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Veux-tu nous restituer brièvement ta carrière ?

Je termine l’ENSAE 1ère division en 1978 comme élève libre. Je fais ensuite mon service militaire en coopération au Rwanda (bien avant le génocide) dans une école de statistique, l’IAMSEA. Je réussis le concours externe d’administrateur en 1979 et je commence directement à l’Insee en 1980, dans le département informatique. S’ensuit une carrière d’administrateur assez originale qui intercale des postes à l’Insee (au service de la conjoncture, comme chef des indices de prix à la production, à la consommation, du département de la comptabilité nationale et, finalement, de l’inspection générale) avec des postes dans les organismes statistiques internationaux comme le FMI (1993-1995), l’OCDE (2001-2007) et Eurostat (2010-2014). Mon dernier poste (2014-2016) a été comme conseiller de Martine Durand (ENSAE 1983), la cheffe statisticienne de l’OCDE. Je suis maintenant officiellement à la retraite. Mais je reste actif…

Tu publies donc ce mois-ci un ouvrage chez Economica intitulé « Déficit et dette en temps de crise »*. Est-ce ton premier ouvrage ?

Non. J’ai publié en 2004 un manuel de comptabilité nationale chez le même éditeur. Ce manuel a été repris par l’OCDE en 2006 en anglais. Il est intitulé « Understanding National Accounts ». Cette version anglaise, rééditée en 2014, a eu un accueil très favorable auprès de la communauté statistique internationale. Il en existe maintenant une traduction en espagnol, en chinois et… en géorgien ! Et puis, j’ai publié des romans ! On y reviendra peut-être plus tard ?

Oui, parle-nous d’abord de « Déficit et dette en temps de crise ».

Ce livre est essentiellement le fruit de mon expérience en tant que directeur du département « Government Finance Statistics » (GFS) à Eurostat entre 2010 et 2014. C’est un poste unique dans la communauté statistique internationale car on n’y fait pas de la coordination mais du contrôle. On pourrait même dire qu’il s’agit d’un vrai travail d’audit des statistiques de finances publiques des pays de l’Union Européenne. L’expérience a été d’autant plus un défi que j’ai occupé ce poste en pleine crise de l’euro. J’ai donc fait de nombreuses et délicates missions à Athènes, Dublin, Lisbonne et Madrid, en d’autres mots dans les capitales des pays les plus secoués par la crise. Sans oublier toutes les autres, y compris Paris. Comme on le sait, les fameux critères de Maastricht sont aujourd’hui au centre de la communication de la politique économique et, surtout en temps de crise, il y a pas mal de tensions quant à leur calcul. Je dis souvent qu’au cours de ces années il n’y a pas eu un seul jour où je n’ai pas travaillé, week-end et vacances comprises. Parfois, même la nuit. À ce poste, on est en effet parfois le back office des réunions de crise à Bruxelles qui durent jusqu’à quatre heures du matin.

Tu racontes donc ces tensions dans le livre ?

Oui, mais pas seulement. J’ai d’abord conçu le livre comme un outil pédagogique pour expliquer à ceux qui s’y intéressent la manière dont les critères de Maastricht de déficit et de dette publics sont calculés. Souvent les gens, même les journalistes, ignorent complètement l’énorme travail qu’il y a derrière ces chiffres. C’est comme pour le PIB, on prend ces statistiques comme si elles tombaient du ciel. J’explique donc les sources et les procédures, leurs qualités et leurs limites. J’aimerais que les lecteurs en sortent convaincus qu’on fait un travail sérieux. Mais je ne m’en tiens pas là. J’explique aussi les « zones grises » qui posent des difficultés comptables. C’est dans ces cas qu’on trouve des exemples de tension.

C’est cela que tu appelles des « expériences vécues » ?

Oui. Je raconte des histoires vécues de l’intérieur et à la première personne ! D’une part, j’ai voulu que le livre ne soit pas trop barbant mais j’ai aussi voulu relater la vraie vie qui se déroule derrière l’austérité de la construction de ces chiffres. Car, quand on fait de la macro-comptabilité des États, on est confronté à de grosses transactions originales dont l’interprétation peut faire basculer un pays dans ou hors de la procédure de déficit excessif ! Il faut d’abord construire une méthodologie convaincante et, ensuite, avoir le cuir assez solide pour résister à la pression car il peut y avoir des interprétations favorables ou défavorables aux gouvernements.

Peux-tu nous donner un exemple ?

Je vais en prendre un qui est ancien, mais qui a son importance puisqu’il a été assez décisif dans l’entrée de notre pays dans l’euro. Il s’agit de ce qui est connu dans notre milieu comme « l’affaire France-Télécom ». Ça se passe en 1997, année de l’examen d’entrée dans l’euro. A priori, la France ne passait pas le « cut » parce qu’elle était à 3,5% de déficit et non à 3,0% comme exigé par le Traité. France-Télécom, alors en instance de privatisation, verse une « soulte » d’environ 0,5% de PIB à l’État pour qu’il prenne en charge une partie de la dette de retraite des fonctionnaires de l’institution. Miraculeusement, l’Insee et Eurostat décident que cette soulte doit être comptabilisée comme un don, et non comme la contrepartie d’une dette. C’est ainsi que la France passe l’examen d’entrée. Je raconte dans le livre les péripéties, parfois rocambolesques, de cette opération. C’est en même temps éclairant sur les débats de méthodologie comptable et amusant sur le plan des relations entre les institutions.

As-tu d’autres choses à dire pour inciter nos lecteurs à lire ton livre ?

Oui. Je tiens à souligner que le livre bénéficie d’une contribution essentielle de quelqu’un qui est pour moi le meilleur connaisseur des finances publiques françaises, François Ecalle. Il a créé il y a un an un site web absolument extraordinaire, www.fipeco.fr,  où l’on trouve des dizaines de fiches d’une rigueur incomparable, tout en étant très pédagogiques et bien écrites. Il commente régulièrement la riche actualité de la politique économique liée aux finances publiques.  François m’a fait l’honneur de rédiger le dernier chapitre du livre consacré au « déficit structurel » et à « l’effort structurel ».

Pour finir, parle-nous alors de tes romans.

J’y consacre depuis trois ans beaucoup de temps et de travail. J’ai déjà publié en 2016-2017 une trilogie appelée « Le Pont de la Roque ». Ce sont des romans en même temps policiers et historiques. Je plonge mon héroïne, une inspectrice de police, dans des histoires vraies. La seconde guerre mondiale dans le tome I. L’extrême gauche terroriste dans le tome II. Les scandales financiers dans le tome III. Mon entourage professionnel a été très surpris de cette aventure littéraire et on me demande pourquoi je m’y suis lancé. Honnêtement, je ne sais pas… Mais c’est un grand plaisir et, très modestement, je crois que déjà presque deux mille lecteurs ont apprécié. J’ai commencé une deuxième trilogie dont j’espère publier le premier tome avant cet été. Il s’agit cette fois d’une saga familiale qui couvre tout le vingtième siècle. Juste un dernier point très important pour moi. Mes romans sont illustrés par les aquarelles de mon épouse, Élisabeth. Je recommande de les admirer sur le site de la trilogie : www.lepontdelaroque.fr !

Merci François, nous te souhaitons beaucoup de succès avec ces ouvrages et aurons certainement l’occasion de rendre compte à nos lecteurs de tes prochaines publications.

Propos recueillis par Eric Tazé-Bernard


« Déficit et dette en temps de crise » de François Lequiller, avec la participation de François Ecalle, aux éditions Economica