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Article initialement publié dans Variances n°54 de mars 2016.

 

Le hackathon (contraction de « hack » et de « marathon ») dont il est question consistait en un rassemblement de statisticiens étudiants de l’ENSAE pour un marathon d’une trentaine d’heures les conduisant à travailler sur les données de la Croix-Rouge. Cet événement a été organisé par Xavier Dupré (1999) qui nous livre ses impressions dans cet entretien avec la rédaction de Variances.

 

Xavier Dupré (1999), ingénieur senior chez Microsoft et enseignant vacataire à l’ENSAE

 

        

Variances – Xavier, tu as récemment organisé un hackathon avec la Croix-Rouge, Microsoft et l’ENSAE. Peux-tu nous en rappeler le principe et le but ?

Xavier Dupré Le hackathon a réuni 66 élèves de l’ENSAE chez Microsoft sur des problématiques de la Croix-Rouge. Les étudiants ont réfléchi pendant près de trente heures presque ininterrompues sur deux sujets s’appuyant sur les données de cette organisation humanitaire. Les entités organisatrices ont contribué à faire de cet événement un succès et toutes trois y ont trouvé un intérêt commun sans pour autant partager les mêmes motivations.

  • Microsoft a financé l’intégralité de l’événement. Il s’agit pour cette société de promouvoir les technologies qu’elle propose, en communiquant sur l’événement et en offrant gratuitement la technologie à des étudiants susceptibles de l’utiliser une fois diplômés.
  • L’ENSAE a récemment créé une voie data science. Même s’il est inusuel de parler de compétition dans l’enseignement, c’est pourtant le cas en ce qui concerne l’enseignement supérieur. Chaque formation, chaque école doit constamment maintenir sa réputation afin d’attirer les meilleurs étudiants et professeurs. Cet événement est une façon de promouvoir la qualité des enseignements proposés par l’Ecole et de montrer qu’une formation n’est pas seulement une accumulation de cours mais plutôt un parcours initiatique. On apprend, on applique, on se confronte à des problématiques concrètes.
  • La Croix-Rouge dispose de données. Je ne connais pas précisément la raison qui a motivé leur collecte mais ce n’était pas dans le but d’anticiper. C’est précisément ce qui a été demandé aux participants du hackathon : prédire les besoins de la Croix-Rouge dans un futur proche et dans les zones où elle n’est pas présente. Les données sont souvent sous-exploitées et il n’est pas toujours évident de modifier des processus existant dans une organisation. S’il n’est plus besoin de convaincre que les données sont utiles, leur contribution est loin d’être immédiate. Le data scientist qui les exploite doit être aussi pédagogue car cela prend du temps d’extirper une information exploitable. On s’en rend facilement compte lorsque le hackathon s’achève enfin.
  • Quant aux étudiants, – car il était important de gagner leur intérêt afin que l’événement soit un succès -, il s’agissait pour eux de découvrir une façon inhabituelle d’apprendre, immergés pendant 24 heures dans un nouveau domaine, aidés par des experts de Microsoft, de l’ENSAE et de la Croix-Rouge.


Variances – Les équipes de la Croix Rouge ont-elles bénéficié du travail des étudiants, est-ce directement exploitable par celles-ci ?

Xavier Dupré — J’aimerais pouvoir dire simplement oui, mais la réponse n’est pas aussi simple. En 24 heures, on va vite, on prend des raccourcis, on fait parfois des erreurs que l’on corrige au dernier moment, ce comportement d’exploration et de création est aux antipodes d’une méthodologie reproductible quotidiennement. Les élèves de l’ENSAE ont construit des solutions en partant des données, en imaginant ce qu’ils pensaient être faisable. La Croix-Rouge a bâti une expérience de terrain, une intuition de ce qui marche et de ce qui ne marche pas. Je n’imaginais pas que le hackathon produise un résultat directement exploitable. Je souhaitais simplement que le travail des élèves corrobore l’expertise terrain de la Croix-Rouge afin de construire une relation de confiance, comme lorsque deux experts aux approches différentes se rejoignent dans les conclusions. L’étape suivante consiste à associer ces deux approches, une expertise métier et une expertise données qui avancent ensemble, dépassant les limites de chacune d’elles.

Je pense que le premier objectif a été atteint. Le travail produit par les participants a suscité l’intérêt de la Croix-Rouge. Une suite est prévue. J’ai revu la Croix-Rouge à ce sujet début janvier.

Variances – Qu’est-ce que le hackathon apporte aux élèves ? Est-ce un nouvel outil pédagogique efficace ?

Xavier Dupré — J’adore ce genre de questions ! Elle est dans l’air du temps qui exige de toute action un retour immédiat. Je pourrais répondre et dire « oui, c’est le cas ». La vérité est qu’un événement isolé ne sera jamais qu’un souvenir, je crois d’ailleurs qu’il a été plutôt bon.

Qu’avez-vous reçu à Noël ? Est-ce que cela vous a fait plaisir ? Est-ce que vous pensez que cela changera votre vie ? Si on divise l’argent investi par Microsoft par le nombre d’élèves participants, alors c’est un beau cadeau de Noël ! J’ai organisé cet hackathon parce que j’étais convaincu que c’est un outil pédagogique efficace, qu’il correspond à ce que je souhaite véhiculer comme message et qu’il offre une récréation créative aux étudiants, en quelque sorte, une façon d’expérimenter sans contrainte, d’appliquer les enseignements reçus, et de découvrir. C’est peut-être utopique de dire cela, mais c’est un voyage : la Croix-Rouge, des technologies nouvelles. C’est un voyage. Est-ce efficace ? Je vous recommande la lecture de «Chagrin d’école» de Daniel Pennac. Ma notion de l’efficacité est de donner envie aux étudiants, donner suffisamment d’envie pour travailler pendant quarante ans ! Nous aurons des métiers de plus en plus créatifs, il faut lire Daniel Cohen (« Le monde est clos et le désir infinis » de Daniel Cohen, Albin Michel, août 2015) à ce sujet. La production sera automatisée. Dans ce contexte, l’envie de créer me paraît importante. J’espère que ce type d’événements contribuera à susciter cette envie. Encore une fois, c’est mon interprétation de la notion d’efficacité et, après coup, je suis persuadé que ce type d’événements apporte sa pierre à cet édifice.

J’en profite pour souligner la contribution des élèves. Dans le souci de leur proposer une nuit blanche qui leur plaise, ils ont été libres de définir les règles de la compétition. Il a en résulté la constitution d’équipes mêlant des étudiants de première, de troisième, voire des doctorants de quatrième année. Je sais que les étudiants de première année ont particulièrement apprécié d’être au contact d’étudiants plus aguerris.

Variances – Envisages-tu de donner une suite à cette initiative ?

Xavier Dupré — Oui, parce que j’en ai envie. Je vais essayer. Dans un premier temps, j’ai rédigé une synthèse des idées proposées par les participants afin que certains puissent continuer à développer leurs idées au sein de projets pédagogiques et en partenariat avec la Croix-Rouge. Par projet pédagogique, j’entends projet réalisé pendant la scolarité des étudiants. Ce projet pourrait déboucher sur un stage.

Si le mot suite est compris dans le sens d’un autre événement de ce type, il est encore trop tôt pour le dire. Tout le monde s’accorde pour dire que ce fut une réussite, mais cela tient aussi au fait que cela fut une expérience unique. Il faudra donner au prochain cette couleur particulière et l’impression qu’il a été conçu spécifiquement pour ceux auxquels il s’adressera. Le fait d’organiser le hackathon uniquement avec les étudiants de l’ENSAE a certainement beaucoup aidé dans ce sens

Propos recueillis par Arthur Renaud