Progression en demi-teinte pour la situation des filles en écoles d’ingénieur.e.s : c’est le constat fait lors de la récente conférence donnée par Coline Briquet à l’ENSAE. Invitée par les associations Agora et Fem’ENSAE, Coline Briquet est Adjointe à la Directrice des études et référente à l’égalité femmes-hommes de l’IÉSEG School of Management. Elle poursuit des travaux de recherche sur ce sujet et a publié, en 2019, une étude[1] titrée « De la banalisation de la violence de genre en écoles d’ingénieur.e.s », parue dans « Les Cahiers du Genre », revue affiliée au CNRS. Les ingénieur.e.s en devenir de l’ENSAE ont répondu présent à cet appel à débattre : sur les bancs de l’ENSAE, comme dans nombre d’écoles, les élèves sont nombreux à se questionner sur les inégalités de genre.

L’enjeu de la conférence était de cerner les discriminations dont les filles font l’objet en école d’ingénieur.e.s. L’occasion d’informer sur un problème bien connu, reconnu, mais encore sujet à approximations. Les idées reçues, vraies ou fausses, ont défilé pendant la conférence : les filles sont-elles moins épanouies en écoles d’ingénieur.e.s ? Le sexisme est-il plus fréquent dans les écoles comptant moins de 30 % de filles ? Les filles sont-elles surexposées à des violences physiques et sexuelles sur les campus ?…

La littérature sociologique abonde en travaux sondant les déséquilibres d’orientation dans les formations scientifiques et technologiques : Baudelot et Establet (Allez les filles, 1992), Duru-Bellat (L’école des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ?, 2004), Stevanovic (L’insertion professionnelle des diplômés de l’EPF École d’Ingénieurs : l’insertion au féminin et au masculin, 2012) ou Vouillot (L’orientation aux prises avec le genre, 2007).

Dans son étude, Coline Briquet a choisi de braquer ses projecteurs sur l’expérience des filles en écoles d’ingénieur.e.s. Sensibilisée aux violences sexistes quand elle occupait des fonctions pédagogiques à l’Ecole polytechnique et à l’école Centrale, elle souhaitait établir une mesure la plus précise possible de ce phénomène. Faute d’études récentes documentant les violences de genre au sein des formations d’ingénieur.e.s, le cadre théorique de l’étude s’est établi sur la base de travaux portant sur les milieux professionnels à faible mixité. Les travaux de Cromer et Lemaire (2007) pointent ainsi une prévalence de l’humour sexiste ou grivois dans certains environnements de travail à faible proportion féminine, qui, certes, se veut favoriser l’entente dans le groupe, mais soude essentiellement les hommes autour de la masculinité et laisse peu de place à l’intégration féminine. Chez Tougas et al. (1995), on relève le concept de « néo-sexisme » : à l’heure d’un universalisme très largement soutenu, le dénigrement des femmes s’incarnerait par « des vestiges de croyances et de sentiments négatifs envers les femmes» en lieu et place du sexisme traditionnel.

L’histoire est identique en écoles d’ingénieur.e.s, comme le révèlent les résultats de l’étude de Coline Briquet. Celle-ci, co-lancée en 2016 avec l’association Femmes Ingénieures, couvre 90 écoles d’ingénieur.e.s parmi les 206 répertoriées à cette date. Les étudiant.e.s ou récent.e.s diplômé.e.s répondaient en ligne et sur la base du volontariat à un questionnaire diffusé via les associations étudiantes de leurs écoles et le réseau Femmes Ingénieures. 1 534 étudiant.e.s répondirent au questionnaire, 920 filles et 634 garçons. Les résultats de l’étude ainsi menée mettent en garde contre les biais induits par une telle méthode d’enquête, qui ont cependant été minimisés en présentant aux interviewé.e.s l’enquête comme une exploration générale sur les conditions d’études des filles en écoles d’ingénieur.e.s afin d’élargir les motivations à répondre. Pour que les étudiant.e.s puissent s’exprimer et témoigner en toute liberté, leur anonymat était préservé par le recueil des seules données de sexe, d’établissement et de région de résidence. C’est par la longueur du questionnaire (110 questions pour les garçons et 150 pour les filles) et par leur formulation que les réponses fallacieuses pouvaient être identifiées. Autre point méthodologique qu’il convient de relever : conformément à la méthode utilisée par l’INED en 2016 dans son enquête « Viols et agressions sexuelles en France », les termes « harcèlement », « agression » et « viol » n’étaient pas utilisés dans les questions permettant de recenser la part de filles ayant subi des violences sexistes ou sexuelles, en prévention des confusions portant parfois sur ces notions. Ces catégories juridiques étaient évoquées dans les questions par la seule référence à des faits s’y rapportant. Avec cette méthodologie, l’enquête révèle que près de 10 % des répondantes ont été l’objet de violences sexuelles lors de leurs études (contre 1,38 % à l’échelle nationale selon l’INED).

Les résultats de Coline Briquet nous apprennent que le sexisme dans les écoles d’ingénieur.e.s n’est plus à chercher dans les déclarations des étudiant.e.s évoquant une « infériorité » des femmes, de même que le sexisme traditionnel a laissé place dans le cadre professionnel à un néo-sexisme plus diffus. En grande majorité, les garçons interrogés valident sans ambiguïté l’égalité hommes-femmes et la légitimité de leurs camarades féminines en tant que futures ingénieures. Mais dans le même temps, les témoignages d’étudiant.e.s trahissent dans l’enquête la « sur-sexualisation » des femmes dans la vie étudiante : sont en cause notamment des classements des filles selon leur physique, la promotion d’événements sur la base d’une image de la femme jugée dégradante selon les propres mots des étudiant.e.s, ou l’étalage de la vie intime des filles. Le sexisme est donc souvent intégré aux traditions des écoles d’ingénieur.e.s, avec pour effet pervers selon l’étude de désinciter les étudiant.e.s à élever la voix : dénoncer les normes sexistes reviendrait à gâcher l’ambiance et vaudrait l’étiquette de trouble-fête.

Pour des étudiant.e.s naturellement très préoccupé.e.s par leur intégration, le choix est parfois vite fait entre relever ces situations ou s’en accommoder au mieux. Au sujet des classements des filles en fonction de leur physique, une jeune fille interrogée fait l’analyse suivante : « Ça m’a beaucoup dérangée mais je n’ai pas osé trop agir, ça arrive à un moment où nous sommes censées nous intégrer à la promo, moi je ne connaissais personne, je ne me voyais pas me faire remarquer en remettant en cause quelque chose que tout le monde avait l’air de trouver normal et hyper marrant ». L’étude de Coline Briquet met en évidence une prise de conscience survenant parfois plus tard, alors que les diplômé.e.s prennent leur marque dans le monde du travail, et que devient possible une forme de recul par rapport à la bulle école : « J’aurais aimé être plus sensibilisée à cette question à l’époque, et  surtout  j’aurais  aimé  qu’on  soit  nombreux  et  nombreuses  à avoir une prise de conscience et à lutter contre le sexisme », « J’aimerais bien pouvoir dire que je n’ai pas participé à l’ambiance sexiste », lit-on dans l’espace commentaires de l’étude.

Si l’on en croit la corrélation inverse très prononcée entre l’étendue des discriminations et le pourcentage de filles dans l’école mise en évidence dans l’étude, il apparait nécessaire selon Coline Briquet d’assurer au plus vite, si ce n’est la parité, un niveau seuil d’effectif féminin pour prévenir les discriminations en écoles d’ingénieur.e.s.

Mais comment encourager l’entrée des filles en écoles d’ingénieur.e.s ? La proportion des élèves-ingénieures s’est améliorée, de 15 % en 1985 à 28 % en moyenne aujourd’hui, et elles sont 98% de répondantes prêtes à recommander les études d’ingénierie à des lycéennes dans l’enquête de Coline Briquet. Mais cette tendance haussière s’aplanit, et un long chemin reste à faire avant la parité. Doit-on instaurer des quotas pour changer durablement la tendance ? Depuis 2019, le gouvernement a bien mis en place une mesure de discrimination positive en imposant un taux minimal de bénéficiaires féminines de bourse au lycée. Mais dans le cas précis des écoles d’ingénieur.e.s, comme en leur temps l’avaient déjà souligné Baudelot et Establet, le problème n’est pas que les filles réussissent moins dans les études secondaires, au contraire, mais bien qu’elles envisagent moins souvent d’entrer en classes préparatoires pour faire des études d’ingénierie. Par ailleurs, comme toute discrimination positive, il est toujours à craindre des effets retour venant des populations qui peuvent imaginer en pâtir, ce qui dans le cas étudié pourraient renforcer des attitudes sexistes. Parallèlement à ces actions gouvernementales, aujourd’hui encore sans grand effet, des actions de promotions s’organisent, portées par différents réseaux de femmes ingénieures qui témoignent de l’intérêt de leur métier : Femmes Ingénieurs, Elles bougent, Femmes et Sciences, autant d’initiatives qui permettent de faire germer l’envie d’être ingénieure, au-delà des représentations figées.

Pour Coline Briquet cette sensibilisation doit devenir plus systématique et être intégrée à la formation des étudiant.e.s. Plus que témoigner de l’intérêt du métier d’ingénieur.e.s, il faut aussi travailler selon elle sur les dérives sexistes constatées dans ces écoles, qui en font un environnement peu accueillant pour les filles. En 2017, à la date de la dernière cartographie des initiatives de lutte contre les violences sexistes et sexuelles réalisée par le Ministère de l’Enseignement supérieur, moins de dix écoles d’ingénieur.e.s avaient mis en œuvre un dispositif de prévention des violences sexistes et sexuelles. Néanmoins, en ne rendant pas obligatoire ces ateliers de prévention dispensés aujourd’hui aux étudiant.e.s, Coline Briquet souligne que l’on risque de limiter leurs actions aux seul.e.s déjà convaincu.e.s. Enfin, une fois leurs études terminées, les ingénieures intégrées au monde du travail, il revient aux entreprises de renvoyer l’image d’un environnement professionnel ouvert et accueillant de manière volontariste. Car elles ne sont que 21% de femmes à exercer le métier d’ingénieure d’après la dernière enquête de l’IESF[2]  (Société des Ingénieurs et Scientifiques de France).

Ce n’est pas outre-Atlantique que la France pourrait chercher un modèle : on déplore une proportion de 21.3 % de femmes dans la promotion 2017 de diplômé.e.s d’un Bachelor en ingénierie aux Etats-Unis (Engineering by the Numbers, Yoder, 2017). Dans l’observation des pays tiers, il y a néanmoins des analogies à faire : selon une étude[3] du Harvard Business Review menée en 2017, une des raisons de la faible présence des femmes en écoles d’ingénieur.e.s aux Etats-Unis est le caractère collaboratif du métier. La différence de traitement reçu par les élèves-ingénieures dans des groupes de travail à majorité masculine, accentue un sentiment de mise à l’écart.

On en revient ainsi à un même point, ce mécanisme faisant que moins il y a de femmes dans un milieu académique ou professionnel, plus elles sont exposées à des discriminations, et plus cela agit sur l’inconscient des jeunes filles, faisant par conséquent barrière à leur entrée.


[1] https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2019-1-page-109.htm

[2] https://www.iesf.fr/offres/doc_inline_src/752/IESF-ENQUETE2019-Resume.pdf

[3] https://hbr.org/2016/08/why-do-so-many-women-who-study-engineering-leave-the-field