Partagez cette page :

Les inégalités se dessinent dès l’enfance, dans tous les domaines

Si l’égalité des chances est théoriquement au fondement des valeurs républicaines, les possibilités offertes aux individus ne sont de fait pas égales selon leur milieu social d’origine, et ce dès le plus jeune âge.

Feinstein (2003) met en évidence un écart substantiel de réussite à des tests cognitifs selon le milieu social d’origine, à l’âge de 22 mois, pour le Royaume-Uni. Aux États-Unis, Fryer (2010) montre dans un travail consacré aux inégalités raciales l’absence de différence d’acquis cognitif à 9 mois, ce qui permet d’exclure toute explication génétique simpliste à ce sujet. Dès l’âge de 4 ans toutefois, le niveau de mathématique des élèves blancs devient plus élevé que celui des élèves noirs, montrant une mise en place très précoce des inégalités liées à l’environnement éducatif familial et aux conditions de vie. En France, les panels d’élèves confirment l’idée d’inégalités selon le milieu social présentes dès le début de l’école élémentaire, qui s’ajoutent à de fortes différences de progression entre milieux sociaux, même à résultats comparables (Caille et Rosenwald, 2006). Ces inégalités s’étendent aux compétences dites « non-cognitives » (savoir être, rapport au corps et aux émotions), qui sont également déterminantes pour faciliter les acquis cognitifs et sont prédictifs du parcours ultérieurs (Grissmer et Eiseman, 2008) ; et il en va de même pour l’état de santé, avec fortes disparités selon l’origine sociale en termes de surcharge pondérale et de santé bucco-dentaire dès la grande section de maternelle, reflétant des habitudes de vie différentes entre cadres et ouvriers (Chardon et al., 2015).

La nécessité d’agir pour enrayer ces processus s’impose : alors que le caractère « injuste » des inégalités entre adultes peut être débattu (en fonction des composantes de circonstances et d’effort qui y sont associées), les inégalités entre enfants peuvent être considérées de façon consensuelle comme de pures inégalités d’opportunité.

Agir tôt sur les enfants pour enrayer le cumul de handicaps

L’un des principaux leviers pouvant être mobilisés pour agir dès le plus jeune âge est l’éducation préscolaire. La prise en charge de la quasi-totalité des enfants âgés de trois à six ans en école maternelle place la France parmi les pays de l’OCDE les plus performants en matière d’accueil des jeunes enfants. Le bilan s’avère toutefois plus mitigé concernant leur encadrement avant l’âge de trois ans. Si le taux d’accueil des très jeunes enfants est relativement élevé (lorsqu’on comptabilise à la fois les services d’accueil « formels » de type crèches, et les modes de gardes à domicile), l’investissement public dans ces dispositifs demeure modéré : le montant des dépenses par enfant de moins de trois ans est deux fois moindre en France que dans les pays nordiques (Thévenon 2016). Le taux d’accueil est par ailleurs très fortement stratifié en termes de milieu social : les enfants issus de familles aisées ont quatre fois plus de chances de bénéficier d’un dispositif d’éducation préscolaire que ceux issus de milieux modestes (OCDE 2016). De ce point de vue, la France est le pays le plus inégalitaire de l’OCDE. Or, c’est justement sur les enfants issus de milieux défavorisés que sont concentrés les gains liés aux dispositifs d’accueil formel des jeunes enfants, en termes de préparation à l’apprentissage ultérieur mais également de résultats socio-économiques de long terme.

Aux États-Unis, plusieurs programmes ciblant la petite enfance, et plus particulièrement les enfants défavorisés, ont été mis en place depuis les années 1970 : Early Head Start, Abecedarian Project, Perry Preschool Project… Ces programmes ont été évalués à de nombreuses reprises, faisant ressortir des impacts significatifs sur le niveau d’éducation, les salaires, ou encore le taux de criminalité des adultes en ayant bénéficié dans leur enfance (Duncan et Magnuson 2013). Développer les dispositifs d’accueil des jeunes enfants constituerait donc un investissement social aussi bien efficace qu’équitable (Commission Européenne 2009).

Améliorer la situation des parents et réduire la ségrégation géographique

De même, les politiques redistributives en direction des parents, qu’elles soient financières (minima sociaux, allocations familiales), ou qu’elles permettent d’améliorer le cadre de vie (aides au logement), de soigner des problèmes de santé mentale ou d’aider au suivi scolaire (comme le propose l’expérimentation de la mallette des parents) ne peuvent que permettre à ces derniers de donner toutes les chances à leurs enfants. L’efficacité des interventions précoces ne permet donc pas d’en déduire l’inutilité des mesures ciblant les adultes.

Enfin, au-delà même de l’effet direct du milieu familial, le quartier de résidence des enfants a des effets importants sur leurs trajectoires futures. Le programme américain Moving to Opportunity, visait à y remédier en subventionnant l’installation de familles défavorisées dans des quartiers moins pauvres. L’effet sur les niveaux d’éducation puis les salaires a été substantiel pour les enfants dont la famille en avait bénéficié avant leurs 13 ans (Chetty et al. 2016). Ce type de politiques, couplé à des réflexions sur l’urbanisme et les inégalités entre territoires évitent que la ségrégation urbaine n’enferme durablement toutes les personnes les plus modestes dans leur milieu social d’origine.

 


Caille J.P. et Rosenwald F. (2006), Les inégalités de réussite à l’école élémentaire : construction et évolution. France, Portrait social, Insee.

Chardon et al. (2015), La santé des élèves de grande section de maternelle en 2013 : des inégalités sociales dès le plus jeune âge. Etudes et Résultats, Drees.

Chetty, R. et Hendren, N. et Katz L. F.  (2016), The Effects of Exposure to Better Neighborhoods on Children: New Evidence from the Moving to Opportunity Experiment. American Economic Review.

Commission Européenne (2009), Tackling Social and Cultural Inequalities through Early Childhood Education and Care in Europe. Brussels: Eurydice.

Duncan, G. J. et Magnuson K. (2013) Investing in Preschool Programs. Journal of Economic Perspectives.

Feinstein, L. (2003), Inequality in the Early Cognitive Development of British Children in the 1970 Cohort. Economica.

Fryer, R. (2010), Racial Inequality in the 21st Century: The Declining Significance of Discrimination. Handbook of Labor Economics.

Grissmer  D. W., et Eiseman E. (2008), Can Gaps in the Quality of Early Environments and Noncognitive Skills Help Explain Persisting Black-White Achievement Gaps? dans Steady Gains and Stalled Progress: Inequality and the Black-White Test Score Gap. New York: Russell Sage Foundation.

OCDE (2016), Who uses childcare? Background brief on inequalities in the use of formal early childhood education and care (ECEC) among very young children ». OECD.

Thévenon O. (2016), « L’accueil de la petite enfance en France et dans les pays de l’OCDE: une politique d’investissement social ? », Revue Française des Affaires Sociales.