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Nomades

Publié par Hedi Zaïem aux Editions Nirvana, à Tunis, cet ouvrage au titre évocateur de roman d’aventures traite de la croissance et du développement économique, domaine passionnant s’il en est.

Il est composé de sept chapitres qui mélangent de façon claire et efficace les explications littéraires et les formulations mathématiques, dans une rédaction délibérément scientifique digne d’Edmond Malinvaud ; le principe dominant consiste à rappeler des approches reconnues puis à proposer des évolutions des concepts, sinon des innovations.

Le premier chapitre – « Le cadre analytique de la production » – pose le canevas de l’ouvrage, centré sur la fonction de production : de l’approche néo-classique – historiquement attribuée à Charles Cobb et Paul Douglas – et les critiques qu’elle a suscitées jusqu’aux nouvelles formulations intégrant les notions de valeur et d’efficience.

Le chapitre suivant aborde la question de l’accumulation et du surplus, et s’achève de manière originale par une ouverture sur le bien-être social.

Dans le chapitre 3 est traitée la théorie de la production avec changement technologique, dont les TIC. Après un rappel des modèles de Robert Solow et Paul Romer, l’auteur présente un nouveau modèle de prise en compte du changement technologique et de son obsolescence avec ses conséquences sur l’emploi, les divers optima et le taux de croissance.

Le sujet de l’accumulation du capital humain fait l’objet du chapitre 4 : le modèle de Robert Lucas et ses limites sont présentées, et une nouvelle modélisation est proposée.

Comme l’écrit Hedi Zaïem dès le chapitre 2, si les quatre premiers chapitres se situent dans la logique d’une économie fermée, le chapitre 5 se place dans une économie ouverte, pour se terminer par les notions de dépendance extérieure et de domination.

L’avant-dernier chapitre revient sur l’économie sociale (le ES de NOMADES) avec quatre situations d’équilibre, puis à travers l’ESS (Economie Sociale et Solidaire), l’économie sociale de marché et le marché conjugué au bien-être social.

Le chapitre 7 est consacré à l’économie politique du développement, avec dans un premier temps une analyse critique des hypothèses des modèles de croissance endogène, et, en deuxième temps, un retour sur la technologie – dont les TIC – et le capital humain, concluant que ce dernier terme doit être banni, pour faire place au mot « éducation ».

La bibliographie est riche en auteurs éminents, dont Samir Amin, Edmond Malinvaud et Amartya Sen.

Comment ne pas conclure en revenant sur la longue introduction, presque un chapitre initial ou initiatique, dans lequel l’auteur explique simplement le cheminement intellectuel qui l’a mené à ce livre, s’appuyant sur les travaux de grands économistes et ses propres réflexions inhérentes à la mise au point de ses enseignements.

Nomades est préfacé par Mustapha K. Nabli, professeur d’Economie, ancien Chief Economist Middle East and North Africa à la Banque Mondiale, ancien Ministre du Plan et du Développement Régional, ancien Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie. M. Nabli indique que  » ce travail de Hedi Zaiem est un retour aux fondements même de la théorie de la croissance économique et aux questions relatives à la nature de la fonction de production, du stock de capital physique, du capital humain et du progrès technologique …. Les notions de facteur de production, de leur substitution ou complémentarité et d’incorporation sont revisitées. Un aspect clé (…) se rapporte à l’introduction de la contrainte de financement de l’activité économique, à savoir de l’investissement, du capital circulant et du capital humain ». M. Nabli ajoute que « le livre ouvre de nouveaux horizons à la recherche à la fois théorique et empirique sur les questions de la croissance et du développement économique. C’est un livre technique certes, qui utilise abondamment les mathématiques, et est destiné aux spécialistes, mais c’est un nouveau regard dont les implications et utilisations sont d’une importance capitale ».

L’auteur, Hedi Zaïem

Issu de la promotion 1977 de l’ENSAE, Hedi Zaïem a poursuivi par un DES d’économétrie à l’Université Paris 1, puis un doctorat d’Etat en Economie à l’Université de Tunis. Professeur à la Faculté de Sciences Economiques et de Gestion de Tunis, ainsi qu’à l’ISCAE et à l’Ecole Supérieure de la Statistique et de l’Analyse de l’Information de Tunis, il a occupé diverses fonctions au-delà du statut d’enseignant : conseiller du Ministre de l’Enseignement Supérieur, directeur du bureau des Etudes, de la Planification et de la Programmation, puis coordinateur du Projet d’Appui à la Réforme de l’Enseignement Supérieur, président du Comité National d’Evaluation de l’Enseignement Supérieur ; directeur de la recherche à l’Association Internationale des Universités, en 2007 à Paris, dans le giron de l’UNESCO ; entre 2008 et 2010, directeur du Centre de Formation Internationale et de Recherche en Santé de la Reproduction et Population, dans le cadre de l’Office National de la Famille et de la Population, au Ministère de la Santé ; de 2012 à 2015, conseiller du Ministère de l’Education de la République Namibienne.

Il est ancien membre du Conseil de la Concurrence et du Conseil Supérieur de la Santé, fondateur et vice-président de l’Association Tunisienne des Sciences Politiques, fondateur et ancien Secrétaire Général Adjoint de l’Association des Economistes Tunisiens.

Hedi Zaïem

Six questions à Hedi ZAÏEM

1. Ton livre mêle rédaction littéraire venant appuyer des formulations mathématiques. Que représente, à tes yeux, l’économie mathématique ?

L’économie mathématique est une méthode d’analyse où il s’agit de construire un modèle, c’est-à-dire une représentation formelle, un ensemble de relations mathématiques entre variables économiques censées décrire le fonctionnement d’une économie ou d’une partie de celle-ci. Bien sûr, ces modèles peuvent être sujets à des interrogations et les relations spécifiées soumises à des tests en utilisant les méthodes statistiques de l’économétrie, même si elles ont aussi leurs limites. Il en est de même des conclusions que ces modèles auront générées.

L’usage de mathématiques en analyse économique fait l’objet de méfiance et même d’un rejet par certaines écoles. Ce rejet est total de la part de ceux qu’on peut qualifier d’« économistes radicaux », essentiellement les économistes de l’école marxiste qui considèrent que cet usage est une « supercherie » intellectuelle. Disons-le : ils ont en partie raison. Cependant, le rejet de la mathématisation est regrettable, tout autant, d’ailleurs, que le fait de croire que là où il y a des mathématiques, il y a de la science. Si, très modestement, il y a un apport dans mon travail, il est dû au bon usage des mathématiques, sans lequel la partie « Economie Politique » n’aurait aucune valeur.

2. Peux-tu développer ?

En premier lieu, l’idée principale de Nomades est ancienne, je l’ai développée il y a plus de trente ans, sans aucun impact. Je ne parle pas d’impact au niveau de la littérature ou de la théorie économique ; la nature du travail et sa portée limitée ne pouvaient prétendre à cela. S’agissant d’une publication sur la Tunisie, je parle d’impact sur le plan très « local », c’est-à-dire dans la sphère des « penseurs » et « acteurs » du développement en Tunisie. Il est vrai que, même dans le domaine des idées, il est facile de céder à une mode. J’ai trouvé intéressant de consacrer un ouvrage à cela, avec des équations, puisque certains pensent que plus les mathématiques utilisées sont sophistiquées, plus « ça fait science », ce que je conteste.

Dans un papier récent où il introduit le néologisme « mathiness », Paul Romer prêche le consensus dans le débat entre économistes de tous bords, mais mène implicitement une violente attaque contre les économistes non mathématiciens :  » Les économistes s’en tiennent généralement à la science. Robert Solow (1956) était engagé dans la science lorsqu’il développa sa théorie mathématique de la croissance. Mais ils peuvent être entraînés dans l’académisme politique[1]. Joan Robinson (1956) était engagée dans l’académisme politique lorsqu’elle mena sa campagne contre le capital et la fonction de production globale.

L’académisme politique, comme tout autre type de politique, est mieux servi par des mots évocateurs et ambigus, mais si un argument est clairement politique, les économistes intéressés par la science l’ignoreront tout simplement. Le style que j’appelle mathiness fait de l’académisme politique une mascarade de science. Comme la théorie mathématique, la mathiness utilise un mélange de mots et de symboles, mais au lieu de postuler des relations rigides, elle laisse une grande place au glissement entre les énoncés dans le langage naturel et ceux du formel, et entre les énoncés théoriques et ceux à contenu empirique. » (Romer P.M., 2015 [a], p89)

3. Mais ces problématiques sont anciennes, n’est-ce pas ?

Si nous examinons la théorie de la croissance endogène, dont Paul Romer est l’un des pères fondateurs, force est de constater que ces problématiques sont effectivement anciennes. Cependant, les formalisations sont nouvelles, à tel point que certains auteurs en font le principal apport de la théorie de la croissance endogène. Cette formalisation requiert, très souvent, le recours à des instruments mathématiques pointus : optimisation dynamique, équations différentielles, diagrammes de phases, etc. On peut alors s’interroger sur la sophistication formelle de ces modèles. Est-elle le prix à payer pour obtenir des bénéfices théoriques, ou bien constitue-elle par elle-même l’une des finalités de l’approche, quand on sait le prestige dont jouissent les mathématiques dans le monde académique. Evidemment, ce n’est pas en termes de légitimité de l’usage des mathématiques que le problème se pose ; mais quand cet usage prend une ampleur démesurée, il est bon de réfléchir pour savoir si celui-ci est réellement appelé par les besoins de l’investigation, ou s’il répond à quelque visée d’un autre ordre, à savoir donner aux conclusions recherchées un caractère « scientifique » provenant de l’instrument lui-même. Il est tout aussi légitime de se demander si cela ne constitue pas, simplement, un moyen d’ôter tout caractère « scientifique » aux raisonnements qui ne s’expriment pas en termes mathématiques, et ce quelle que soit leur pertinence.

Il y a bien sûr, en face, un « dogmatisme » inverse qui considère que l’économie mathématique est une « supercherie » et qui rejette systématiquement tout usage des mathématiques en économie.

Au-delà de la « mathiness » de Romer, mon propos est plutôt un usage transparent du formalisme mathématique, en désaccord total avec son rejet systématique. Ce langage constitue souvent un écran de fumée qui isole très vite la réalité, qu’il cherche à représenter, de la représentation elle-même ; écran d’autant plus épais que l’instrument est plus complexe et plus sophistiqué. Ce langage est aussi un bon moyen d’exclure du débat ceux qui ne l’utilisent pas ou ne le maîtrisent pas. J’appelle « usage transparent » l’absence de toute discontinuité entre ce que disent les mots et la traduction formelle de ces mots en équations. L’instrument mathématique n’est sollicité que pour traduire des idées et des concepts et ajouter quelque chose que l’usage des mots ne permet pas. En posant correctement des équations, j’ai pu constater, après quelques manipulations simples, des propriétés et des résultats que « l’œil nu » des mots ne pouvait permettre de voir.

4. Qui sont, selon toi, les grands auteurs actuels de l’économie du développement ?

L’économie du développement se définit par son objet, le « développement », communément défini comme l’ensemble des processus de changements structurels accompagnant la croissance de la productivité du travail, et par son champ d’application, les « Tiers Nations » dans toutes leurs diversités. Avec la disparition de certains « dinosaures » comme Hirschman, Lewis ou encore Rostow, d’une part, et la chute du mur de Berlin, qui a donné un coup de frein à l’approche radicale du développement – dont Samir Amin est un illustre représentant –, d’autre part, on a assisté à un véritable déclin de l’économie du développement. L’une de ses manifestations est la disparition de véritables économistes du développement. Le vide a été comblé de nouveau par la Théorie de la Croissance Endogène, qui a su renouveler l’école néo-classique, et continue à dominer la pensée et la pratique du développement. J’en fais une forte critique dans mon livre, en reprenant d’ailleurs un travail de très grande qualité de notre regretté maître à tous, Edmond Malinvaud.

Nous assistons, à mon avis, à une grande mutation de l’économie du développement, liée à une mutation du concept même de développement, qui sera de plus en plus déconnecté de celui de la croissance. Les questions de durabilité et d’équité seront au cœur de cette mutation. La nouvelle économie du développement y perdra son champ traditionnel, à savoir le Tiers-Monde ; dans l’avenir, nous serons tous concernés par la question du développement. Ceci explique la difficulté de citer des auteurs actuels de l’économie du développement, car de nombreux économistes contribuent à cette évolution.

5. Au début de ton livre, tu fais référence à un séjour en Namibie, « ce pays magnifique qui m’a inspiré et où la plus grande partie de ce travail a été menée ». Peux-tu nous en dire plus ?

Quelques mois après la révolution de janvier 2011, le hasard a voulu que je séjourne pendant environ quatre années en Namibie. La Namibie est un très beau pays qui a su préserver son environnement naturel. Windhoek, sa capitale, est une belle ville très marquée par le style germanique en raison de la colonisation allemande, et d’ailleurs environ dix pour cent de la population est d’origine allemande. C’est un pays où la vie est plutôt tranquille, et les namibiens sont très accueillants et gentils. Cet environnement serein a certainement été très favorable à la concrétisation d’un travail qui demandait beaucoup de concentration. L’aboutissement n’était pas évident. Pour cela je suis reconnaissant à ce pays et son peuple.

6. Hedi, une anecdote inconnue ?

Elle serait personnelle et familiale : mes trois enfants sont tous diplômés de ParisTech. Et, pour revenir à l’ENSAE, mon aînée – ainsi que son mari – sont diplômés de l’ENSAE (2009). La filière se poursuit.

 

« Nomades – Nouvelle macro-économie pour le développement et l’économie sociale » de Hedi Zaïem, aux éditions Nirvana


[1] Notre traduction de « Academic Politics »

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