs d’une institutionnalisation comme « marques globales », les clubs étant de plus en plus présents sur les réseaux sociaux par exemple.

Le point le plus notable dans cette inflation est l’augmentation (européenne mais disparate) des droits de retransmission télévisés. Le modèle sous-jacent est plutôt simple : avec un intérêt grandissant pour le football, les abonnements divers et onéreux doivent couvrir les mises de départ des diffuseurs qui s’engagent auprès d’une ligue pour un certain nombre d’années et des montants de plus en plus importants, lors d’appels d’offres réalisés environ tous les quatre ou cinq ans.

On considère généralement que le championnat français n’est que le cinquième plus gros championnat européen. Son homologue anglais est loin devant avec environ 1,8 milliard d’euros par an de droits de retransmission collectés. L’Allemagne et l’Espagne sont en seconde position, avec des montants équivalents, autour de 1,15 milliard par an. La France devrait être 4e, à peu près dans les mêmes eaux, aux alentours de 1,15 milliard, devant l’Italie et ses 970 millions (source : [8]). Nous verrons plus bas que ce chiffre, qui est pourtant bien inférieur à celui de l’Angleterre, est en fait tout à fait virtuel désormais. Pour l’année 2020-2021, il est en effet inférieur à 700 millions et la situation est très incertaine pour 2021-2022. A titre de comparaison, le championnat belge ne génère que 100 millions par an de droits de retransmission.

Quant aux compétitions européennes, elles sont gérées par l’UEFA, particulièrement transparente quant à ses chiffres et ses recettes. Le rapport de 2019 (voir [7]) nous apprend en particulier que le total des recettes liées aux droits de retransmission (clubs et nations) s’élève environ à 3,8 milliards d’euros par an. Ces chiffres sont évidemment gonflés les années de championnat d’Europe des nations, mais les compétitions interclubs génèrent à elles seules entre 2,5 et 3 milliards. Un club allant loin en coupe d’Europe peut typiquement espérer recevoir entre 80 et 100 millions d’euros sur une saison avec ce que lui reverse l’UEFA.

Pour avoir un ordre d’idée, environ 10 clubs en Europe dépassent les 500 millions d’euros de recettes et les quatre plus gros (Real Madrid, FC Barcelone, Manchester United et Bayern Munich) flirtaient en 2019 avec le milliard, ce montant étant plus proche des 750 millions en ces années de Covid (source : [5]).

Football et tourisme

Sans même parler des joueurs, staffs techniques, personnels administratifs, la vie économique d’un stade est évidemment très étendue, de la boutique au musée. Vaguement bucolique quand on pense à des stades champêtres, mais avec beaucoup, beaucoup d’enjeux pour les plus grands clubs. Le FC Barcelone le sait bien : même en hiver, il est agréable de flâner dans les rues de la ville avant d’assister à un match de championnat sans enjeu, où toutes les places du Camp Nou (120 000 places de capacité) sont vendues ou presque. Et l’on peut trouver, dans les travées du stade, une famille hollandaise au complet (2 adultes, 4 enfants) qui paye sans sourciller 125 euros la place, après un tour à la boutique pour habiller toute la famille (6 maillots à 150€) aux couleurs de leur jeune compatriote Frenkie De Jong. Mettre la main sur un joueur très prisé constitue une prise de guerre footballistique et économique. Pour le club et pour la ville. Voir jouer Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo « en vrai » peut être une raison suffisante pour venir visiter une ville. Une prise même politique dans certains cas (nous y reviendrons dans un autre article).

La crise du Covid et la particularité française

La crise du Covid a évidemment mis à mal toute une filière au niveau européen. L’arrêt des compétitions, les stades vides, les coûts liés à la création de bulles sanitaires, les dépréciations sur les transferts ont porté un coup sévère à une économie finalement extrêmement sensible à ses flux (matches effectifs et mouvements de joueurs interclubs). Le football se porte bien tant que l’argent circule.

[5] encore estime que la chute des revenus sur 2019/2020 (saison interrompue puis reprise, des stades totalement vides à partir d’avril) est d’environ 12 %. Mais les chiffres pour 2020/2021, avec une saison totalement blanche pour les recettes au stade, seront probablement pires, et le montant total de la facture pourrait ne se matérialiser que dans quelques années. Un peu à la manière des marchés d’actions, les analystes estiment que la crise du Covid n’est pas tant une cause qu’un accélérateur de mutation. Les entreprises les plus fragiles ou aux modèles obsolètes risquent de ne pas passer la crise. Il en est peut-être de même pour le modèle économique global du football qui va devoir contrôler ses dépenses, multiplier ses sources de revenus, et ne plus compter sur une inflation perpétuelle des droits de retransmission telle une pyramide de Ponzi transeuropéenne.

La situation est probablement plus grave en France. Son cas est triplement particulier. Premièrement car la saison 2019-2020 a été totalement interrompue. Deuxièmement car cette crise du printemps 2020 a coïncidé avec un changement de diffuseur. Troisièmement car le nouveau diffuseur a tout simplement fait défaut au bout de quelques semaines en 2020-2021.

Les mécanismes qui ont mené à l’arrêt de la saison 2019-2020 ont eu peu d’échos. L’opinion publique a retenu qu’il y avait des raisons sanitaires, un point c’est tout. L’affaire est en fait beaucoup plus sinueuse. Si la France a été la seule à interrompre définitivement son championnat (avec la Belgique), la décision a été prise car les personnes qui ont prodigué leurs conseils au plus haut niveau étaient 1) soit à la fédération (et n’étaient donc préoccupées que par le sort de l’équipe de France dont les joueurs évoluent principalement à l’étranger) soit 2) en seconde division (clubs pour lesquels toutes les traites des droits de retransmission étaient déjà versées en avril au contraire des clubs de première division, voir l’article suivant : [6]).

Faute de poursuite de la saison, et fâché d’une fin de relation tumultueuse avec les patrons de clubs de première division, le diffuseur historique Canal +, dont le contrat finissait en 2020, n’a évidemment rien versé pour des matches qui n’existaient plus. Premier trou dans la caisse. Les clubs de première division ont plus ou moins snobé Canal + avec l’assurance de repartir en 2020-2021 avec un nouveau diffuseur : Mediapro. Ce groupe (espagnol) est détenu en majorité par un fonds d’investissement chinois (Orient Hontai) et a remporté en 2018 l’essentiel des lots de diffusion de la Ligue 1 française pour une période de 4 ans démarrant en 2020, et un montant d’environ 1,15 milliard par an. Mediapro estimait sa rentabilité atteinte avec 4,8 millions d’abonnés à 25 euros par mois, en incluant des accords de co-diffusion qui ont été effectivement passés avec, par exemple, RMC Sport ou Bouygues Telecom.

Deux mois après le début de la collaboration, Mediapro veut déjà renégocier le mirobolant contrat. Après plusieurs retards de paiement, Mediapro annonce en décembre 2020 vouloir s’arrêter et… s’arrête effectivement de diffuser en février 2021. Et n’a évidemment pas payé le « milliard » complet de la saison. Ni ne paiera les milliards des années suivantes ! Fin de partie en six mois.

L’affaire est surprenante : pour entrer dans l’appel d’offres en Italie, Mediapro a dû payer (environ 25 millions d’euros) ce qui n’était pas le cas en France. La Serie A italienne n’a pas retenu sa candidature faute de garantie suffisante. Mais en France, ni garantie bancaire ni assurance (généralement 1 % des droits totaux) n’a été contractée. Comment l’affaire a-t-elle été réglée pour 2020-2021 ? Mediapro avait réussi à laisser quelques matches (pour une somme importante) à Canal + qui a voulu les rendre mais la Ligue a refusé (l’affaire semble encore traîner en justice). Canal + a alors racheté (pour beaucoup moins cher), pour cette saison, et cette saison seulement, le reste des droits, permettant de sauver les apparences pour 2020-2021.

Quelles suites ?

Le défaut de paiement partiel du diffuseur de la Ligue 1 française, Mediapro, pour la saison 2020-2021 devrait occasionner un manque à gagner d’environ 20 millions d’euros pour l’ANS. Rien d’insurmontable mais un coup dur quand même pour le sport, le plus petit budget de l’Etat. On trouvera dans l’entretien avec Cédric Roussel (voir [9]) un commentaire de ce chiffre. La difficulté viendra en fait de la possibilité de retrouver un diffuseur pour la saison prochaine (2021-2022) car l’affaire semble déjà mal embarquée. Canal + ne souhaite garder que les deux meilleurs matches par journée, sans se préoccuper du reste. BeIn sports n’est pas intéressé et à l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune solution pérenne n’est arrêtée. Problématique pour les clubs qui avaient anticipé cette manne en augmentant dès 2018 ou 2019 leurs dépenses – les contrats -, en étant persuadés de pouvoir compter rapidement sur des ressources plus importantes. La suite du feuilleton n’est pas encore écrite…

Cet article a été initialement publié le 10 juin 2021.


Bibiographie

[1] – https://fr.wikipedia.org/wiki/Taxe_Buffet

[2] – https://rmcsport.bfmtv.com/football/ligue-1/ligue-1-l-inquietude-grandit-autour-des-droits-tv_AV-202105060156.html

[3] – DRUT, Bastien – Economie du football professionnel – La Découverte (2011)

[4] L’OPINIONFootball : toute une filière économique mise hors jeu – Mai 2020 –  https://www.lopinion.fr/edition/economie/football-toute-filiere-economique-mise-hors-jeu-217906

[5] DELOITTE – Money League 2021 – https://www2.deloitte.com/uk/en/pages/sports-business-group/articles/deloitte-football-money-league.html

[6] https://rmcsport.bfmtv.com/football/ligue-1/la-fin-de-la-l1-daniel-riolo-raconte-ce-qu-il-s-est-vraiment-passe_AV-202005290375.html

[7] UEFA – Rapport financier 2018-2019 – https://editorial.uefa.com/resources/025a-0f84306659d7-45382178fbb0-1000/rapport_financier_de_l_uefa_2018_19.pdf

[8] STATISTA – https://fr.statista.com/infographie/24103/montant-des-droits-tv-domestiques-ligue-1-et-grands-championnats-europeens/

[9] http://variances.eu/?p=5982

Guillaume Simon