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A l’heure de l’emballement technologique, du regard scotché à l’écran, des oreilles isolées par des écouteurs, des messages mailés, twittés, instagrammés, de la simultanéité de mille tâches butinées … en un mot, à l’heure de l’atawadac* [1]consentant,  comment nos langages silencieux et la musique de nos mots peuvent-ils encore témoigner de nos émotions ?

Quand la communication dite moderne ne permet plus (ou si mal) d’atténuer les désaccords par un geste de la main, d’appuyer une écoute par un regard attentif, de partager le rire libérateur qui succède à une discussion tendue, comment peut-on éviter d’être atteint par ces vides émotionnels que sont le plus souvent devenus les échanges professionnels ?

C’est peut-être pour cela qu’aujourd’hui ce ne sont plus les machines qui tombent en panne, mais bien les individus qui, de bore out ou brown out en burn out, rejouent, sans Sydney Pollack, « On achève bien les chevaux ».

Oui, bosser cabosse. D’autant plus fort si l’on travaille en apnée émotionnelle, focalisés sur nos objectifs, tel un hamster, quasi lobotomisé, courant dans sa roue, sans fin et toujours plus vite. Qui d’entre nous se satisfait des J en guise d’émotions et n’a jamais ressenti ce vertige ?

Arrêtons-nous un moment sur nos batteries, celles qui nous permettent d’être heureux, de partager, de produire mais aussi d’aimer et de vibrer.

Trois batteries indissociables sont nécessaires au fonctionnement de chacun(e) d’entre nous : le physique, le mental et l’émotionnel.

Quelles que soient la force et la performance de chacune d’entre elles, nous ne « vaudrons » que ce que vaudra notre batterie la plus faible.

Et pourtant, il est souvent tentant de se rassurer en se focalisant sur sa batterie la plus forte  au lieu d’avoir le courage d’affronter sa batterie la plus faible (le fort en thème au corps d’athlète bodybuildé … paralysé par ses émotions lorsqu’il doit prendre la parole en réunion).

Car, oui, chaque batterie peut être en situation de faiblesse : une mutation technologique, un développement sur un nouveau marché, l’arrivée d’un nouveau manager, une opportunité professionnelle peuvent nous plonger dans les affres du « je n’y comprends plus rien, je ne suis plus au niveau ». Ou encore des journées interminables, des week-ends studieux et des jetlags répétitifs auront vite raison de la meilleure forme physique. Les formations en tout genre tout autant que les grandes déclarations, « j’ai décidé de me calmer et de mettre le pied sur le frein … à la rentrée prochaine », suffisent rarement à faire disparaître ce sentiment insidieux qui grandit sans bruit et nous emmène, un jour, à chercher sur wikipédia la définition « exacte » du mot stress. Et quitte à être sur la page, puisque l’on trouve tout sur internet, on lit aussi les conséquences de cet état aux multiples effets !

Rappel (à toutes fins utiles) : le stress est un mécanisme de réponse physiologique et psychosomatique à une perception négative de la pression (extérieure) subie, due au sentiment d’être incapable de satisfaire cette demande.

Le stress est vécu comme un décalage insoluble entre les attentes des autres à notre endroit et les ressources dont on pense disposer pour y répondre.

Tout état de stress se manifeste par des alertes progressives. Sachons écouter ces signaux qui s’annoncent toujours trois fois au fur et à mesure que nos forces s’affaiblissent :

  • tout d’abord, l’alarme sera le voyant rouge du niveau d’essence qui s’allume et clignote : ce seront de grossières erreurs de calcul dans un dossier, des rendez-vous oubliés, l’anniversaire de la petite dernière zappé…
  • le deuxième signal sera celui de la résistance, le voyant rouge reste allumé en permanence, le réservoir d’essence est quasi vide : ce sera une démarche raidie par un lumbago persistant, des jours sans fin terrassé sur son fauteuil de bureau par une migraine récurrente, ou plus efficace encore, la crise d’appendicite survenue « par un hasard malheureux » la veille de la réunion au sommet préparée fébrilement de longue date
  • enfin, troisième signal, qui sifflera la fin de la partie, l’épuisement, la panne ! autrement dit, le burn out car à ce jeu le stress gagne toujours (ou presque).

Mais déplorer n’apporte rien ! Mieux vaut être proactif, anticiper, écouter les alertes, chercher des solutions (il en existe !) et les mettre en œuvre.

Savoir entretenir chacune de nos batteries

  • La batterie physique : en respirant (!), en dormant, en faisant du sport, en respectant notre propre rythme biologique et une bonne hygiène de vie…
  • La batterie mentale ou intellectuelle : en positivant nos modes de pensées, en luttant contre les pensées automatiques, le perfectionnisme inatteignable, en se gardant des masques sociaux, en refusant le déni de réalité…
  • La batterie émotionnelle : en s’aimant soi-même, en s’alertant sur son hyper-émotivité (timidité, pleurs, colère, enfermement) ; en renonçant à l’emprise du désir de l’autre ; en réagissant à l’isolement, illusoire protection ; en acceptant d’accueillir et de décrypter son histoire psychologique…

Vous reconnaissez-vous ? Ces phrases vous interpellent-elles ? Elles sont simples à énoncer, mais comment les mettre en pratique ?

En un mot, prenons-nous suffisamment soin du-de la triathlète que nous sommes ?

Comment agir ? comment entretenir et renforcer chacune de nos batteries ?

Commençons par la batterie émotionnelle, la plus souvent dédaignée avant qu’elle ne se manifeste bruyamment. Positionnons-la au bas du triangle des batteries, en soutien symbolique de l’ensemble (même si cette position ne correspond pas au fonctionnement du – de la – triathlète puisque c’est toujours la batterie la plus faible, quelle qu’elle soit, qui sera son talon d’Achille).

  1. La batterie émotionnelle

Les émotions ne sont ni gérables, ni maitrisables, ni supprimables ! Les émotions sont l’oxygène de notre pulsion de vie.

Elles font partie de nous et ce sont elles qui, lorsqu’elles sont positives, décuplent notre efficacité.

Quand elles sont négatives, entendons-les, acceptons-les, décryptons-les. Elles nous alertent sur des difficultés que notre conscient ne veut (peut) pas voir.

Négliger nos émotions et les signaux qu’elles nous envoient ne les éteindra pas ; au contraire, leur intensité s’accroitra et deviendra dangereuse pour nous. Peur, joie, colère, tristesse, ces émotions favorisent ou bloquent notre potentiel de performances. Nous avons le courage de nous surmener en quantité de travail. Ayons le courage d’affronter la vérité de nos émotions ; mieux, de les exprimer. Otons l’épine de notre pied au lieu de marcher en boitant, ne nous noyons pas dans l’hyperactivité pour oublier la douleur, ne pensons pas, comme l’autruche que, demain, tout se résoudra.

Respectons les rougeurs, les tremblements, les mots qui trébuchent, les sensations de flottements, les sentiments de ne pas être à la hauteur, la peur de prendre la parole, la voix qui se voile, les difficultés de concentration … : ce ne sont pas des faiblesses que notre cerveau et notre volonté peuvent « corriger ». Ce sont des émotions qui s’expriment et doivent nous alerter.

Quelques techniques peuvent aider à entendre et apprivoiser ces émotions : respiration, yoga, relaxation, médiation, taishi, sophrologie, visualisation positive, accompagnement psychologique… Comme nous allons chez notre dentiste quand un mal de dents s’annonce, n’hésitons pas à « faire quelque chose » quand nos émotions se manifestent.

Enfin, nous sommes avant tout « des animaux sociaux ». Deux sentiments sont les baromètres fondamentaux de notre batterie émotionnelle : le sentiment de sécurité et le sentiment d’estime de soi. Avoir des relations harmonieuses et riches avec son entourage permet de nourrir ces deux sentiments. Pour ce faire, développons nos liens amicaux et affectifs par des actions partagées (et pas seulement par écrans interposés), des moments d’empathie sans attention flottante ni écoute aléatoire (à l’inverse du smartphone dans la main et de l’œil sur l’écran comme, malheureusement, nombre de parents sur le chemin de la maternelle).

L’empathie permet la confiance en l’autre et oser devient alors possible, autorisé : oser dire, oser partager ses émotions, sa joie comme sa tristesse ou sa peur. Ce partage, authentique et entier, est vital. Il nourrit le sentiment d’être aimé, autrement dit les sentiments de sécurité et d’estime de soi.

  1. La batterie mentale, intellectuelle

C’est parce que nous sommes animés par des rêves et des objectifs qui ont un sens profond que nous trouvons facilement l’énergie pour les atteindre. Se donner une vision, un phare, un but puisé dans nos rêves et nos valeurs (et non dans le désir de l’autre ou dans nos peurs et inhibitions) cadrera nos actions présentes et futures et leur donnera du sens. Il suffira alors d’anticiper le chemin à parcourir pour atteindre cette vision et de le découper en grandes étapes à dérouler : nos rêves seront ainsi à portée de mains.

Oser « l’égoïsme éclairé », rester en alerte sur le moi prioritaire : on ne peut donner que ce que l’on a. S’épuiser, se nier pour les autres revient à se vider, à disparaître et, très vite, à n’avoir plus rien à apporter à l’autre, à part du ressentiment et du négatif.

Observer combien de temps nous consacrons à « nous », juste à nous, chaque jour ? Savoir s’offrir régulièrement, sans arrière-pensée, un « just do it, parce que nous le valons bien ! ». S’aimer, se faire plaisir, renoncer à se couler dans le désir de l’autre pour mériter son estime, son amitié ou son amour, savoir dire non : colère, frustration, agressivité disparaitront.

L’estime se soi s’exprime par petites touches, régulières : savoir se féliciter, reconnaître et saluer le positif, renoncer au « c’est bien, oui, mais c’est normal ! », ne pas attendre les satisfecits des autres. Nous sommes notre meilleur juge, car nous savons mieux que quiconque ce que le résultat nous a coûté, de quelle manière il nous a fait progresser et combien il mérite notre admiration.

Savoir « optimiser » notre sac à dos : l’essentiel débarrassé du superflu. Passer de la to do list, indispensable mais combien anxiogène, à l’agenda prévisionnel. Cela sera possible à l’aide d’une qualification de chaque tâche de la to do list selon trois critères dont la combinaison permettra de faire le tri : l’importance de la tâche en regard de notre objectif personnel (le nôtre et non celui des autres, respecter notre propre écologie), la durée nécessaire à la réalisation de la tâche, la deadline. Une fois cette qualification faite, n’hésitons pas à renoncer aux tâches dont le caractère essentiel est finalement faible par rapport à notre objectif personnel.

  1. La batterie physique

Le plus souvent, qui dit batterie physique pense instantanément au sport. Mais sport renforcement ? ou défoulement physique au risque de s’abîmer ?

Sentir son corps signifie ressentir la batterie physique fonctionner. Et c’est important.

L’activité physique, indispensable au bon fonctionnement « mécanique » de l’individu est garante d’un ressenti existentiel positif.

Néanmoins, lorsque notre cœur bat à 70 pulsations/minute, nous pouvons le sentir vivre. Il n’est pas forcément besoin de le pousser à 200 pulsations/minute pour avoir le sentiment physique de vivre. Beaucoup de sports permettent de se sentir vivre sans se pousser à des extrémités de performances sur soi qui peuvent nous abimer.

Combien de personnes dans l’antichambre d’un burn-out qui s’annonce pourtant avec insistance, déclarent ne manquer que de temps pour aller courir, nager, « faire du cardio » et ainsi « se défouler ». Celles-ci, par l’effort physique et l’épuisement qui s’en suit, auront expulsé momentanément leurs émotions, celles qui les tourmentent et auxquelles elles ne veulent (peuvent) faire face. Mais rien ne sera résolu et la cocotte-minute continuera de monter en pression.

En un mot, nos envies désespérées de sports intensifs et « défouloirs » sont parfois de redoutables ennemies à savoir décrypter. En nous concentrant à contre-sens sur notre batterie physique, nous n’affrontons pas la batterie émotionnelle qui dysfonctionne et appelle à l’aide.

Néanmoins, il nous faut évidemment faire de l’activité sportive, mais en sachant choisir celle qui nous est adaptée. Celle-ci libèrera notre esprit, réduira notre anxiété, nous donnera le moral, nous mettra de bonne humeur et renforcera notre estime de soi.

Entretenir notre batterie physique signifie aussi, plus largement, respecter son horloge biologique (trouver le juste équilibre entre les besoins de notre corps, notre rythme, et celui que nos choix de vie peuvent exiger – par exemple, la Nasa estime à un jour par fuseau horaire traversé le temps de récupération, soit 6 jours pour un Paris-New York !-) ; accepter nos besoins de sommeil ; se donner des occasions de rire (ni aux dépens des autres ni en autodérision) ; marcher sans modération ; savoir écouter sa respiration ; accepter des rituels ; écouter de la musique … tout ce qui nous fait nous sentir bien.

Enfin, parce que c’est essentiel (et que ce n’est malheureusement pas toujours le cas lorsque l’hyperactivité nous enivre), porter une attention particulière à notre nutrition, voire mettre autant d’application à apprendre à bien se nourrir que nous en avons mis pour acquérir notre savoir académique et nos compétences. En quelques mots, (qui mériteraient plus de développements comme en témoignent les très nombreux sites sur le sujet) savoir répartir les apports nutritionnels tout au long de la journée, petit déjeuner compris (trop souvent sacrifié au rush matinal des hyperactifs), en évitant les perturbateurs du mental que sont les graisses saturées (viandes grasses, charcuterie, pâtisserie…), les boissons excitantes (café, thé …) et l’alcool, destructeur de vitamine B indispensable à l’élaboration des principaux neurotransmetteurs.

Gare donc aux shoots de Red Bull complétés par le sucre du coca ingurgité en doses XXL !

C’est parce que nous reconnaitrons l’imbrication féconde des trois batteries qui nous constituent, que nous les respecterons et les entretiendrons, que notre conscience de nous se développera.
Notre conscience de nous permettra de construire jour après jour notre estime de nous, sésame de notre confiance en nous, … Graal finalement atteignable.

 

 

[1] atawadac : any time, any where, any device, any content.


Ce texte est inspiré de nombreux travaux, lectures et applications de ma pratique personnelle et  professionnelle. Une référence particulière aux excellents ouvrages

  • « L’athlète d’entreprise » ((Kluwer, 2002) d’Alain Goudsmet, coach de sportifs de haut niveau.
  • « L’intelligence émotionnelle » (Robert Laffont, 1997) et « Focus. Attention et concentration : les clefs de la réussite » (Robert Laffont, 2014) de Daniel Goleman, célèbre psychologue américain.