Partagez cette page :

Noé, 37 ans aujourd’hui, a déjà vécu plusieurs vies, dont une comme jeune alumni ENSAE (promo 2007). Une polyvalence parfois voulue, parfois contrainte. Peu d’alumni ont dû fuir un pays en guerre civile, peu sont aussi polyglottes et cosmopolites que Noé. Le portrait esquissé ici éclaire quelques facettes latérales de sa singulière personnalité.

13, rue du Faubourg Montmartre, au cœur de l’agitation parisienne, Noé N’Semi m’accueille dans un monument de la scène française, le théâtre du Nord-Ouest, empreint d’une sérénité toute particulière. Le lieu est historique, Édith Piaf y donna des récitals et Yves Montand y fit ses débuts parisiens en première partie de la Môme.

Chaque saison, c’est un auteur classique différent et l’intégrale de son œuvre théâtrale qui sont à l’honneur au théâtre du Nord-Ouest. Et c’est dans une œuvre de Tchekhov que Noé N’Semi, par ailleurs cadre de direction à la Banque de France, monte aujourd’hui sur les planches. Dans Sur la grand’route, pièce sombre, condamnée par la censure tsariste, Noé campe la bienveillance et l’émerveillement renouvelé de l’artiste.

Variances : Noé, tu mènes plusieurs vies en parallèle de manière très naturelle. Aujourd’hui tu joues dans Sur la grand’route de Tchekhov, peux-tu nous raconter comment tu es arrivé sur cette scène et nous parler de ton rôle dans cette pièce ?

Noé N’Semi : Je mène simultanément ces différentes vies d’autant plus naturellement qu’elles n’entrent absolument pas en concurrence. Je dirais même que le professionnel et l’artistique cohabitent chez moi en harmonie. Mon poste à la Banque de France me stimule intellectuellement et satisfait ma curiosité pour les enjeux économiques et les questions de modélisation. Ma pratique théâtrale, elle, prend racine dans une sensibilité personnelle pour l’expression scénique qui remonte à l’adolescence. Lycéen, la pratique du chant m’a sauvé, alors que je traversais une période difficile sur les plans scolaire et personnel. C’est en renouant avec cette passion du chant il y a quatre ans, en parallèle de mon activité à la Banque de France, que j’ai décidé de puiser de nouveaux outils dans le jeu théâtral. Je voulais mieux communiquer mes émotions lorsque je chantais et ainsi renforcer ma présence scénique.

En réponse à l’étonnement que cela suscite parfois, je voudrais ajouter que je suis loin d’être un ovni dans le milieu théâtral. On y croise tous types de parcours, à l’instar, par exemple, de cet ingénieur des Ponts et Chaussées par ailleurs diplômé des Beaux-Arts de Paris ! De fil en aiguille, j’ai fait la connaissance d’habitués de la scène, dont une comédienne metteuse en scène qui m’a sollicité pour une pièce méconnue de Tchekhov, Sur la grand’route [1]. Cette œuvre est une splendide réflexion sur la confrontation de l’homme à ses peurs et à sa solitude. C’est une pièce intemporelle, à forte composante existentialiste. Dans cette pièce assez courte, je vois mon jeune personnage évoluer : musicien-ouvrier tour à tour joyeux malgré la dureté de la vie, curieux des autres, en quête d’une famille, un peu loufoque, c’est au fur et à mesure la bienveillance qui prend le pas sur les autres pans de sa personnalité. La richesse de la palette d’émotions du personnage et l’évolution de celui-ci m’ont immédiatement plu dans le rôle.

Et le plaisir que je trouve à monter sur scène a fini par dépasser l’objectif initial de parfaire mon chant. Mon engagement théâtral sur scène se suffit à lui-même.

V : Tu parles de bienveillance, celle-ci résonne-t-elle avec ta propre personnalité ?

NNS : C’est en tout cas un état d’esprit que je m’efforce de manifester envers les autres. Certains pensent que pour atteindre un objectif, il faut entrer en confrontation malveillante, je crois vraiment que c’est se tromper de cible.

Il me semble qu’au contraire la malveillance est le versant de la peur et d’un manque de confiance latent. Le théâtre apparaît donc naturellement comme un remède adéquat, sur scène pas question de se travestir : on se livre entièrement aux autres, acceptant en retour l’autre pour ce qu’il est. Tenu de porter l’attention la plus complète à l’autre, on remet dans son contexte sa position dans le monde. Si l’on fait du théâtre, c’est parce qu’on aime passionnément, généreusement l’être humain. Cet art a la capacité de transformer une vie. Il y a des gens qui sont revenus nous voir jouer trois fois de suite, en nous racontant qu’ils se sentaient différents en entrant et en sortant de la pièce. C’est très fort, là on se dit vraiment que ça vaut le coup. C’est magique.

V : Dirais-tu que ton activité théâtrale influence la façon dont tu abordes ton métier d’analyste des risques en assurances à la Banque de France ?

NNS : Oui, le théâtre a une grande influence sur ma vie professionnelle. La formation des comédiens permet de travailler sur le corps, la mémoire, les émotions, toutes ces approches convergeant vers l’épanouissement d’un vrai courant de spontanéité entre les comédiens, transitant principalement par le non-verbal. J’ai ainsi acquis un meilleur recul pour appréhender « l’autre » de manière plus large, et donc plus riche. Cette manière de vivre les relations interpersonnelles influence forcément ma manière d’être autant dans ma vie personnelle que dans la sphère professionnelle.

Le théâtre est aussi une quête permanente d’exigence, une perpétuelle remise en question. C’est une remarquable école d’humilité. Chaque jour est différent, chaque jour on repart de zéro, on cherche sans cesse de nouvelles pistes, rien n’est acquis et on ne se repose pas sur ses lauriers. Il est d’ailleurs dommage que le théâtre ne soit promu qu’aux frontières des métiers du management. Les métiers les plus techniques gagneraient à bénéficier de formations à l’art dramatique et j’irai même jusqu’à dire qu’elles seraient les bienvenues dès le lycée, voire avant.

Fort de cette conviction, je vais animer en 2020, à l’ENSAE, un atelier « Prise de parole en public » dans le cadre des modules de compétences relationnelles récemment rendus obligatoires. Je le ferai en travaillant avec les étudiant.e.s de nombreux exercices tirés de ma pratique théâtrale, mais aussi de mes expériences professionnelles, personnelles, de mon parcours de vie, de mes différentes cultures. L’idée est d’ouvrir des portes, d’explorer des angles nouveaux, d’apprendre à mieux se connaître, d’accueillir le regard de l’autre tout en s’adaptant à son public, en l’observant, en l’écoutant et en l’acceptant. J’ai vraiment hâte, je sens qu’on va beaucoup s’amuser. J’ai toujours aimé l’enseignement, sans doute grâce à ma mère professeure d’allemand et de russe ; depuis ma sortie de l’ENSAE, j’ai dispensé de très nombreuses heures de travaux dirigés en économie, notamment à Science Po et à la Sorbonne et j’ai longtemps envisagé très sérieusement une carrière d’enseignant-chercheur : les opportunités que j’ai saisies en ont pour l’instant décidé autrement, mais mon goût pour la recherche et la transmission reste intact.

V : As-tu également d’autres projets artistiques en préparation 

NNS : Le chant fut la porte d’entrée de mon engagement théâtral. A l’heure actuelle, il me semble que musique et théâtre ne tarderont pas à converger pour moi. Je compose depuis très longtemps, mais de façon brouillonne, sur un coin de table, quand j’ai le temps. Je travaille aujourd’hui pour mettre au propre ces créations, avec l’idée de les intégrer à une création à portée scénique. Je m’ouvre à de nouvelles formes d’expression. Par exemple, j’ai longtemps considéré que la comédie musicale était « ringarde », alors qu’en réalité, c’est une discipline étonnamment complète. En m’initiant à la danse l’année dernière, j’ai saisi quels rapports étroits entretenaient le théâtre et l’art chorégraphique.

Et dès janvier 2020, dans le cadre du nouveau cycle Shakespeare au théâtre du Nord-Ouest, je vais jouer, chanter et danser dans Quand Shakespeare inspire Hollywood, une pièce musicale inspirée de l’œuvre de Shakespeare.

V : Cette habileté à manier conjointement le professionnel et l’artistique puise-t-elle ses racines dans ton histoire multiculturelle ?

NNS : Dans une certaine mesure, oui. D’origines hongroise par ma mère et congolaise par mon père, j’ai vécu jusqu’à l’adolescence à cheval entre le continent africain et l’Europe centrale. Un grand écart culturel qui m’aura rendu plus souple à l’imprévu et à la dissemblance. Avec cet itinéraire à mon actif, jongler avec les engagements de tous ordres me paraît aujourd’hui plus facile.

Toutefois, cette multi-culturalité n’a pas toujours été simple à gérer. Au Congo comme en Hongrie, je baignais dans un environnement aimant, et je garde des souvenirs très tendres de cette époque, mais on déménageait très souvent d’un continent à l’autre. En 1997, la guerre civile au Congo-Brazzaville nous a forcés à abandonner brutalement le pays, laissant absolument tout derrière nous, y compris mon père. Commencèrent alors pour ma famille de longues années d’instabilité. Déscolarisé pendant deux ans, ballotté entre Budapest et la province hongroise, vivant aux dépens de ma famille maternelle, j’ai vécu une période très douloureuse. Au Congo, j’avais suivi jusqu’à la classe de seconde une scolarité en français, j’ai décidé de passer en candidat libre l’épreuve anticipée de français du baccalauréat français à Budapest. À la surprise générale, je l’ai si bien réussie qu’il m’a été proposé de passer en classe de terminale scientifique sans suivre les cours de première. Les parents d’élèves du lycée se sont cotisés pour me payer les frais très onéreux de scolarité et c’est ainsi que je suis rentré au lycée français de Budapest pour me donner ne serait-ce qu’une chance de passer le bac ! J’étais tellement tenté de rattraper le temps perdu et la contrainte financière me semblait telle que j’ai accepté le défi d’entrer directement en terminale, mais cela s’est avéré être une grossière erreur ; j’ai dû énormément travailler pour surmonter les lacunes considérables que j’avais dans les matières scientifiques. J’étais de surcroît très timide et extrêmement mal dans ma peau, renfermé dans cette bulle sécurisante que la vie m’avait amené à ériger.

Heureusement, le mercredi après-midi, je m’étais trouvé un deuxième espace de sécurité au sein des ateliers théâtre de l’Institut français de Budapest. Première rencontre heureuse avec l’art dramatique, qui, je ne le savais pas encore, allait se déployer plus d’une décennie plus tard.

Une fois le bac décroché, avec mention, j’ai décidé de prendre ma vie en main et de poursuivre mes études en France. Je ne connaissais rien du système des classes préparatoires aux grandes écoles. Mes parents non plus. Je me suis inscrit en faculté de mathématiques, à Grenoble, seul à 18 ans sans y connaître personne. Au vu de mon parcours, je ne pouvais pas ne pas m’intéresser aux sujets sociétaux, et c’est donc tout naturellement qu’à cette époque je me suis initié à l’économie. Puis un jour un de mes professeurs m’a dit : « Pourquoi pas l’ENSAE ? ». À l’ENSAE, j’ai découvert un nouveau monde. Étudiant consciencieux, je pouvais y prolonger mon engouement pour les mathématiques. J’ai l’esprit assez cartésien, j’ai besoin d’un espace défini rigoureusement, et alors seulement je peux donner libre cours à mon imagination. Travailler sur les chiffres devenait presque ludique. Si la première année à l’ENSAE fut difficile en regard de mon parcours, elle n’en a pas moins été extrêmement stimulante. J’y repense avec émotion.

V : Dirais-tu que ce penchant pour les sciences économiques et les statistiques a guidé ton parcours ?

NNS : Bien sûr. Je parlerai même de vocation ! Je suis comédien à mes heures, mais je suis aussi et surtout statisticien-économiste. J’ai complété ma formation à l’ENSAE par un master de finance et stratégie à Science Po ainsi qu’un master d’analyse et politique économique à l’École d’Économie de Paris. J’ai commencé mon parcours professionnel à la direction générale de la concurrence de la Commission européenne puis dans un cabinet de conseil et d’études spécialisé dans les pratiques concurrentielles.

On y verra un hasard ou une prédestination, j’ai travaillé ensuite pour le service statistique ministériel de la direction de l’immigration du ministère de l’Intérieur, et la division des migrations de l’OCDE.

Puis, en 2015, j’ai passé le concours de cadre de direction de la Banque de France et intégré l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR) comme contrôleur des organismes d’assurances. Après trois ans à ce poste, j’ai récemment rejoint, à la direction des études de l’ACPR, l’équipe chargée de la modélisation des risques auxquels sont confrontés les assureurs. Je suis ainsi pleinement sur le territoire d’application de ma formation à un secteur que je pratique depuis plusieurs années.

V : Tu déroules un parcours singulier. Penses-tu qu’il puisse être inspirant pour les jeunes générations d’alumni ?

NNS : Inspirant, pourquoi pas ? Une conviction me guide : tout est toujours possible, tous les horizons nous appartiennent. Que l’on soit jeune diplômé.e ou déjà engagé.e dans la vie professionnelle, mener de front vie professionnelle et engagements artistiques ou autres ne doit pas sembler impossible. Il suffit d’essayer, de tirer des fils, de ne pas s’auto-limiter. Ni à 23 ans, ni plus tard la vie ne doit se figer. Oser les risques, les chemins imprévus. Affronter l’apparente complexité de ses envies. J’aime ma carrière à la Banque de France pour cette raison, on y prend le risque d’engager des collaborateurs sur des postes parfois en décalage avec leur expérience, en accordant une pleine confiance à leur capacité d’adaptation.

Et pour les plus jeunes, j’ajouterai qu’il est essentiel de se donner le temps de choisir et de se connaître. J’étais étonné de voir mon profil étiqueté « atypique » à ma sortie d’école, parce que j’avais réalisé des stages aux antipodes les uns des autres, dans une banque, à l’Insee, mais aussi dans une ambassade et à la Commission européenne. Alors que cette diversité fait pleinement partie de moi, me définit, elle est la richesse de ce que je peux apporter à une entreprise autant qu’à un projet artistique.

Un jour, quelqu’un m’a conseillé de lire Un merveilleux malheur de Boris Cyrulnik, pour m’aider à prendre conscience de toute la résilience dont j’ai dû faire preuve tout au long de mon parcours. Mais je retiens surtout la chance et le bonheur d’avoir été, d’être bien entouré et de pouvoir faire toutes ces choses merveilleuses dans ma vie.


[1] Lorsque l’interview s’est déroulée Noé N’Semi jouait dans Sur la grand’route. Cette pièce sera reprise de février à avril 2020 au Bouffon-théâtre à Paris. Aujourd’hui Noé N’Semi joue dans Paroxysme, d’après La Crise de Tchekhov, toujours au théâtre du Nord-Ouest.

 

Partagez cette page :