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Que faire lorsque l’on est une bonne élève, intéressée autant par la littérature, les mathématiques, l’histoire, l’économie, la philosophie…? autrement dit lorsque l’on ne rentre pas dans les cases à cocher, « êtes-vous  littéraire ou scientifique ? ». Isabelle Hébert se heurte à cette question dès le lycée. Les classes préparatoires BL commencent à se développer, peu d’élèves les choisissent encore faute d’informations. Ce fut pourtant son choix : « Pour moi, cette prépa offrait une formation que je qualifierais d’humaniste ; les différentes matières étaient enseignées, allant des mathématiques à la littérature et la philosophie. Cela nous donnait des clefs variées et complémentaires pour apprendre à penser et à comprendre le monde. Cette ouverture m’a naturellement attirée« .

L’ENSAE et les ENS Ulm et Cachan sont prioritairement les écoles de sortie des prépas BL : admise à l’ENSAE, elle y rencontre en première année Pierre, qui deviendra son mari, lui aussi « atypique » au milieu de ces étudiants, – tous très scientifiques -, puisqu’issu d’une classe préparatoire commerciale. Au cours de leur première année à l’ENSAE, ils se passionnent pour les matières enseignées, des mathématiques à l’économie, mais décident néanmoins de tenter à nouveau leur chance en repassant le concours d’entrée à l’ENS Cachan, qu’ils intègreront tous les deux. Pas question pourtant de quitter l’ENSAE où ils se trouvent très bien, ils suivront les deux formations simultanément, les considérant finalement très complémentaires ! « A l’époque, en 1996, personne ne parlait de double-diplôme et aucune des deux écoles n’adaptait son emploi du temps pour faciliter notre vie. Ce fut une course d’endurance pendant un an mais surtout un accès unique à des connaissances variées et passionnantes. Quelle stimulation intellectuelle et quelle ouverture d’esprit ! « .

Très logiquement, une fois diplômée, Isabelle entame une thèse au Crest, le laboratoire de recherche de l’ENSAE ; sa directrice de thèse enseigne à l’ENSAE mais aussi à l’ESSEC. Pour Isabelle, ce choix n’est pas un hasard : « C’était probablement pour moi le premier signe que la recherche ne pouvait pas me satisfaire totalement et que l’aspect business devrait jouer un rôle prioritaire dans mes choix de fonctions« . Une année de thèse et elle s’envole vers d’autres horizons, de l’autre côté de l’Atlantique.

Une fonction qui résonne avec ses propres valeurs

Il y a quelques semaines, un post d’Isabelle Hébert sur LinkedIn (« Mon plaidoyer pour le bonheur de lire ») attire mon attention. Cette « ultra-connectée« , à l’agenda bien rempli, ancienne dyslexique, est addict aux livres et le revendique. Elle déclare avec conviction « lire, c’est se sentir vivant » et cite Paul Valéry « que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas« ! Je like avec enthousiasme et reprends contact avec elle, mue par l’envie de réaliser le portrait de cette alumni pétillante. Je suis accueillie par ce concentré d’énergie, cette envie d’explorer et d’oser qui la caractérise !

Isabelle cumule aujourd’hui les fonctions de directrice générale de la MGEN et de directrice des services innovants du groupe VYV, union des mutuelles MGEN, Harmonie Mutuelle, MNT, HFP, Mare Gaillard et MGEFI. Une femme dans ce monde d’hommes que sont l’assurance santé et le mutualisme. « Hors ma collègue, la directrice générale de Harmonie Mutuelle, autre mutuelle du groupe VYV, je ne connais pas de femmes à la tête d’entreprises de l’assurance et encore trop peu dans les Codir et Comex de ces sociétés. Il faut vraiment que les choses évoluent. J’y travaille à la MGEN mais les choses bougent lentement. Et ce n’est pas seulement la parité hommes-femmes qu’il faut interroger dans l’univers de l’assurance mais plus largement la diversité. A l’heure de la mondialisation fertile des talents, il est plus que temps de s’ouvrir à l’altérité » déclare-t-elle.

En juillet 2017, à la suite de la création du groupe VYV, issu du rapprochement entre la MGEN historiquement centrée sur les clients individuels et la fonction publique, et Harmonie Mutuelle, plus dédiée aux collectivités et au privé, Isabelle Hébert fut nommée directrice générale de la MGEN. « Une première pour une femme à la MGEN, mais aussi très rare dans la mutualité ou les institutions de prévoyance. Cette nomination est pour moi un moment marquant de ma vie que je n’oublierai jamais, et c’est  aussi une grande responsabilité que j’assume à ma façon« . Deux mois plus tard, elle ajoutait à ses activités de direction générale celle de l’ensemble des services innovants pour le groupe VYV : « C‘est le challenge unique de contribuer à la création du plus grand groupe de protection sociale en France, tout en prenant la direction pleine et entière d’une de ses deux entités-cœur« .

A ce titre, avec une équipe dédiée, Isabelle travaille aujourd’hui à inventer ce que deviendront demain les institutions de prévoyance paritaire, les mutuelles et les assurances : « Dans le monde qui bouge et se réinvente chaque jour à l’aide de ce que le numérique offre aux clients l’assurance doit passer de son rôle de « rembourseur » à celui de « partenaire serviciel« . Cette réflexion prospective menée pour l’ensemble du groupe VYV couvre des territoires aussi variés que « la dépendance, le logement, la santé, les réseaux de soins, l’assistance, le partage collaboratif… ».

A 45 ans, Isabelle Hébert a des journées chargées mais elle a le sentiment d’exercer un métier qui résonne sur ses fondamentaux : la MGEN, un univers ancré dans l’enseignement – qu’elle n’a jamais renié malgré la distance qu’elle a prise avec ses camarades de l’ENS -, une dimension business déployée au sein d’une réflexion prospective innovante d’un secteur d’activités, enfin une vision centrée sur les services répondant à l’utilité de son métier d’assureur au service des clients. « J’aime cet univers de l’enseignement, j’aime aussi voir fonctionner et se développer une entreprise. Mais pas à n’importe quelles fins, j’ai besoin d’y trouver un sens, une utilité sociale. Je suis convaincue que l’assurance de demain peut être, encore plus qu’aujourd’hui, au service de l’individu. Nous devons évoluer d’un monde où le service n’est qu’une dimension « après-vente » à un monde dans lequel les services sont au cœur de la proposition de valeur vis-à-vis de nos clients« .

Un parcours d’ouverture et d’enthousiasme

Comment la jeune étudiante doublement diplômée, promise simultanément à une carrière de chercheuse ou d’enseignante est-elle devenue cette business-woman reconnue, dans un univers traditionnellement masculin, mère de trois adolescents et qui parle avec passion des murs de livres, « du sol au plafond« , qui envahissent son logement pour son plus grand bonheur.

De la chance ? non, trop facile ; plutôt une formidable capacité à faire de toute situation un tremplin pour rebondir. Nous sommes en 1998, Isabelle et son mari doivent faire le choix de leur premier métier mais le service militaire attend Pierre, ce sera une coopération aux USA chez Saint-Gobain. Isabelle l’accompagne avec enthousiasme et trouve un visa temporaire pour un emploi au département international de Cigna, un des quatre assureurs majeurs américains. Recrutée pour son multi-linguisme, on lui  confie des traductions marketing. Mais ses compétences s’avèrent utiles … et elle  se voit proposer le programme « Next Generation Leaders » qui lui permet d’évoluer au sein des différents métiers de l’assurance santé et prévoyance en changeant de fonction chaque année.  Une formidable opportunité pour cette française habituée aux cases dans lesquelles les entreprises hexagonales ont l’habitude de cantonner leurs collaborateurs, filière métier par filière métier. Chez Cigna, pendant cinq ans, elle passe du marketing au contrôle de gestion, du développement web au département souscriptions, de l’innovation à la stratégie en faisant ses classes progressives de manager. A chaque changement, elle repart de zéro, doit découvrir et apprendre, pour faire ses preuves. Rares sont les non-Américains dans ce programme. Aux Etats-Unis, elle ne croise aucun français dans ce secteur d’activité, mais peu importe…!

Isabelle apprend vite, les compétences métiers en priorité mais aussi, et ce n’est pas le moins important, une autre manière d’être. Elle découvre la mentalité américaine si peu préoccupée par les études et le diplôme : « J’apprends qu’outre Atlantique parler de ma formation, de mes faits d’armes n’intéressera personne. Ce n’est pas cela qui compte mais plutôt mon efficacité quotidienne, mon envie d’explorer, d’avancer avec humilité, d’apprendre de mes échecs et d’essayer à nouveau, d’une autre manière. Se convaincre que tout est possible, ce sont les qualités personnelles de l’individu qui font son parcours professionnel« .

Isabelle trouvera dans cette expérience anglo-saxonne l’inspiration de son management d’aujourd’hui :  » co-construction, ouverture, culture innovation, humilité et sens du client. Je revendique une culture manageriale centrée sur la bienveillance qui peut être une autre façon, efficace, d’atteindre des objectifs financiers » affirme-t-elle. « Je dis souvent que je suis directrice générale à ma façon, sans savoir exactement ce que je dois à mon côté femme ou à mon parcours anglo-saxon. Ces nouvelles approches managériales plus collaboratives et responsabilisantes, monnaie courante aux Etats-Unis, se développent aujourd’hui plus largement en France » ajoute-t-elle.

Après 7 ans chez Cigna, Isabelle rejoint Aetna, autre assureur américain au territoire plus large, également positionné à l’international sur le marché de l’expatriation. Là encore Isabelle découvre, explore et s’adapte en innovant.

Isabelle et Pierre s’interrogent : dix ans aux Etats-Unis, trois enfants. N’est-ce pas le moment de rentrer, au risque sinon de choisir l’expatriation définitive, et ce n’est pas ce qu’ils souhaitent. Aetna et Saint-Gobain sont ouverts à les accompagner pour un retour en Europe. En quelques semaines, adeptes d’une organisation souple et réactive, ils trouvent sur le web une maison meublée proche de La Défense et une nounou pour leurs trois fils, de nouvelles fonctions basées à Paris avec actions au Moyen-Orient pour Isabelle, toujours chez Aetna, et voilà la famille réinstallée en France ! « Tout est toujours possible. Il suffit de faire en acceptant de trouver des solutions souvent nouvelles, revisitant nos habitudes et abandonnant nos éventuelles certitudes. Finalement c’est la base de l’innovation que j’applique aussi dans ma vie personnelle ! » ajoute Isabelle en riant.

Isabelle fait des allers-retours entre Paris et Dubaï où elle apprend le management de la diversité dans un contexte dans lequel la place d’une femme n’est pas celle qu’elle occupe elle-même : « Les discussions avec les partenaires saoudiens d’Aetna sont une expérience en soi, apprentissage d’un autre type d’humilité tout en conduisant le business. Après cela rien ne peut te décontenancer ! ».

L’arrivée d’Obama à la présidence des Etats-Unis et la réforme de l’assurance santé changent la donne chez Aetna, Isabelle ne se voit pas rentrer dans le Connecticut. Après dix ans dans l’assurance outre-Atlantique, elle veut « capitaliser sur sa trajectoire pour apporter des solutions nouvelles au secteur de la protection sociale française en pleine mutation« .

Elle rejoint Malakoff Médéric, dont elle avait croisé le Comex lors d’un voyage d’études de celui-ci aux Etats-Unis, intéressé par les pratiques de services et d’innovations américaines. Sa passion ! « Cela tombe bien. Sous la houlette de son délégué général Guillaume Sarkozy, Malakoff Médéric se lance dans une stratégie accélérée d’innovations et de services. Mon expérience américaine est en plein dans le sujet ! ». Isabelle se voit confier la responsabilité des services santé (réseaux de soins, absentéisme, accompagnement santé …), puis le marketing et, enfin, entre au Comex de l’entreprise en prenant en charge la stratégie de Malakoff Médéric.

Mais après quatre années passées chez Malakoff Médéric, c’est finalement la MGEN, – dont 80% des 4 millions d’adhérents appartiennent aux ministères de l’Education Nationale, la Culture, la Jeunesse et les Sports, la Recherche et l’Enseignement Supérieur -, qu’Isabelle rejoint pour prendre en charge la business unit assurance : « j’y assume la responsabilité de l’ensemble de la chaîne de services, le marketing, la distribution, les RH, la relation client, la gestion… L’entreprise est structurée autour d’une offre, d’un canal et d’un public. Mon premier challenge est de la faire évoluer vers une structure multi-offres, multi-marchés, multi-canal tout en la gardant fidèle à ce qu’elle est depuis 70 ans. Ouverture à d’autres ministères, lancement du digital, refonte de l’organisation territoriale, ouverture au marché de l’assurance collective, lancement de nouvelles gammes d’offres, accélération de la stratégie de services … les chantiers à mettre en oeuvre ne manquent pas ! ».

Parallèlement à ses fonctions dans le groupe VYV, Isabelle Hébert s’engage dans les actions en faveur de la parité au sein des entreprises. Elle rejoint Parité Assurance, l’association regroupant les femmes executives du secteur de l’assurance en France. L’association mène ses actions sous de multiples formes : mentorat de femmes cadres de l’assurance, formation pour devenir administratrice, colloque sur la santé des femmes, livre blanc sur la dépendance, prix littéraire sur des destins de femmes…

# sourire&détermination

Lorsque je l’interroge sur son futur, elle s’enthousiasme sur son présent !  » J’ai 45 ans et l’envie de donner toute mon énergie à un moment clé de ma vie professionnelle. J’ai la chance d’avoir face à moi un challenge fait d’innovation et de sens qui résonne avec mes propres valeurs. Les enjeux entrepreneuriaux sont importants, ils portent et justifient mon engagement total dans cette aventure professionnelle« .

Elle ajoute très vite : « Ma vie familiale et ma vie professionnelle sont vraiment les deux piliers de ma vie au présent et au futur. Elles sont les clefs de mon propre épanouissement. Mes week-ends sont entièrement dédiés à notre famille. Je passe avec délice mes dimanches à m’investir dans les devoirs de nos trois fils Alexandre, Antoine et Paul, respectivement en 1ère, 3ème et 6ème, avec lesquels je pratique déclinaisons latines, exposés de SVT, équations, TPE…, mais aussi musique, livres et foot (en soutien) ! ».

De nombreuses femmes, mères de famille et cadres dirigeantes ont parfois du mal à trouver voire à s’autoriser du temps pour soi. Isabelle passe celui qu’elle se consacre dans les livres :  » La lecture est pour moi un moment pour décompresser et penser ailleurs et autrement. Et comme je suis fan des réseaux sociaux, je poste même des couvertures de livres que j’aime pour partager une inspiration ! ».

En fin d’interview, à ma demande, Isabelle Hébert se retourne sur son parcours pour en souligner les « pourquoi-comment » et, qui sait, inspirer d’autres parcours pour les plus jeunes : « J’ai pris des risques en acceptant des jobs latéraux qui m’ont permis d’avoir une vision globale d’un secteur d’activité, au dépens d’une progression hiérarchique peut-être plus immédiate. J’ai aussi pris soin de construire des réseaux pour le plaisir de partager gratuitement et non pas par intérêt immédiat. Enfin, je me suis inspirée de ce qu’il se passe à l’étranger et pas seulement des expériences françaises. Et, j’ai beaucoup travaillé – et je le fais encore ! -. Je suis en effet convaincue que le travail ouvre des chances« .

Pour finir, Isabelle nous offre son # préféré : # sourire&détermination. Après quelques heures passées avec elle, l’évidence est là, Isabelle Hébert incarne à merveille cet inspirant #.