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Antoine Franz et Gauthier Schweitzer, après avoir développé Democratie.app, permettant à toutes et tous d’analyser les données du Grand Débat National, proposent depuis le début du mois de février Municipales.app (https://municipales.app), plateforme apolitique qui recense les programmes des candidats aux élections municipales, et permet aux citoyens de s’informer et de débattre des propositions.

En 2008, la triomphante campagne présidentielle de Barack Obama ouvrait une nouvelle ère de marketing politique. Pour la première fois, le Web et les réseaux sociaux étaient pleinement investis dans une visée électorale ; l’équipe du candidat menait une “blitzkrieg web” alimentant fructueusement le capital sympathie de celui-ci auprès des foules. Les outils numériques se sont révélés providentiels, à la fois dans la facilitation de l’organisation militante comme dans le bouleversement des stratégies de communication.

Réhabiliter la démocratie en terre numérique

Visibilité, interactivité, l’intérêt de politiser l’univers des réseaux sociaux est évident. Aujourd’hui, ils constituent une source d’information au même titre que les médias traditionnels, particulièrement populaire chez les jeunes Français (1) : 71% des jeunes âgés de 18 à 34 ans utilisent les réseaux sociaux pour suivre l’actualité. Comme pour s’intégrer à ce vaste effet de mode, l’activisme numérique de la communication politique ne fait que s’amplifier depuis le début des années 2010. L’une des dernières illustrations en date est sans doute les “interviews Snapchat” des candidats à la présidentielle en 2017. Le souvenir des visages d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen sous couvert du filtre chien ont sans doute mis quelque temps à se dés-imprimer des rétines des non-initiés. Emmanuel Macron a d’ailleurs réutilisé cette plateforme dernièrement pour sensibiliser les jeunes au harcèlement à l’école.

On ne vendra plus jamais son image comme avant, certes. Mais cette ruée politique vers le monde numérique a des conséquences plus profondes qu’une simple préoccupation d’image. Avec elle surgit un risque de fragilisation de la démocratie en ce qu’elle complexifie dangereusement notre accès à l’information. Dans le cas des municipales de mars 2020, le débat apparaît noyé depuis plusieurs mois. La multiplicité des canaux de communication dont disposent les candidats pose problème. À Paris par exemple, de la liste communiste aspirant à un Pari-s de l’humain et de la planète au mouvement Aimer Paris soutenu par le Rassemblement National, les électeurs doivent affronter chaque jour une avalanche éclectique de déclarations, d’invectives, d’interviews pour pouvoir s’informer. A cela s’ajoute un état des lieux presque hostile, le paysage partisan traditionnel souffrant d’une fragmentation inédite, renforcée par les dissidences internes. La personnalité des candidats dans les mairies des grandes villes fait de l’ombre à leurs étiquettes partisanes, repères traditionnels des électeurs aujourd’hui largement remis en cause dans leur capacité de structuration de l’opinion publique. Ainsi, se faire citoyen.ne modèle, éclairé.e, connaissant en profondeur les programmes de chacun.e, relève non seulement du droit, du devoir, mais aussi de l’épreuve.

Il semble donc essentiel que la mise à disposition de l’information soit aussi efficace que sa diffusion sur toutes ces plateformes afin de permettre au numérique d’être le lieu de la revitalisation de la démocratie, et non de sa déliquescence. Il paraîtrait hautement contradictoire de froidement exiger du ou de la citoyen.ne d’être éclairé.e quand l’information pertinente lui est à ce point difficile à saisir.

Débattre : ailleurs et autrement

Une démocratie véritablement délibérative ne se contente pas d’éclairer les citoyen.ne.s dans le simple but de les solliciter aux urnes de temps à autre, au contraire. Elle viserait plutôt à en faire des co-auteurs de l’action publique.

Dans les dernières années, de multiples initiatives ont illustré le désir et la nécessité de débattre, de Nuit Debout aux Gilets Jaunes. La participation importante au Grand Débat National a été l’une des concrétisations de ce besoin de s’exprimer, de confronter ses idées pour faire société. Nous avions évoqué la question dans ces mêmes colonnes à l’été 2019 lors de la présentation de Democratie.app, moteur de recherche dans les contributions du Grand Débat. Toutefois, si cet exercice a été l’occasion d’une expression inédite (près de deux millions de contributions recueillies  en ligne et plus de 10 000 réunions locales organisées), il a montré ses limites, du fait notamment de son format : borné dans le temps, limité sur ses sujets, morcelé dans l’espace et délicat à synthétiser. Pour faire suite à ce constat, nous proposons, à l’occasion des élections municipales, une autre forme de débat, avec le site Municipales.app.

Municipales.app

Municipales.app est un outil citoyen et apolitique, développé par une association que nous avons fondée en fin d’année 2019. Elle compte aujourd’hui 15 membres, tous bénévoles, et continue de s’enrichir de personnes adhérant à l’objectif de revitaliser la démocratie par le numérique. Les membres de l’association sont essentiellement étudiants et leurs idées ou engagements partisans respectifs couvrent une part importante du spectre politique. Toutes les décisions éditoriales ou stratégiques sont systématiquement validées par l’équipe pour en limiter les biais.

Depuis son lancement en février 2020 et malgré l’absence de communication massive, Municipales.app connaît une audience en forte croissance. La plateforme se décline en deux visions complémentaires.

    • un espace de débat sur les propositions des candidats : débattre pour mieux décider

L’ensemble des propositions des candidats aux municipales sont référencées et organisées dans une grande base accessible à tous. Pour chaque sujet, la plateforme Municipales.app permet d’accéder aux propositions des différent.e.s candidat.e.s et de les comparer. Toutes les propositions ont été manuellement collectées et reformulées par les bénévoles de l’association, pour favoriser leur lecture, en conservant des objectifs de neutralité et de fidélité à la parole des candidat.e.s. Avant publication, l’ensemble des propositions sont revues par l’équipe, qui compare la source initiale et la reformulation pour vérifier que l’idée n’est pas dénaturée et que la présentation est la moins biaisée possible. Les équipes des candidats ont également été contactées pour corriger le plus efficacement possible une formulation qui serait en désaccord avec l’esprit de la proposition. Une adresse mail de contact (contact@municipales.app) est mise à disposition de tou.te.s, pour signaler une formulation maladroite ou une propositions omise. De plus, les sources initiales (site officiel de campagne, lien vers l’intervention média, …) sont systématiquement ajoutées à la proposition, pour que les citoyen.ne.s puissent accéder à la proposition originelle sans intermédiaire.
Une fois la proposition publiée, les utilisateurs du site ont la possibilité de l’approuver ou de la désapprouver, en commentant leur prise de position. Ainsi, sur la question du handicap, on obtient l’écran suivant :

Au moment de l’écriture de ces lignes, trois propositions sont référencées sur le sujet. Les utilisateurs du site ont voté pour les différentes propositions, en laissant éventuellement un commentaire. Afin de se prémunir de dérives éventuelles (injure, diffamation, incitation à la haine raciale ou sexiste, harcèlement ou apologie du terrorisme notamment), les commentaires font l’objet d’une validation par l’équipe. De même, des mesures techniques de détection et de barrage ont été prises pour empêcher le détournement du site de son objectif d’information des citoyens, par de la manipulation d’information automatisée ou massive.

Par ailleurs, l’ensemble des données collectées sera mis en ligne, dans une logique d’open data et une volonté affirmée de débat et de démocratie participative.

    • un espace totalement libre de discussion : débattre pour mieux comprendre

Cet espace est appuyé sur la plateforme Twitch, principalement destinée au streaming de jeux vidéos et forte d’une communauté en rapide expansion, notamment chez les jeunes. Il permet une discussion ouverte en temps réel. Les utilisateurs du site Municipales.app ont accès à un écran commun présentant tour à tour des statistiques utiles sur l’élection, des prises de position des candidat.e.s, des avis exprimés sur Twitter ou sur la plateforme Municipales.app elle-même. Ce contenu diffusé est vu par toute la communauté, sur le site ou sur Twitch, il sert de base à la discussion. Un tchat accessible à toutes et tous permet à chacun.e d’apporter sa contribution en temps réel. Cet espace du site est donc lieu de recueil d’un débat libre. Pour s’assurer que l’espace permet un débat légal, sain et constructif, des moyens de modération ont tout de même été mis en place. Un premier filtre automatisé a été développé, accompagné de modérateurs humains, membres de l’équipe ou choisis par elle.

L’expression libre présente évidemment des risques : que le contenu soit haineux, manipulé, que le débat soit altéré. Toutefois, nous prenons ces risques en toute conscience et les limitons par des moyens techniques (pour éviter la manipulation par des robots, …), et humains (avec des modérateurs et par un mécanisme de décision collégiale). Un autre risque qui pèse sur l’initiative est celui d’un débat qui se résume à l’énoncé d’un ensemble d’opinions, sans “description”, au sens de Bruno Latour, c’est-à-dire d’un contexte factuel : d’une énonciation des moyens réels de subsistance, de ce dont on dépend et ce qu’on veut protéger, avec et contre d’autres (2). Ce risque est mitigé par l’ancrage concret du débat, qui s’oriente autour des différentes propositions faites par les candidat.e.s et par le caractère “local par essence” de l’élection municipale.
Dans notre vision, ces risques constituent le prix à payer de notre démarche de confiance dans les fondements de la démocratie. Parmi les prérequis pour une démocratie fonctionnelle, on retrouve le besoin de s’informer pour faire un choix éclairé et celui de débattre, signe de confiance dans l’intelligence collective et dans la capacité de chacun.e à remettre en question ses positions. Ce qui fait la qualité de la délibération dans une assemblée, ce n’est pas simplement l’expertise de chacun des participant.e.s, mais également la mise en commun de l’expérience. Une fois informé.e.s sur les différents programmes et leurs enjeux, nous sommes convaincus de la capacité de nos concitoyen.ne.s à débattre pour éclairer leur vote. Celles et ceux qui ont peur du débat croient-ils réellement dans la démocratie ? Dans tous les cas, les 15 et 22 mars 2020, les citoyen.ne.s auront le droit à la parole.

Les espaces de la plateforme sont un début de réponse à ces objectifs ambitieux. Nous espérons y attirer le public le plus divers possible, en termes de connaissances politiques, d’idées et d’attentes. Dans cette optique, nous avons tâché de conserver une navigation simple sur la plateforme, malgré la multiplicité de fonctionnalités à la main de l’utilisateur.rice.

Loin de l’approche consistant à adapter la communication politique au public qu’elle vise, notre initiative vise à utiliser l’expression citoyenne pour revitaliser la politique, par sa base. Rejoignez-nous, débattons, et replaçons ensemble le citoyen au cœur des élections.


(1) : Observatoire des Usages Internet (T4 2017) – Médiamétrie – Etude de décembre 2017 pour le Ministère de la Culture

(2) : Reporterre (16/02/2019) – Bruno Latour : « Les Gilets jaunes sont des migrants de l’intérieur quittés par leur pays » https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par

 

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